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Annuaire de la corruption intellectuelle

lundi 5 janvier 2009

Interrogée par le site d’informations moustachues Mediapart, en novembre 2008, Josyane Savigneau, ancienne directrice du Monde des livres, explique dans une vidéo : « Jean-Marie Rouart, qui est maintenant à l’Académie française, quand il dirigeait le Figaro littéraire, il me disait une chose que je trouvais terrible mais qui s’est avérée, en fait, tout à fait juste. Il disait : “Au Monde vous avez posé des tas de règles : si machin travaille dans une maison d’édition, il ne doit pas parler de sa maison d’édition. Il ne faut pas trop parler des journalistes qui ont écrit un livre et qui appartiennent au Monde. Il disait : “Voyez, moi, quand je sors un livre, j’ai un papier dans le Figaro littéraire, un papier dans le Figaro magazine, une interview dans le Figaro normal et personne ne m’attaque, personne ne me dit quoi que ce soit. Alors que vous, vous êtes attaquée de toutes parts”. Plus on a de convictions et moins on essaie d’être mafieux et plus on est attaqué. »

Impératrice des connivences lorsqu’elle dirigeait Le Monde des livres, Josyane Savigneau n’a jamais oublié de lécher un ouvrage pondu par un chef du quotidien (Colombani, Plenel, Minc) ou par leurs amis. Démonstration. [*]

La culture, Jean-Marie Colombani n’y comprend rien. Mais il connaît son rôle, stratégique, à une époque où tous les politiciens et les patrons, de Balladur à Messier, écrivent des livres – et où Alain Minc plagie et pille les écrivains. Faire et défaire les renommées, placer certains auteurs sur la ligne de départ des prix littéraires, enterrer les autres, sélectionner les ouvrages promus dans les librairies, produire les débats et composer les plateaux des émissions de télévision : tout cela, Colombani veut en être le maître. Son instrument : Le Monde des livres. Muriel Beyer, directrice littéraire de Plon, a avoué : « Pour des livres de qualité égale, un éditeur aura tendance aujourd’hui à accorder une certaine importance à ce que j’appellerais la “prime médiatique”. On aime bien publier des auteurs qui peuvent intéresser les médias. Tous les éditeurs qui vous diront le contraire mentent » (Le Figaro, 4.6.02). À la tête du supplément littéraire du Monde de 1991 à 2005, Josyane Savigneau exécute les basses œuvres de Colombani [1]. « Faire un portrait de Josyane Savigneau aujourd’hui, c’est comme tenter un portrait de Staline de son vivant », a résumé un éditeur. Une attachée de presse dissèque la source de son pouvoir : « Dix lignes dans Télérama feront peut-être vendre autant d’exemplaires qu’une colonne dans le Monde, mais, la vanité des auteurs étant ce qu’elle est, il leur faut cette colonne dans Le Monde. » Proverbiale, la médiocrité intellectuelle du supplément Livres du Monde tient à une organisation « quasi militaire » des colonnes : « On a tenu à distance ceux qui ne rentraient pas dans la soumission et favorisé la multiplication des collaborations extérieures, précise Nicole Zand, ancienne du Monde. De ce fait, le supplément tourne aujourd’hui avec une masse de pigistes qui m’évoquent le clientélisme à la romaine [2].

Piochée au hasard dans un paquet malodorant de suppléments littéraires du Monde, l’édition du 5 mars 1999 procurerait à un jeune Sardon [nom donné aux abonnés des journaux sardoniques PLPL, puis Le Plan B, ndlr] une initiation presque complète aux pratiques journalistiques de la maison Colombani. Le Sardonet déplierait d’abord Le Monde des poches. Immédiatement lui sauterait au visage un article d’Hervé Kempf, journaliste au Monde,célébrant la parution en poche d’un petit livre d’entretiens de Daniel Cohn-Bendit avec deux journalistes du Monde. Les yeux du Sardonet s’arrêteraient ensuite sur une critique enthousiaste du Résident de la République (format poche), un livre de Jean-Marie Colombani, directeur du Monde. Perplexe, le Sardonet ouvrirait alors Le Monde des livres du même jour. Et dégoulinerait sur ses genoux une confiture de mots doux assemblés par le vieil universitaire catholique de droite René Rémond à la gloire d’un autre livre de Colombani (La Cinquième, ou la République des phratries). Hoquetant de nausée et décidé à détruire le Parti de la presse et de l’argent (PPA), le Sardonet n’aura peut-être pas relevé la présence, dans la même livraison, d’un entretien avec Georgette Elgey… coauteure du livre de Colombani. Cette aventure a ému PLPL.

