Avertissements Mal fait, vite dit, déjà oublié
Ils voulaient tant tout dire, tout de suite, avant tout le monde, qu’ils se sont mis à répéter tout ce qu’ils entendaient, tout de suite, tout ce qu’on leur disait, pendant qu’ils l’entendaient. Les plus rapides, parce qu’il fallait dire quelque chose à tout prix, à force de n’avoir rien à dire, rien à dire de plus, rien à dire de mieux, se sont tant redits, puis contredits, qu’ils sont devenus inaudibles. Alors ils ont commencé à inventer. Si le journalisme culturel procède essentiellement d’une logique de la digestion, le journalisme d’investigation procède directement d’une logique de la répétition [1].
Question devenue aujourd’hui inévitable, la crédibilité des médias est interrogée à partir de ce que l’on pourrait appeler le « paradigme Timisoara ». Si le sujet du moment reste la couverture de la guerre du Golfe (mais pour combien de temps ?) et le problème classique de la liberté d’expression et de la désinformation en temps de guerre, le débat ne manque pas de s’étendre jusqu’à l’analyse des tendances générales de la dérive de l’information. Et les débuts d’explication apparaissent au travers de très jolis néologismes, dont on connait les grands pouvoirs explicatifs.
Si le verrouillage politique reste le principal responsable de la désinformation par l’extérieur, il y aurait, selon Dominique Wolton, une auto-manipulation, qui rendrait compte d’une désinformation par l’intérieur : la tentation du spectaculaire. Au centre de tout cela, pour Jean-François Lacan, un grand accusé : CNN et l’illusion de sa « vision globale », devenue le modèle obligatoire de toutes les télévisions du monde. La place immense donnée à ces réflexions par les médias eux-mêmes ne serait pas, selon Luc Ferry, une auto-flagellation, mais un « signe de maturité », l’indice de l’avènement du temps de l’auto-réflexion [2].
Mais de quelle maturité parle-t-on quand il ne s’agit que de faire succéder les mêmes fausses questions aux mêmes dérives aussi vite reproduites que vite oubliées ?
Parce qu’il faut parler de mensonge, quand sont répétées des informations que l’on sait fausses, qu’il s’agisse, en décembre 1989, des informations en provenance de l’Est, si habituellement suspectées, ou de celles gérées aujourd’hui par les militaires, si naturellement suspectes. Parce qu’il s’agit encore de la sujétion du « quatrième pouvoir » au premier, et de ses aventures de va-t-en guerre après celles de révolutionnaire, pour la même quête de sensations creuses [3].
Quand la critique de la censure n’est motivée que par l’avidité de spectaculaire, quand l’invocation du droit à l’erreur est devenue la seule défense par les journalistes de leur liberté de bavardage, il faut montrer que la question pertinente n’est pas la crédibilité des médias, mais leur morale.
Pour (re)commencer
Il est heureux qu’enfin tout le monde sache ce qu’il en a été, ou à peu près, de ces événements qui ont bouleversé les fêtes de Noël 1989. Tout le monde sait maintenant que la révolution roumaine ne fut pas cette boucherie que les médias nous ont annoncée en direct, au jour le jour, alors que l’on festoyait dans les chaumières. Tout le monde sait que la mise en scène a remplacé l’information, que la fiction s’est glissée au milieu des reportages. Tout le monde sait que nos journalistes, tous les journalistes occidentaux, se sont trompés, et qu’ainsi, ils nous ont trompés. Tout le monde, c’est-à-dire les lecteurs des grands quotidiens, hebdomadaires ou mensuels dits nationaux. Ce qui fait beaucoup moins de monde que ceux qui ne se souviendront jamais que du prix effroyable que dut finalement payer l’Europe de l’Est pour se libérer de l’odieux système qui l’empêchait de vivre depuis quarante ans.
