Ted Stanger est ce que les médias appellent un « spécialiste des États-Unis ». Journaliste américain installé à Paris et parlant français, il est capable en effet d’asperger la presse écrite et les plateaux de radio-télévision d’un jet ininterrompu d’analyses incohérentes et de prévisions ratées, et cela durant toute une campagne électorale. Fuck the Éducation nationale ! En avril dernier, alors que Barack Obama et Hillary Clinton se disputent l’investiture démocrate, il pronostique la victoire de « Hillary », parce qu’elle a « plus d’exigence, de volonté et de bouteille », alors que son concurrent « est bien trop jeune pour être président » (VSD, 7.4.08). Quatre mois plus tard, le candidat « trop jeune » a triomphé dans les primaires, mais Ted Stanger est formel : « Obama ne gagnera pas l’élection présidentielle le 4 novembre, notamment parce que c’est un Noir » (Nouvelobs.fr, 25.8.08). En octobre, ne pouvant plus ignorer l’écrasante supériorité du sénateur démocrate dans les sondages, le pom-pom boy des ondes françaises fait volte-face et décrète : « Barack Obama sera le prochain président des États-Unis. » Après avoir prophétisé durant des mois la victoire de John McCain, il peut certifier à présent qu’« il faut être dingue pour voter républicain » (France 2, 15.10.08). Mais, deux jours avant le scrutin, un doute l’assaille : et s’il se trompait encore ? « Obama est élu… sauf accident », hasarde-t-il alors dans La Dépêche du Midi (2.11.08), avant de moquer la versatilité de ses compatriotes : « J’aime bien l’image du champ de blé : il suffit que le vent change pour que tous les brins penchent dans le même sens. »
Hors période électorale aux États-Unis, « le plus français des Américains », au dire de ses hôtes, dispose d’un autre terrain, à labourer en toute saison : la France archaïque, accablée d’impôts et tyrannisée par les syndicats. Là encore, le diplômé de Princeton ne dépareille pas dans les colliers de nouilles du « débat » médiatique français. Il faut, explique-t-il, « brûler le Code du travail », que « même Albert Einstein ne pourrait comprendre » (« Ripostes », France 5, 4.9.05). Il convient aussi de « démonter l’Éducation nationale comme on démonte des McDo », car les syndicats « ne veulent aucun changement de peur de perdre stupidement quelques acquis sociaux » (Le Parisien, 11.9.05). La réforme s’avère d’autant plus urgente que la France, « dernier pays soviétique », sombre dans un « déclin dû à son trop-plein de fonctionnaires » (Les Échos, 12.9.06). Autant de constats qui conduisent logiquement cet « infatigable pourfendeur du politiquement correct », ainsi que le qualifie son éditeur Michalon, à sympathiser avec la gauche. Certes, admet Ted Stanger dans Le Figaro (17.6.06), le PS est le parti « le plus obsolète du continent », toujours enflammé par un « rêve révolutionnaire [qui] refuse de mourir », alors qu’il devrait prendre exemple sur des pays progressistes comme la Suède ou le Canada, qui « ont rétréci leur secteur public de manière radicale » et ainsi « donné un nouvel essor à leur économie ». Mais cela ne l’empêcherait pas, s’il en avait la possibilité, de « voter à gauche aux deux tours en 2007 », car « le parti socialiste sait encore donner dans le spectacle ».
Pour concrétiser cet engagement, l’ancien chef du bureau parisien de l’hebdomadaire faucon Newsweek a rejoint quelque temps l’équipe de « polémistes » de l’émission « On refait le monde » sur RTL. Avec son « humour intraitable » et son « regard un peu canaille » (Les Échos, 12.9.06), il fait pouffer Pascale Clark en riant de ces grévistes qui « ont besoin de réfléchir sans travailler parce qu’ils sont tellement pris par le travail qu’ils ont pas le temps de penser où va le pays ». D’ailleurs, il est temps de briser le droit de grève, car, « la France étant un pays assez rebelle, assez contestataire, elle a besoin d’une certaine discipline » (27.10.05). Ces impertinences lui valent l’estime de Libération, pour qui Ted Stanger a « le mérite de bousculer les idées reçues » (26.02.07), et l’affection de Karl Zéro, lequel voit en « Teddy » un « fin connaisseur des Français, entomologiste, goguenard […] et surtout très moqueur » (BFMTV, 23.10.08).