Cher Sardonet, voilà ce qu’il te faut savoir sur Le Monde des livres. Le supplément littéraire du Monde n’explore pas tant le monde des livres que les livres du Monde, de ses collaborateurs, de ses alliés. Il ne s’agit pas d’un supplément littéraire mais d’un dépliant publicitaire. Avec un tel outil, Colombani et son vizir moustachu Edwy Plenel assurent la promotion de leurs propres ouvrages et de ceux de leurs sicaires : BHL (éditorialiste associé au Monde), Sollers (éditorialiste associé au Monde), Alexandre Adler (éditorialiste associé au Monde), Alain Minc (plagiaire et président du conseil de surveillance du Monde), Edwy Plenel (directeur des rédactions moustachues du Monde), Jean-Marie Colombani (PDG du Monde) bénéficient quoi qu’ils écrivent (ou plagient) d’une promotion servile dans les colonnes du Monde des livres.

Longtemps les journalistes du Monde ont sué pour recenser les livres d’universitaires ; désormais, les universitaires sont convoqués pour chroniquer les livres des journalistes du Monde. Si le politologue René Rémond se courbe pour lécher Colombani, c’est un autre historien de Sciences Po, Jean-Noël Jeanneney, membre du conseil d’administration de la Société des lecteurs du Monde (comme Minc et Michel Bon…), qu’on siffle pour sanctifier le petit livre teigneux de Daniel Schneidermann, Du journalisme après Bourdieu (Monde des livres, 18.6.99). PLPL, qui a décidé de publier un Annuaire de la corruption intellectuelle, en offre, en avant-première, quelques extraits à ses lecteurs.

« On parle beaucoup de “connivences” et de “copinage”. Mais ce sont d’aimables euphémismes pour désigner ce dont il s’agit réellement : c’est de corruption pure et simple que l’on devrait parler. […] Un journal comme Le Monde, dans son supplément “Livres”, donne sur ce point un exemple que je considère personnellement comme tout à fait déplorable. »

Jacques Bouveresse, philosophe sardon infiltré par PLPL au Collège de France
(Libération, 4-5.8.01)

À tout directeur tout honneur : les orteils du patron sont forcément les mieux léchés. En 1999, la critique du livre de Colombani La Cinquième, ou la République des phratries (Fayard) est signée Alain Duhamel, lequel avait déjà loué le précédent ouvrage de Jean-Marie, Le Résident de la République : « On peut aisément souscrire à la plupart des jugements de ce livre clair et substantiel, bien charpenté et fort argumenté » (Le Monde des livres, 13.3.99).Le pathétiqueJorge Semprun, alors employé de Jean-Marie Messier, haleta comme un doberman devant Les Infortunes de la République : « Jean-Marie Colombani ouvre des perspectives dans cette recherche d’une République renouvelée, dynamisée, libérée de ses carcans. […] Ce que j´ai lu de plus pertinent, de plus percutant, sur le sujet […], un livre tonique et courageux », (Le Monde des livres, 24.11.00). Semprun a trouvé un passage du livre plus tonique que les autres, celui, p. 21-22, où Colombani écrit : « Aujourd’hui encore, nous tirons une juste gloire des Kundera, Semprun, Maalouf, Senghor, Biancotti, Ben Jelloun, venus irriguer notre culture. »

Animateur de l’émission « La vie des idées » sur la chaîne privée de Bouygues, LCI, où chaque week-end il télévendait les ouvrages de ses amis, Edwy Plenel a gagné le surnom de « Roi du téléachat ». Mais le directeur des rédactions du Monde écrit aussi des livres. Ces derniers bénéficient naturellement d’un traitement royal dans les colonnes du supplément « Livres ».