Car ces temps-ci le bruit du faux sonne beaucoup plus fort que celui du vrai. Faut-il préciser que le bruit du faux sonnait en espèces trébuchantes quand celui du vrai sonnait la culpabilité ?
Pour se justifier
Dans cette profession que l’interrogation éthique anime sans cesse, il ne faut pas voir comme une simple coïncidence le fait que Le Nouvel Observateur ait ouvert le mois de novembre 1989 avec un dossier intitulé « Les journalistes mentent-ils ? » [4] Peut-être est-ce à l’automne de chaque année que Le Nouvel Observateur participe à la question. La réponse – si l’on veut, mais puisqu’il y a une question, il faut bien qu’il y ait une réponse, encore que l’article central de ce dossier finisse par une question –, peut être à peu près comprise comme négative. Le journaliste, victime des délais, et bientôt transformé en antenne de transmission, peut se tromper mais ne ment jamais.
Un mois après la parution de ce dossier crucial, le débat se trouve enrichi d’un nouveau cas, d’une nouvelle inquiétude : lors de la couverture des événements qui ont secoué la société roumaine en décembre 1989, les journalistes ont-ils menti ? ont-ils été manipulés ? par qui ?
En ces temps où tout va si vite, une seule année suffit à faire basculer bien des équilibres. Dans le nouveau débat, si la retenue corporatiste évite de dépasser le discours général – par dignité, sans doute, les journalistes font blanchir leur linge en famille –, quelques maladroites franchises laissent entrevoir que certains pensent que le mensonge, dans cette profession, s’il est utilisé avec art et à bon escient, ne porte plus aussi bien son nom.
Le 6 avril 1990, à la Maison de la chimie (Paris), s’est tenu un colloque qui réunissait tout ce qui se fait de mieux dans le domaine de la presse écrite et télévisée, parrainé par Reporters Sans Frontières, Médecins du Monde et Le Nouvel Observateur. Les actes de ce colloque ont été édités en septembre dernier sous le titre de Roumanie. Qui a menti ? [5] L’ouvrage est concis, bien fait, on y trouve tous les avis, et même des interprétations contradictoires. Après deux brillantes introductions, une large place est consacrée au témoignage de Bernard Kouchner (secrétaire d’État auprès du Premier ministre, chargé de l’action humanitaire). Sont ensuite abordés les problèmes du recueil de l’information, puis de sa réception, et enfin ceux de sa distorsion. Une dernière partie présente une remarquable et très synthétique actualisation de la situation en Roumanie depuis les événements de décembre 1989.
Dans cette confrontation entre professionnels, on regrette tout de suite qu’en fait de confrontation ce soit plutôt un dos-à-dos, où chacun y va de sa petite contribution, sans trop s’occuper de ce qui est dit par les autres [6]. Autour de trois tables rondes, aucune fausse note apparente, malgré le « caractère passionnel de cette Révolution » qui rend difficile l’établissement « d’un dialogue raisonnable » (p. 45) [7]. En fait d’interventions passionnelles rapportées sur les cent cinquante pages, Noël Mamère (Antenne 2) « nuance » Paul Amar (Antenne 2) (p. 109) ; puis des Roumains, présents dans la salle, s’expriment par de « vives réactions, motivées par le mot coupable » utilisé à leur propos (p. 85) ; enfin, en dix lignes, l’un d’eux critique le titre du colloque et justifie l’auto-intoxication par de vieilles habitudes culturelles de méfiance (p. 95). Hormis quelques rares points d’exclamation – placés à la suite de dramatiques fresques dans lesquelles une saine indignation est soutenue par le bruit des balles qui frôlent encore l’orateur –, tout cela donne l’impression de ronronner doucement.
Ce bel ordonnancement, où les aveux modestes et les accusations timides de certains s’enchaînent harmonieusement avec les glorioles et les bravades d’autres, laisse pourtant transparaître quelques tensions anciennes.
