Jean-Michel Aphatie, la rossinante de RTL, ne mange pas de ce foin-là : le « journalisme participatif » de TF1, ces questions directement posées aux candidats par un panel de « citoyens », lui pose un grave problème : en l’absence des journalistes politiques, « le candidat ne risque pas d’être repris ou corrigé » s’il ment ou commet une erreur (Paris Normandie, 12.2.07). « Je pense que les journalistes sont plus offensifs que le public », renchérit Alain Duhamel, dont la pugnacité légendaire a régalé trois générations de politiques (Paris Normandie, 12.2.07). « Le rôle du journaliste consiste seulement à prendre connaissance à l’avance des questions des uns et des autres et à les regrouper, hulule Dominique Dhombres du fond de son petit encadré du Monde. Il donne la parole mais pas son avis. » Résultat : les candidats peuvent « exposer leurs vues sans grand risque d’être contredits » (Le Monde, 14.2.07).
C’est entendu : face à des professionnels de la trempe
d’Alain Duhamel ou de Jean-Michel Aphatie, jamais un
homme politique ne proférerait une inexactitude sans être
immédiatement interpellé, repris et corrigé. Illustration :
à peine remis de son gros caprice contre les dirigeants de
France 3, coupables de n’avoir pas apporté son verre de
lait-fraise au ministre de la Police – lequel hurlait incontinent :
« Personne n’est là pour m’accueillir ! Toute cette direction,
il faut la virer. Je ne peux pas le faire maintenant. Mais ils ne perdent
rien pour attendre [2] ! » –, Nicolas Sarkozy affirme à propos
des sans-papiers : « Les socialistes veulent la régularisation
de tout le monde » (« France Europe Express », France 3,
18.3.07). Assoupis aux pieds du candidat, Christine
Ockrent, Serge July et Jean-Michel Blier (le moustachu qui
pose les questions les plus bêtes) ne bronchent pas. Or, le
matin même, Pierre Mauroy déclarait au Journal du
dimanche qu’« on ne peut régulariser tout le monde ».
Un plateau aussi passionnant que celui de « France Europe
Express » pouvant susciter une somnolence, Le Plan B a
examiné celui de « Mots croisés » (France 2, 26.3.07). Face
à Yves Calvi, Arnaud Montebourg évoque les « 22 milliards
d’exonérations sociales » consenties aux entreprises, avec cette
superbe conclusion : « C’est à peu près le déficit de la Sécurité
sociale annuel. » Le mot à retenir est « à peu près », puisque
le déficit de la Sécu s’élève pour 2006 à 8,7 milliards.
L’animateur ne réagit pas.
Corruption passive
Trop facile, rétorquent les sceptiques : Yves Calvi est nul.
C’est vrai. Mais, dans « À vous de juger » (France 2, 8.2.07),
Arlette Chabot ne souffle mot quand Jean-Marie Le Pen
recense « 14 millions de travailleurs pauvres », c’est-à-dire plus
de la moitié des salariés. La directrice de l’information de
France 2 juge superflu d’éclairer les téléspectateurs sur le
critère de pauvreté retenu par le patron du Front national
(des revenus inférieurs à deux fois le Smic).
À « Ripostes » (France 5, 18.3.07), Serge Moati et Sylvie
Pierre-Brossolette ne sursautent pas non plus lorsque
Arlette Laguiller évoque les « 43000 communes » françaises
(il y en a 36000). Certes, Moati dépasse tout juste l’âge
mental d’un enfant de deux ans et demi et Pierre
Brossolette ne sait pas lire. David Pujadas, lui, a lu tout
Tintin. Mais, au journal de 20 heures de France 2
(19.3.07), Sarkozy qualifie d’« organisme indépendant » l’institut
Rexecode sans faire sourciller le présentateur, alors
que la nature patronale de cet organisme est connue
jusque sur Uranus. Quoi de plus normal : Pujadas s’informe
en écoutant Moati, Chabot, Pierre-Brossolette, July,
Blier et Ockrent. Lesquels laissaient sans réagir Ségolène
Royal roucouler sur France 3 : « Nous avons le taux de chôchômage
des jeunes le plus élevé d’Europe » (17.3.07). Moins élevé
qu’en Espagne, en Italie, en Grèce, en Slovaquie, en
Pologne, etc. Circonstance atténuante : ce soir-là, tout le
monde dormait sur le plateau.
Les journalistes « plus offensifs que le public » ? Le 8 mars,
Michel Denisot confirme le postulat duhamélien en recevant
Nicolas Sarkozy dans son « Grand journal » sur
Canal Plus. Le Canard enchaîné (28.2.07) venait de révéler
que le petit traitre balladurien avait obtenu d’un promoteur
ami une ristourne de 300000 euros sur l’achat d’un
duplex à Neuilly, ville dont il était maire. Un cadeau qualifié
par le Code pénal de « prise illégale d’intérêt », voire
de « corruption passive ». Pour effleurer le sujet, Denisot
enfile des gants en soie : « Qu’est-ce qui vous a choqué le plus
cette semaine ? C’est ce qui a été sorti dans Le Canard sur votre
appartement ? » On en restera là. Des questions plus insolentes
brûlent les lèvres des intervieweurs de Canal Plus :
« Il me semble que vous êtes un hypersensible, et que ça ne se voit
pas du tout », lâche Frédéric Beigbeder. « Peut-être pas assez »,
convient le chef de la police.
L’hypersensibilité de Nicolas Sarkozy ne sera pas mise à trop rude épreuve. Sur les dizaines de journalistes qui se relaieront dans les semaines suivantes, un seul – sur France 3 – osera en sa présence une allusion au duplex. Il est vrai que les journalistes n’ont pas l’esprit partisan : avec la même constance, ils épargneront à Ségolène Royal et François Hollande toute question relative à leur tricherie fiscale. Selon Le Canard enchaîné (7.3.07), le patrimoine immobilier du couple « socialiste » se monte à 1,8 million d’euros, le double de ce qu’il a déclaré au titre de l’impôt sur la fortune. Dans les interviews-fleuves déroulées à la candidate par Les Inrockuptibles (23.3.07) et Libération (28.3.07), cette démonstration d’« ordre juste » ne sera pas mentionnée une seule fois. Sarcosette ne peut que partager la satisfaction de Sarkozy quand il déclarait chez Denisot : « Journaliste, c’est un beau métier. »
Paru dans Le Plan B n°07, avril-mai 2007