Dans Le Monde des livres de poche daté du 14 mai 1999, la simple réédition des Mots volés, ouvrage dans lequel Plenel s’indignait d’avoir été mis sur écoutes par François Mitterrand, justifie un article. L’auteur, André Meury, salua, langue tendue, la « postface inédite » d’un livre dont Le Monde avait déjà parlé cent fois.Un mois plus tard, un autre Plenel est publié en poche… Le Monde des livres relate la grande nouvelle dans un article d’Élisabeth de Fontenay, éblouie par l’« incroyable érudition » du directeur de la rédaction du Monde : « Cette lecture réserve une bonne surprise : Plenel fait de l’histoire, non de la sociologie, et il propose des travaux de Bourdieu-Passeron et de Baudelot-Establet une critique de gauche [sic] qui consiste à montrer leur caractère non libérateur » (Le Monde-poche, 2.7.99).

Pour flatter son ego (démesuré), Plenel a exigé que son manuel de farces et attrapes (Secrets de jeunesse, Stock, 2001) soit chroniqué dans les colonnes du Monde par un « grand nom ». Tous les amis d’Edwy avaient branché leur répondeur sauf l’imprévoyant François Maspero, que son statut de pigiste au Monde obligea à obtempérer aux sollicitations moustachues. Il a donc léché Plenel dans Le Monde des livres (21.9.01) : « Patatras ! la rédaction du Monde des livres m’a fait savoir qu’elle m’avait choisi, entre tant, pour rendre compte du nouveau livre d’Edwy Plenel. En commençant ces lignes, je me répétais : Il ne fallait pas accepter. Je n’aime pas les ascenseurs. […] J’eus la surprise, plutôt gênée, de découvrir que ce livre m’était dédié. […] L’auteur établit une amusante filiation de Charles Péguy à mon humble personne. […] J’ai été heureux de lire Edwy Plenel. » PLPL a été triste de lire ce Maspero-là.

Trois mois après sa condamnation historique par la 3e chambre du tribunal de grande instance de Paris pour « plagiat », le 28 novembre 2001 (lire PLPL n° 8), le président du conseil de surveillance du Monde Alain Minc avait encore le culot d’affirmer : « L’indépendance de la rédaction du Monde est totale, j’en suis le garant (3) ». Le lendemain, les colonnes du Monde des livres accueillaient un article à la gloire du dernier ouvrage narcissique de Minc, Le Fracas du monde (Seuil). Nul autre que l’ancien directeur du Monde, André Fontaine, avait été requis pour la besogne (8.2.02). Cette fois, Maspero avait loué un répondeur…

Quelques années plus tôt, dans Le Monde des livres (18.9.98) s’étalait déjà l’habituel compte rendu favorable des ratiocinations de Minc, également spécialiste autoproclamé de la justice (Au nom de la loi, Gallimard). L’auteur requis, un magistrat de renom, avait conclu : « Ce livre stimulant montre la voie à suivre. » Il ne se doutait pas que Minc serait bientôt condamné « au nom de la loi » pour « plagiat servile ».

PLPL ne peut présenter ici qu’une infime partie de son Annuaire de la corruption intellectuelle : l’entrée consacrée au danseur mondain Sollers occuperait à elle seule l’intégralité de plusieurs numéros. Éditorialiste associé au Monde, adorateur de Jean-Paul II et d’Édouard Balladur, Philippe Sollers s’oublie souvent sur la « une » du Monde quand il veut partager ses réflexions pointues avec des cadres et professions libérales à fort pouvoir de téléachat. Ainsi dans l’édition du 23 juin 2002 : « Les larmes de Martine Aubry serrent le cœur […]. Vive la vie privée, et bonne nuit. »

Rédacteur en chef officieux du Monde des livres, Philippe Sollers donne dans un restaurant ses instructions à la rédactrice en chef officielle. Josyane Savigneau raconte : « Environ deux fois par semaine, nous buvons, Philippe et moi, un verre en fin de journée à la Closerie ou au Montalembert [deux abreuvoirs parisiens pour hérons endimanchés, ndlr], et on discute de tout. Il existe entre nous une certaine communauté de goûts. Il me fait beaucoup rire, il est brillant, très cultivé. Et j’apprécie beaucoup ses livres » (L’Express, 5.09.02).