De la même façon que le « rampant » n’a guère droit aux honneurs de ceux qui sillonnent les airs, le reporter semble tenir à ce que l’on n’oublie pas qu’un présentateur n’est appelé « journaliste » que par une extension un peu abusive du terme. En outre, le présentateur déjà assimilé au show-business regarde le reporter avec l’admiration que l’on peut avoir pour les mineurs de fond, quand on discute en hiver autour d’un poêle bien chaud [8]. On voit Guillaume Durand (La Cinq) défendu, sans qu’il soit accusé par quiconque. Dominique Pouchin (Libération) s’inquiète de « griefs infinis qui sentaient le règlement de compte » (p. 110). Quoi qu’il en soit de ces bruits sourds, Guillaume Durand (La Cinq) « ne regrette en aucune manière [son] attitude » (p. 107) ; et il reste prêt à recommencer. Mais tout de même, il n’a pas permis aux organisateurs de reproduire l’intégralité de son intervention lors du colloque (p. 105). En aurait-il trop dit ? Est-ce une attitude prudente qu’un conseiller tardif lui aurait suggéré de prendre ? [9]
Ensuite, jugeant qu’un article d’Ignacio Ramonet l’avait injustement maltraitée, Chantal de Rudder (Le Nouvel Observateur) tente de se réhabiliter par un splendide renversement de situation, accusant l’article accusateur d’être « lui-même une falsification » (p. 60). Un passage lui aurait été attribué par erreur et un autre « sorti de son contexte » (p. 60). Il est seulement curieux que le nom de cette sagace journaliste n’apparaisse nulle part dans l’article en question [10]. La culpabilité virerait-elle à la paranoïa ?
Ainsi la responsabilité de la dérive en vient-elle à être entièrement reportée sur la rédaction et les « présentateurs qui n’ont en général aucune expérience du terrain » ; alors que « les envoyés spéciaux, quand ils l’ont pu, ont dans l’ensemble bien travaillé » (p. 76), parce qu’il y a un « décalage entre ceux qui sont sur le terrain et ceux qui n’y sont pas », « sur-évaluation […] des présentateurs. […] Et sous-évaluation de ceux qui vont chercher l’information à la source », « mauvaise communication entre ceux qui restent et ceux qui voyagent » (p. 76).
Ce serait donc un effet de lignes brouillées, de désaccord entre les équipes, de difficultés à Bucarest et d’affabulation « à Paris » si, pendant dix jours, tous les médias, sans exception ni fausse note, ont traduit de travers les informations qu’ils recevaient de reporters consciencieux et efficaces. (Apparemment pas de réponse des présentateurs et éditorialistes présents, les personnes désignées étaient peut-être absentes, il y avait tant de personnes absentes…)
Pantins d’une triste comédie dans laquelle il s’imagine tirer les ficelles, parce que plus près de ce qu’il croit être le pouvoir, le journaliste reste choqué quand l’énormité de la blague le découvre sans pudeur. Ainsi, sa fonction de simple porte-voix n’apparaît jamais plus clairement que dans la place que lui laisse la couverture d’une campagne présidentielle comme celle de Georges Bush : « Une plate-forme était installée à une hauteur précise et dans un lieu tel que les journalistes et les caméras de la télévision – parqués obligatoirement sur cette plate-forme – ne pourraient éventuellement montrer que ce que les experts en marketing du parti avaient décidé de faire valoir. Tout était organisé minutieusement – mouvement des journalistes, limités par des câbles […], sans possibilité de questions. [11] »
À chacun son scénario
On trouve, en gros, deux scénarios qui sous-tendent plus ou moins explicitement les interventions pour rendre compte des raisons qui auraient nui à une bonne couverture des événements. Ils se succèdent d’un orateur à un autre, parfois d’un moment à un autre dans une intervention.