Les semaines creuses où il n’est pas convié à nourrir le débat démocratique, ce sont les chambres d’industrie et de commerce qui lui demandent d’égayer les fins de banquet, comme à l’occasion de leur université d’été de 2006. Mais ces périodes d’hyper-sollicitation sont « très passagères », marmonne-t-il à l’oreille du Plan B, avant de raccrocher pour cause d’interview. M6, cette fois.
Opération « Restore Hope » en Picardie
Quelques jours plus tard, nous retentons notre chance. Le Plan B souhaite interroger l’expert sur l’un de ses livres les plus nuls, Sacrés Français, le roman ! Un Américain en Picardie (2005, Michalon), qui reprenait la formule d’une première débâcle littéraire parue deux ans plus tôt, et encensée par la critique, Sacrés Français ! Un Américain nous regarde (2003, Michalon, 120 000 exemplaires écoulés). Soucieux de démontrer que sa théorie de « l’immobilisme français » ne s’appuie pas seulement sur une fréquentation trop assidue des profiterolles au chocolat de la brasserie Bofinger, Ted Stanger a gribouillé un « conte de la mondialisation » qui se déroule dans une usine de robinets en Picardie. Là, « au cœur du modèle social français », les ouvriers ne trouvent « rien de mieux que d’astiquer la machine histoire de lui donner du lustre », quand ils ne sont pas « tranquillement affalés, […] la bouteille à portée de main ». C’est alors que surgit le héros, un cost-killer envoyé de Dallas par le repreneur de l’usine. Bradley, c’est son nom, veut « permettre à l’entreprise de renouer avec la productivité », mais le conquérant se heurte à une culture de l’oisiveté où, « curieusement, lorsqu’il s’agit de protester, tout le monde [est] à l’heure ». Persécuté par un syndicaliste « capable de citer des extraits entiers du Code du travail », Bradley, à la page 76, pousse un cri de détresse : « À quoi ça sert d’être patron si on ne peut pas licencier ? » La suite lui prouvera pourtant que la persévérance finit toujours par payer.
— « Vous travaillez pour quel journal ?
— Le Plan B
— Je connais pas. Vous avez un site Internet ? On le trouve en kiosque ? C’est un journal général ?
— Oui, en quelque sorte. C’est un journal de critique des médias et d’enquêtes sociales.
[Un bruit de clavier résonne dans le combiné.]
— Ah oui, je vois…
— Alors voilà, j’ai lu votre livre, Un Américain en Picardie, et je m’intéresse à ce qui vous a amené à enquêter sur cette partie de la France et à la façon dont vous avez travaillé. Pourquoi avoir choisi la Picardie ?
— Parce que la Picardie est ignorée des Parisiens. Ça ressemble à l’Ohio [où Ted Stanger est né], c’est un plat pays…
— Comment s’est déroulée l’écriture de ce livre ? Êtes-vous allé en Picardie ?
— [Agacé] Oh, je n’ai pas envie de parler de ça maintenant, c’est un livre que j’ai écrit il y a plusieurs années, et, vous savez, j’ai beaucoup de travail !
— Vous êtes très sollicité, je comprends, mais je voulais vous demander si vous étiez allé en Picardie pour rédiger votre livre…
— Écoutez, j’ai beaucoup de travail, j’ai besoin de gagner ma vie, moi, j’ai deux enfants, vous savez, j’ai besoin de travailler pour vivre, pour gagner ma vie, quoi…
— C’est tout à fait normal, mais pourquoi ne voulez-vous pas répondre à ma question ? Ce que je fais là, vous interroger pour mon article, c’est également pour gagner ma vie… »
Il nous raccroche au nez. Dans Sacrés Français !, il se plaignait pourtant de la goujaterie du Gaulois moyen, qui « préfère raccrocher que s’excuser ». Maître en journalisme, Ted Stanger est aussi un modèle d’intégration.