En mars 1998, Sollers est « promu » éditorialiste associé au Monde, en même temps que BHL. Le 9 octobre 1998, un roman de Sollers est léché en « une » du Monde des livres. Un article ne suffisant pas, deux sont publiés. Deux mois plus tard, Christine Rousseau inonde les colonnes du Monde des poches du bonheur qu’elle éprouve à relire un vieux recueil d’entretiens de Sollers. Car l’ouvrage « reparaît avec l’éclat surprenant d’un livre neuf, étrangement lumineux » (4.12.98). Encore deux mois et un livre plus tard, une critique aussi humide que les couches d’un nourrisson après la sieste accueille la parution du journal intime de Philippe Sollers (L’Année du Tigre, 26.02.99).

Le cycle reprend l’année suivante : la parution en mars 2000 d’un roman de Sollers, Passion fixe, fournit au Monde des livres l’occasion de louer la publication en poche d’œuvres léchées en grand format l’année précédente. Passion fixe bénéficie de l’intégralité de la première page du supplément mondain. Le coulis obséquieux badigeonné par Jean-Luc Douin est rehaussé d’une annonce : « Signalons la parution en poche de Casanova l’admirable et de L’Année du Tigre. » L’apothéose survient le 18 mars 2000 sur LCI. Plenel se lance dans une séance de téléachat gravée dans toutes les mémoires : «  Je pense que c’est un grand livre, je pense que c’est une passion au beau fixe, je pense que c’est un livre gai, un livre qui donne envie de vivre, de se battre pour vivre […]. Passion fixe, qu’il faut lire, qui rend gai, joyeux, qui donne envie de se battre, pour la vie, pour aimer, pour l’amour. »

La difficulté pour Sollers réside moins dans la quantité de lèche que dans la qualité des langues. À celle, moustachue et fripée par le contact des semelles, d’un monarque vieillissant du téléachat, Philippe Sollers préfère parfois la vigueur intacte d’une « rebelle » mondaine patentée, Viviane Forrester. Cette dernière signe dans Le Monde des livres (6.4.01) un article à la gloire de Sollers et de son livre Éloge de l’infini, recueil de textes déjà publiés dans… Le Monde des livres : « Quelle luminosité ! […] Fête de l’intelligence, c’est dire de l’émotion. […] Les textes prennent chacun un sens neuf (et novateur) dans un ensemble passionnant, vif, d’une gravité allègre. » Cette critique indépendante était immédiatement suivie de la liste des rééditions en poche des livres de Sollers et d’un second article sur une biographie invitant à « relire sous un jour nouveau l’odyssée sollersienne ». En 2002, Sollers a encore fait la « une » du Monde des livres avec son roman L’Étoile des amants (Le Monde, 6.9.02).

Gros producteurs d’essais, les journalistes du Monde estiment que les torrents publirédactionnels qui détrempent les pages du Monde des livres font partie de leur rémunération. Fidèle limier de Plenel dans les investigations les plus racoleuses (et, à ce titre, surnommé « Watson » par une partie de la rédaction), Hervé Gattegno a bénéficié de la « une » du Monde des livres à la sortie de son livre sur L’Affaire Dumas (23.10.99). Lui aussi journaliste au Monde, Daniel Schneidermann [il en a été expulsé en 2003 pour avoir osé critiquer sa direction] bénéficie pour sa part des transports de Françoise Giroud lorsqu’il publie un livre sur Internet (Le Monde des livres, 22.12.00). Pour assurer la notoriété de l’éditorialiste associé au Monde Alexandre Adler et de son opuscule proaméricain J’ai vu finir le monde ancien, Le Monde a réquisitionné l’ancien ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine, au chômage et serviable (Le Monde, 18.7.02). L’intensité de ce marketing interne donne parfois le tournis à PLPL : Le Monde des livres du 1er février 2002 ne comportait pas moins de trois articles recommandant les livres de collaborateurs du Monde [3]