Le premier insiste sur une désorganisation générale de tout le pays dans laquelle personne n’est épargné, de l’homme de la rue aux médecins, universitaires et journalistes, des dirigeants qui ne sont plus pour longtemps en place, à ceux qui seront bientôt au pouvoir. Il s’agirait d’un emballement de toutes les imaginations, de toutes les peurs et de tous les espoirs. Ce ne serait qu’au dernier moment que le Front du salut national naissant serait parvenu à se stabiliser au pouvoir [12]. C’est là que la belle révolution se dresse dans sa pureté au milieu d’un marasme innocent.
Dans cette irrésistible tourmente, les journalistes ne pouvaient avoir la moindre chance de démêler le fil qui menait à la vérité, parce qu’il n’y avait pas de vérité.
Le second scénario rend compte d’une organisation méticuleusement préparée par des puissances intouchables et implacables, aux fins de la satisfaction des ambitions internationales d’un chef d’État sans scrupule – on a reconnu l’URSS et son nouveau maître. Le Front du salut national, sous les directives et la bénédiction des maîtres du mensonge, aurait distribué les rôles, diffusé les bruits, ciblé ses victimes, pour que le pays entier et surtout l’opinion internationale en viennent à croire à la révolution telle qu’ils la rêvaient. C’est bien avant les événements de décembre, et sous les bons auspices de la police politique, que tout aurait été mis au point par les dirigeants actuels. Tous les débordements auraient été prévus, pour certains, jusqu’aux soulèvements populaires.
Pris dans de telles forces, les journalistes ne pouvaient se rendre compte de ce qui se passait autour d’eux, parce que tout avait été fait pour que ce soit précisément eux qui produisent la version fausse qu’ils devaient transmettre [13].
Ainsi, quoi qu’il en soit des histoires que l’on raconte, nos pauvres journalistes n’avaient vraiment aucune chance.
Le doute rétrospectif
Il est indispensable de rappeler qu’en matière de morale le journalisme oublie souvent le qualitatif pour verser dans le quantitatif. Il est bien connu que des lois précises règlent l’importance d’un événement, qui augmente avec la proximité géographique, et le nombre de victimes : mille morts à Bogota égalent trente en Europe, soit deux à Paris. Ainsi, les journaux régionaux montent en épingle la disparition du chat de la Mère Michel.
Mais ici, le cas est particulier, puisque, quoi qu’il en soit, nos journalistes n’avaient vraiment aucune chance. D’autant plus qu’il semble que « la plupart d’entre [eux] n’avaient pas l’expérience des conflits, des guerres et des grandes crises de l’histoire, [… se] trouv[aient] démunis, sans recul, […] manqu[aient] de mémoire professionnelle, voire de mémoire historique » (p. 50). Autant dire, qu’à part quelques véritables professionnels, il s’agissait d’une troupe d’amateurs qu’il ne convient pas de différencier du spectateur-lambda. Ainsi, puisque depuis notre fauteuil, nous n’avions rien deviné de ce qui se passait vraiment, il est normal que sur place, ils n’aient pas fait mieux [14].
Il semble tout de même qu’il n’en aille pas ainsi pour tout le monde, que cet amateurisme ne suffise pas à tout expliquer. Certaines remarques de Bernard Kouchner laissent penser que les gens sur place avaient beaucoup de mal à se faire entendre quand ils se montraient raisonnables. Malgré les renseignements envoyés à Paris, « l’EMIR (Équipe médicale d’intervention rapide de l’armée française) était prête à partir. Pour […] Médecins du monde, Médecins sans frontières et [Bernard Kouchner], il était inutile que cette équipe vienne sur place. Mais on ne [le] croyait pas ! » (p. 59). Enfin, ce n’était pas seulement à Paris que l’on se montrait sourd aux insensibles, « il suffisait pourtant d’une enquête de quelques heures pour rétablir la vérité [sur le nombre de victimes]. Mais les journalistes ne voulaient pas voir ce “manque” de blessés, de drames, de spectacles » (p. 31) ; « Nous avons organisé une conférence de presse le 25 décembre, mais les journalistes ne sont pas venus, car alors ils auraient entendu les chiffres de sept cent quarante six morts (ou blessés !) pour l’ensemble. Ils ne voulaient pas non plus dégonfler l’événement » (p. 37) [15].
