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Médias

À quoi servent les journalistes ?

mercredi 23 juin 2010

Après le lancement par TF1, lors de la campagne présidentielle de 2007, de l’émission « J’ai une question à vous poser » [1], qui court-circuite les journalistes politiques, les petits soldats du Parti de la presse et de l’argent tentent de justifier l’injustifiable : leur existence.

Jean-Michel Aphatie, la rossinante de RTL, ne mange pas de ce foin-là : le « journalisme participatif  » de TF1, ces questions directement posées aux candidats par un panel de « citoyens », lui pose un grave problème : en l’absence des journalistes politiques, « le candidat ne risque pas d’être repris ou corrigé » s’il ment ou commet une erreur (Paris Normandie, 12.2.07). « Je pense que les journalistes sont plus offensifs que le public », renchérit Alain Duhamel, dont la pugnacité légendaire a régalé trois générations de politiques (Paris Normandie, 12.2.07). « Le rôle du journaliste consiste seulement à prendre connaissance à l’avance des questions des uns et des autres et à les regrouper, hulule Dominique Dhombres du fond de son petit encadré du Monde. Il donne la parole mais pas son avis. » Résultat : les candidats peuvent « exposer leurs vues sans grand risque d’être contredits » (Le Monde, 14.2.07).

C’est entendu : face à des professionnels de la trempe d’Alain Duhamel ou de Jean-Michel Aphatie, jamais un homme politique ne proférerait une inexactitude sans être immédiatement interpellé, repris et corrigé. Illustration : à peine remis de son gros caprice contre les dirigeants de France 3, coupables de n’avoir pas apporté son verre de lait-fraise au ministre de la Police – lequel hurlait incontinent : « Personne n’est là pour m’accueillir ! Toute cette direction, il faut la virer. Je ne peux pas le faire maintenant. Mais ils ne perdent rien pour attendre [2] ! » –, Nicolas Sarkozy affirme à propos des sans-papiers : « Les socialistes veulent la régularisation de tout le monde » (« France Europe Express », France 3, 18.3.07). Assoupis aux pieds du candidat, Christine Ockrent, Serge July et Jean-Michel Blier (le moustachu qui pose les questions les plus bêtes) ne bronchent pas. Or, le matin même, Pierre Mauroy déclarait au Journal du dimanche qu’« on ne peut régulariser tout le monde ».
Un plateau aussi passionnant que celui de « France Europe Express » pouvant susciter une somnolence, Le Plan B a examiné celui de « Mots croisés » (France 2, 26.3.07). Face à Yves Calvi, Arnaud Montebourg évoque les « 22 milliards d’exonérations sociales » consenties aux entreprises, avec cette superbe conclusion : « C’est à peu près le déficit de la Sécurité sociale annuel. » Le mot à retenir est « à peu près », puisque le déficit de la Sécu s’élève pour 2006 à 8,7 milliards. L’animateur ne réagit pas.

Corruption passive

Trop facile, rétorquent les sceptiques : Yves Calvi est nul. C’est vrai. Mais, dans « À vous de juger » (France 2, 8.2.07), Arlette Chabot ne souffle mot quand Jean-Marie Le Pen recense « 14 millions de travailleurs pauvres », c’est-à-dire plus de la moitié des salariés. La directrice de l’information de France 2 juge superflu d’éclairer les téléspectateurs sur le critère de pauvreté retenu par le patron du Front national (des revenus inférieurs à deux fois le Smic).
À « Ripostes » (France 5, 18.3.07), Serge Moati et Sylvie Pierre-Brossolette ne sursautent pas non plus lorsque Arlette Laguiller évoque les « 43000 communes » françaises (il y en a 36000). Certes, Moati dépasse tout juste l’âge mental d’un enfant de deux ans et demi et Pierre Brossolette ne sait pas lire. David Pujadas, lui, a lu tout Tintin. Mais, au journal de 20 heures de France 2 (19.3.07), Sarkozy qualifie d’« organisme indépendant » l’institut Rexecode sans faire sourciller le présentateur, alors que la nature patronale de cet organisme est connue jusque sur Uranus. Quoi de plus normal : Pujadas s’informe en écoutant Moati, Chabot, Pierre-Brossolette, July, Blier et Ockrent. Lesquels laissaient sans réagir Ségolène Royal roucouler sur France 3 : « Nous avons le taux de chôchômage des jeunes le plus élevé d’Europe » (17.3.07). Moins élevé qu’en Espagne, en Italie, en Grèce, en Slovaquie, en Pologne, etc. Circonstance atténuante : ce soir-là, tout le monde dormait sur le plateau.
Les journalistes « plus offensifs que le public » ? Le 8 mars, Michel Denisot confirme le postulat duhamélien en recevant Nicolas Sarkozy dans son « Grand journal » sur Canal Plus. Le Canard enchaîné (28.2.07) venait de révéler que le petit traitre balladurien avait obtenu d’un promoteur ami une ristourne de 300000 euros sur l’achat d’un duplex à Neuilly, ville dont il était maire. Un cadeau qualifié par le Code pénal de « prise illégale d’intérêt », voire de « corruption passive ». Pour effleurer le sujet, Denisot enfile des gants en soie : « Qu’est-ce qui vous a choqué le plus cette semaine ? C’est ce qui a été sorti dans Le Canard sur votre appartement ? » On en restera là. Des questions plus insolentes brûlent les lèvres des intervieweurs de Canal Plus : « Il me semble que vous êtes un hypersensible, et que ça ne se voit pas du tout », lâche Frédéric Beigbeder. « Peut-être pas assez », convient le chef de la police.

L’hypersensibilité de Nicolas Sarkozy ne sera pas mise à trop rude épreuve. Sur les dizaines de journalistes qui se relaieront dans les semaines suivantes, un seul – sur France 3 – osera en sa présence une allusion au duplex. Il est vrai que les journalistes n’ont pas l’esprit partisan : avec la même constance, ils épargneront à Ségolène Royal et François Hollande toute question relative à leur tricherie fiscale. Selon Le Canard enchaîné (7.3.07), le patrimoine immobilier du couple « socialiste » se monte à 1,8 million d’euros, le double de ce qu’il a déclaré au titre de l’impôt sur la fortune. Dans les interviews-fleuves déroulées à la candidate par Les Inrockuptibles (23.3.07) et Libération (28.3.07), cette démonstration d’« ordre juste » ne sera pas mentionnée une seule fois. Sarcosette ne peut que partager la satisfaction de Sarkozy quand il déclarait chez Denisot : « Journaliste, c’est un beau métier. »

Paru dans Le Plan B n°07, avril-mai 2007

Notes

[1] Emission politique créée en février 2007 et présentée par Patrick Poivre d’Arvor, dont le concept visait à confronter en direct les candidats à l’élection présidentielle aux questions de 100 Français sélectionnés par la SOFRES

[2] Cité par Le Canard enchaîné, 21.3.07.