À leur tour, les amis et collaborateurs du Monde assurent la promotion de leurs amis grâce au Monde des livres. C’est à la « une » que BHL fait l’éloge du dernier livre de Benny Lévy, avec qui il dirige un institut pseudo-philosophique (4.12.98). Et, quand Savigneau consacre trois colonnes à un premier roman, son auteur est soit la fille de Mitterrand [4] soit Jean-Paul Enthoven, ami et doublure de BHL : « très bien écrit » ; « des découvertes insoupçonnées » ; « preuve d’originalité » (12.01.01). Savigneau oublie de signaler qu’Enthoven est avant tout auteur d’une critique gluante d’un livre d’Edwy Plenel (« Loué soit ce livre […], grand style Nizan », Le Point, 25.6.99. [5]

Le Monde des livres ne s’interdit pas de glorifier Le Monde lui-même. Les colonnes du supplément (2.3.01) ont ainsi recueilli la critique, rédigée par un salarié de Colombani, d’un livre qui saluait le génie de Colombani et de son journal [6] Laurent Greilsamer, auteur de cette recension inconvenante, rappelait « comment le nouveau directeur [est parvenu] à restaurer l’indépendance et la rentabilité du journal. Cette saga […] montre bien la volonté de l’équipe de direction de revenir au premier héritage, celui de Beuve-Méry ». Greilsamer connaissait bien l’auteur du livre qu’il « critiquait », Patrick Eveno. Il avait rédigé avec lui un autre livre, La Deuxième Guerre mondiale, Récits et mémoire. L’éditeur ? Le Monde éditions.

Les cabrioles de l’autolèche ne sont pas toujours aussi spectaculaires. Dans son édition du 8 juin 2001, Le Monde littéraire a publié, sous la signature de Thomas Ferenczi, la critique d’un livre consacré à l’histoire du Canard enchaîné. La chute était impayable. Le directeur adjoint de la rédaction du Monde écrivait : « Le Canard n’est plus seul aujourd’hui à s’intéresser aux “affaires”, d’autres journaux, dont Le Monde, le concurrencent et parfois le devancent. » Le Monde peut aussi célébrer Le Monde en faisant lécher un de ses éditorialistes associés par un autre de ses éditorialistes associés. Cette combinaison devient plus que pesante quand elle mobilise Alexandre Adler au service de Thierry de Montbrial. Adler inonde les colonnes d’adjectifs louangeurs : « Traité magistral », « ambition polytechnicienne », « l’intuition du mathématicien, l’expérience du diplomate et l’originalité absolument stendhalienne du libéral anticonformiste ». La chute est plus prodigieuse encore : « Comme Machiavel rédigeait le Bréviaire des républicains, Thierry de Montbrial vient de nous fournir un manuel de démocratie pour saison des tempêtes. » « Comme Machiavel »…

Le Monde des livres ne se contente pas d’essayer d’étouffer dans le silence les ouvrages qui le mettent en cause. Si Pierre Jourde [7] qui a stigmatisé la tyrannie bicéphale du duo Sollers-Savigneau, fut exécuté en quelques lignes, si l’impasse fut faite sur la plupart des ouvrages et des auteurs sardons de la collection « Liber Raison d’agir [8], les livres du philosophe au Collège de France Jacques Bouveresse durent subir les attaques hystériques – mais impuissantes – du Monde des livres [9]. En revanche, les critiques affectueuses adressées à la presse par Florence Aubenas et Miguel Benasayag, journalistes de Libération, ou la pommade sociologique passée sur le fesses d’Edwy Plenel par le politiste-cireur Cyril Lemieux ont mis en mouvement la MAS (machine à salive) du Monde des livres et de l’émission de Colombani sur France Culture.

Produit de la science sardone, la « loi de la lèche » (LL) se formule ainsi : « Un journaliste du PPA célèbre les ouvrages de tous les auteurs investis du pouvoir de célébrer en retour les livres des journalistes du PPA. » Illustration : le 23 mars 2001, Le Monde des livres salue le livre plagié de Christine Ockrent sur La Double Vie de Hillary Clinton ; moins de trois mois plus tard, Christine Ockrent célèbre dans les mêmes colonnes la « minutieuse biographie » d’un roi belge rédigée par… un journaliste du Monde (13.7.01).