Philippe Couve, du Centre de formation des journalistes, qui a analysé avec d’autres étudiants la couverture des événements par les médias, annonce au milieu de son rapport que « l’on peut se demander si les journalistes ne se sont pas laissés berner lorsqu’ils l’ont bien voulu » (p. 102).
La suite du colloque se poursuivra sans que soient relevées ces précisions, sans qu’il en soit tenu compte, comme s’il n’avait pas été clairement dit que les journalistes étaient impliqués activement dans la désinformation. Peut-être que cette fois encore, ceux qui devaient se sentir concernés étaient absents.
Mais ce n’est pas assez, car on a tout de même sa fierté. Et chacun d’exhiber ses doutes, ceux qu’il eut tout de suite, et même avant de quitter la France. « Avant d’entrer en Roumanie, [Bernard Kouchner a] dit aux journalistes que cela [lui] semblait curieux » (p. 36). « Ça ne tient pas debout ! […] ne cessait de dire » François Schlosser (chef du service étranger du Nouvel Observateur) à Chantal de Rudder (p. 61). Pour Jean-Paul Mari, le doute précède le départ, le suit pendant tout son voyage, court dans toutes ses phrases. « Et il est encore là aujourd’hui » (p. 79). Il ne se trouve plus personne pour n’avoir pas douté. Peut-être s’agit-il d’une nouvelle catégorie de doute : le doute rétrospectif.
Quel dommage que tous ces doutes aient si peu influencé le ton général des papiers et des discours de chacun. On peut rappeler que Jean-Paul Mari titrait « Les rues étaient couvertes de sang… » ; puis il citait les témoignages les plus délirants, sans que le mot « doute » apparaisse une seule fois dans ce texte (certes souvent au conditionnel), où il parlait de recoupements de témoignages de sources diverses – mais floues (Le Nouvel Observateur, 21.12.1989, p. 47). Une semaine plus tard, le ton ne change pas : « les Roumains ont payé d’un prix terrible la fin de la dictature ». Jean-Paul Mari rapporte toujours les mêmes témoignages : « On pataugeait dans le sang. […] Ne buvez pas l’eau, les terroristes l’ont empoisonnée. Ce sont des commandos lybiens, syriens, iraniens » – mais il aussi laisse la parole aux Roumains qui s’inquiètent de l’avenir de leur révolution (Le Nouvel Observateur, 28.12.1989, p. 46-7). Chantal de Rudder joue plus finement ; elle est la seule à annoncer dans ce numéro que « le nombre des victimes a été très exagéré », mais dans une ambiance de dramatisation autour du portrait d’un illustre inconnu, Sorin Oprea, « mécanicien de vingt sept ans » et pur révolutionnaire, semble-t-il (Le Nouvel Observateur, 28.12.1989, p. 48). La semaine suivante, elle contera les aventures d’un autre jeune homme, Dan Gugu, dans un décor fait de détails sur sa vie quotidienne (Le Nouvel Observateur, 04.01.1990, pages 36-9). Quant à Jean-Paul Mari, il nous livrera une dramatique reconstitution « heure par heure et parfois minute par minute des derniers jours de Nicolae et Elena Ceausescu » (Le Nouvel Observateur, 04.01.1990, p. 40-3). Dans Le Nouvel Observateur du 18.01.1990, il persévère : « La révolution a fait probablement mille à deux mille morts dans le pays ; autant d’autels à même le pavé, d’images de corps martyrisés et de familles en deuil » (p. 50). Enfin, dans Le Nouvel Observateur du 15.02.1990, il doute assez pour dénier l’existence des terroristes étrangers et des souterrains, mais le nombre de morts, accompagnés des mêmes horreurs, reste à la hausse.
Jusqu’à Jean Daniel de douter, dès « la première scène du procès de Ceausescu » (p. 20). Il doutait alors, en critiquant la « placidité bien juridique » des gouvernements occidentaux, les appelant « à puiser leur inspiration dans la rue », une inspiration qui leur suggérait l’ingérence par une force militaire internationale ; c’était dans l’éditorial du Nouvel Observateur le 28 décembre (p. 40), celui-là même qui commentait les images du procès. Un éditorial au lyrisme grandiloquent intitulé « Le sang de la liberté », qui commençait par : « Voici donc, tachée de sang, l’aube des temps nouveaux. L’aube annonciatrice d’une ère où les hommes en finissent avec les idéologies de la table rase et les religions du salut. Fallait-il, pour cette inauguration du XXIe siècle, que le deuil à ce point l’enténèbre ? Le fait qu’il y ait eu plusieurs Oradour pendant cette semaine roumaine souligne, rétrospectivement, le véritable miracle qui s’est produit en cette année des peuples libérés » (p. 40).
Faute d’avoir le triomphe modeste, certains ont le doute triomphant.
Des doutes précoces effectifs, il y en eut bien quelques-uns, dans Le Monde, qui titrait dès le mardi 26 décembre : « Timisoara est entrée dans l’ère du soupçon. Excès de zèle, absence totale de responsables, la première ville libre de Roumanie, où seul “le peuple” commande, est devenu un redoutable moulin à rumeurs » ; et de mettre en cause la vérité sur les charniers et les terroristes, le rôle de l’armée et de la Securitate ; enfin de ramener le nombre de victime à quelques centaines. N’est-ce que de ce qu’il se prive de photo que ce quotidien ne s’adonne pas au spectaculaire ? et que ne vendant pas ce produit, il n’a pas été obligé de mentir ?
Une seule vérité : l’émotion
Ce sera grâce à Jean Daniel, « celui-dont-le-métier-est-de-comprendre-vite-pour-faire-comprendre-aussi-vite [16] », que l’on trouvera les premières clés des nouvelles règles du journalisme. Nous savions que Jean Daniel était le directeur d’un très grand hebdomadaire, il nous a rappelé qu’il était un Monsieur qui a des relations, nous allons découvrir maintenant de quel penseur il s’agit.
Dès la seconde introduction, qui lui est confiée, on devine qu’à la question « Roumanie. Qui a menti ? », il n’est pas près d’être répondu franchement si ce sont des journalistes qui s’en chargent. Une première proposition nous délivre d’une « idée simpliste […] selon laquelle il suffirait de séparer le fait du commentaire pour faire preuve d’objectivité » (p. 18). On doit donc conclure que cela ne suffit pas, qu’il n’est pas si facile d’être objectif, c’est-à-dire d’éviter de mélanger, dans ce que l’on raconte, ce qui s’est passé et ce que l’on en pense. Il n’en est rien, car le problème n’est pas la difficulté de l’attitude objective mais le renoncement à celle-ci, parce que l’important c’est l’honnêteté, et qu’il n’y a qu’un seul moyen de l’obtenir. « Nous savons aujourd’hui que […] seul le commentaire peut prétendre à l’honnêteté précisément parce que seul il renonce à l’objectivité. Un éditorial, un commentaire, une analyse orientée, un article d’humeur, une polémique, et en général un texte où l’auteur emploie la première personne et dit “je” en parlant de son “moi” : ce sont là autant d’écrits qui se présentent sans ambiguïté. Ils expriment une opinion et non une vérité ; un parti-pris et non une donnée ; une thèse subjective et non un fait objectif » (p. 18). Et Jean Daniel conclut que si l’on persévère dans « la fameuse distinction entre le fait et le commentaire, cela doit entraîner la confusion que seul le commentaire est tout à fait honnête » (p. 18), ce qui serait absurde. Il ne faut donc pas différencier le fait du commentaire ! CQFD. C’est-à-dire qu’en Roumanie, durant une semaine, il n’y eut que des faits commentés honnêtement et rapportés sans ambiguïté.
Il ne s’agit pas seulement de montrer ici de quelles manières un rhéteur maladroit coule avec le poisson qu’il veut noyer, mais de quel renversement des valeurs il procède. Car en fin de compte, ce que Jean Daniel défend n’est que la suprématie d’une subjectivité qui serait seule honnête et claire sur une objectivité impossible et, en fin de compte, trompeuse. Il est seulement paradoxal que le sujet même du colloque auquel il participe en première ligne pose justement la question de l’honnêteté des commentaires, et de l’objectivité des faits rapportés. Mais Jean Daniel n’œuvre, par cette rhétorique boiteuse, qu’à la couverture a priori de tous les débordements des commentaires journalistiques, en même temps qu’à la justification de tous les mensonges de la profession. On peut tout de même se demander si le sacrifice d’un peu de ce temps consacré au commentaire, au bénéfice de l’analyse des faits rapportés, n’aurait pas, malgré l’ambiguïté de l’objectivité, réduit l’ampleur du mensonge.
Si les circonlocutions de Jean Daniel n’ont pas convaincu les lecteurs, l’un de ses collaborateurs, Guy Sitbon, se chargera de compléter la démonstration.
Guy Sitbon commence par une sorte de harangue : « Je connais peu de métiers où l’on soit plus impitoyablement scrupuleux. Alors, qui a menti en Roumanie ? Les journalistes ? Ils n’inventent jamais rien, […] ils répètent ce qu’on leur dit » (p. 113). Il serait tout à fait irrévérencieux de penser ici à un perroquet, car les journalistes « réagissent avec émotion. Écrire un article ne consiste pas à rapporter les faits, mais à faire passer une émotion » (p. 114). On se prend à rêver aux « Émotions de 20 heures ». Mais il s’agit d’être ici sérieux, « car l’émotion, c’est la démocratie. Qu’ont fait les chaînes de télévision, sinon faire passer une émotion ? Dans les pays totalitaires, on ne fait passer aucune émotion. Une émotion, c’est le contraire d’un renseignement. […] Émus nous-mêmes, emportés par notre propre émotion, nous avons servi au public ce qu’il attendait. Pour faire de l’audience. Parce qu’en démocratie, les entreprises de presse sont des sociétés commerciales. […] Ici, le parti ne couvre pas les déficits » (p. 114-5). On doit donc comprendre qu’en démocratie les journalistes mentent parce que leur public les y oblige, tandis qu’en dictature les journalistes mentent parce qu’ils sont forcés par le pouvoir en place. Ainsi, la différence, pour un journaliste, entre démocratie et dictature, revient à choisir pour quelles raisons il est obligé de mentir.
Mais cela ne suffit pas encore, parce que, « ici il faut plaire. Il faut faire du spectacle. Nous prenons des petits faits et, à partir d’une simple esquisse, nous peignons un Rubens, que dis-je, un Rubens, un Courbet ! C’est vrai, nous avons un talent fou, mais nous sommes payés pour cela » (p. 115-6) [17]. La subjectivité que Jean Daniel laissait encore cachée se découvre maintenant. Il ne s’agissait pas de mensonges, mais d’œuvres d’art. Et invoquer aujourd’hui une trahison de la vérité serait pire qu’une injustice, ce serait une faute de goût.
Pour finir
Ce serait accorder une place trop grande à la profession que de développer des analyses savantes de ce qui serait une vaste stratégie politique. De très efficaces méthodes de dramatisation soutenues par un art consommé de la narration, de l’utilisation des citations, du témoignage, etc., seraient à la base d’une tactique de la dissimulation des débats publics par la dramatisation d’événements qui devraient au contraire les entretenir, voire les générer.
Ainsi, on pourrait montrer que, devançant ses clients pressés, le journal fabrique une sorte de trame pour une lecture rapide, en surface ; gros titres, sous-titres, photos et légendes composent un message qui sera plus ou moins en contradiction avec la thèse qu’illustre le texte, parce qu’il faut s’appliquer à lire avec beaucoup de minutie ce qui n’est pas fait pour cela, parce que cette composition suffit au journaliste pour laver sa conscience [18].
Mais c’est trop d’hommage encore, quand il ne s’agit que de mettre en évidence beaucoup de maladresses et des petites stratégies marchandes [19]. S’il n’y avait qu’à découvrir le ridicule et la vanité de certaines pratiques, ce serait encore un jeu. Mais nous n’en sommes plus là. Ce que l’ampleur de cette dérive découvre au grand jour et à leur plus grande surprise, ce sont les façons habituelles de la majorité des journalistes.
On a parlé de leçons qui avaient été tirées, « pour essayer […] de faire mieux la prochaine fois » (p. 16). Pourtant, à propos de la Roumanie (dont l’image de marque tend à se dégrader depuis la révolution), on a raconté que le gouvernement avait fait venir à Bucarest des cohortes armées de mineurs pour mater dans le sang la contestation montante, pour finalement apprendre que, sur place, cette répression était passée plutôt inaperçue. On a vu les images d’une manifestation de la minorité hongroise réprimée par la police, avec le matraquage à mort d’un manifestant. La scène a été présentée comme un acte de racisme anti-hongrois courant dans le pays. On apprendra que la victime était roumaine.
Il est bien sûr que la rectification suit souvent, de plus ou moins près, la mystification. Mais quelle force a-t-elle ? celle d’un petit communiqué dont les rares personnes à l’avoir remarqué auront du mal à se souvenir. Et le travail continue.
Plus près de nous, on trouve les médias français impliqués dans la diffusion des rumeurs les plus fantaisistes et invariablement les plus morbides à propos de la profanation du cimetière juif de Carpentras. La manipulation des mêmes faits, tour à tour affirmés puis contredits à grands cris, n’a profité qu’à la propagation des thèses antisémites paranoïaques, malgré les défenses habiles d’idéologues pressés et les amalgames politiques tout de suite mis en place. Le discrédit est finalement retombé sur la communauté juive, parce qu’une cause, fut-elle la plus juste, ne se défend pas par le mensonge [20].
Plus banalement, les habitants de Vaulx-en-Velin ont pu assister pendant une semaine à la révolte qui embrasait leur cité, en regardant leurs postes de télévision, parce que de leurs fenêtres, il n’y avait plus rien à voir depuis longtemps. Un peu plus tard, les journalistes attendaient l’arrivée de la police, comme sur un tournage de cinéma, pour une nouvelle « révolte de banlieue » ; les « acteurs » les avaient prévenus avant la préfecture. Enfin, les manifestations étudiantes ont fait la une des médias. On y regrettait que les justes revendications soient trahies par les exactions de quelques loubards, dont les médias ne cessaient de montrer des images, sur lesquelles ils ont abondamment glosé ; « vers 19 heures, la scène frisait le grotesque quand une poignée de jeunes irréductibles poursuivaient leur manège sous les flashes des photographes bien supérieurs en nombre », écrit Erich Inciyan (Le Monde, 07.11.1990). Une image simple et nette qu’il faut garder à l’esprit pour nous délivrer de tous les scrupules dans la saine méfiance.
Reste enfin notre accord sans restriction avec Jean Daniel, qui affirmait encore en décembre dernier à propos de la révolution roumaine (Le Nouvel Observateur, dossier n°2, p. 36) : « Dans l’analyse des causes de cette intoxication (évidemment involontaire de la part des télévisions occidentales), nos confrères ont trouvé le fiévreux et habituel désir chez tout homme de presse d’avoir le maximum d’informations sur le sujet le plus chaud […] Tout a été dit. Et bien dit ».
THIERRY DISCEPOLO
Agone, 1991, n° 2/3, p. 83-98