Laurent Joffrin dirige alternativement la rédaction du Nouvel Observateur et celle de Libération depuis la fin des années 1980. Dans un petit fascicule publié en 2001, Joffrin se vantait d’avoir déjoué un complot contre les classes moyennes, un peu comme dans un (mauvais) épisode de la série X-Files (Laurent Joffrin, Le Gouvernement invisible, Arléa). Jugement du Monde des livres : « analyses stimulantes, souvent brillantes, de l’état de la France et du monde » (15.3.02). La semaine précédente, le directeur du Nouvel Observateur,Jean Daniel, avait consacré son éditorial au livre de Colombani Tous américains ? Au moment où Daniel et Colombani achevaient de négocier le rapprochement de leurs deux publications, Le Monde jugeait pressant de consacrer deux pages à Jean Daniel, et ce deux jours de suite (22 et 23.5.02).

La technique de la « tournante » impose de pouvoir célébrer les livres d’un chef du PPA dans le journal d’un autre chef du PPA. BHL loue Plenel dans Le Figaro (9.11.01), plutôt que dans Le Monde ; les « bonnes feuilles [10] » du dernier livre de Laurent Joffrin sortent dans Marianne (3.12.01) plutôt que dans Le Nouvel Observateur [alors dirigé par notre mascotte barbichue] ; Colombani invite Minc à parler de son dernier livre à la gloire du capitalisme dans son émission de France Culture (25.11.00) plutôt que d’en faire lui-même la critique dans Le Monde. Les multipositionnements des chefs du PPA dans les médias facilitent l’opération : Plenel bénéficie du réseau de BHL, de son émission de LCI, des pages du Monde et du Monde des livres et de tous les auteurs que Le Monde et Le Monde des livres ont consacrés. Franz-Olivier Giesbert sévit parallèlement dans Le Point et dans une émission de télévision littéraire. Claude Imbert (Le Point-LCI) sait pouvoir compter sur Jacques Julliard (LCI-Le Nouvel Observateur), etc. Ce procédé permet à la fois de multiplier les complaisances, de dissimuler les renvois d’ascenseur et de crédibiliser les éloges : certains niais imaginent encore que les journalistes se concurrencent et que la lèche d’un auteur du Monde par un chroniqueur du Point est nécessairement méritée.

Les sanglots longs (et moustachus) d’Edwy Plenel Le 4 octobre 2001, l’émission « Campus », animée sur France 2 par Guillaume Durand et Josyane Savigneau, recevait Edwy Plenel. Le directeur des rédactions du Monde est interpellé par la rédactrice en chef du Monde des livres. La séance de téléachat débute sans anicroche : Savigneau à son patron : « J’ai été très touchée et très séduite par ce livre. Je l’ai trouvé très courageux […]. Qu’est-ce qui peut pousser quelqu’un avec une position publique assez en vue comme vous à parler de ses “enfances”, comme vous dites ? » Soudain, c’est le drame. « Très ému par ce qu’a dit Josyane », Edwy fond en larmes devant les caméras. Josyane Savigneau raconte la suite [11] : « J’étais estomaquée. Comme l’émission n’est pas en direct, j’ai considéré que ce passage aurait dû être coupé. […] La réaction d’Edwy était tellement stupéfiante que certains ont cru à un montage, que je lui avais posé d’autres questions, beaucoup plus méchantes, qui l’avaient fait pleurer. Ce qui est encore plus ridicule. » À Libération, on admet avoir « ri ». « Qu’ils se vouvoient, qu’il se mette à pleurer, c’était folklorique », explique Claire Devarrieux, chef de service du cahier « Livres » de Libération. Jérôme Garcin, responsable des pages « culturelles » du Nouvel Observateur, avoue : « Je suis resté estomaqué. Lorsque Josyane Savigneau, présentée comme rédactrice en chef du Monde des livres, pose une question enamourée à Edwy Plenel, présenté comme directeur de la rédaction du Monde, il n’y a pas vraiment d’ambiguïté : c’est une situation à la limite du sketch. » Un sketch que les journalistes du Nouvel Observateur feraient bien de ne pas oublier : Plenel entend imposer ses méthodes marketing à cet hebdomadaire désormais lié au Monde par la présence imposante de Colombani à son conseil d’administration.

PLPL

Notes

[*] Extrait du dossier publié par PLPL (n° 11) en octobre 2002. Jean-Marie Colombani dirigeait alors Le Monde, Edwy Plenel en était le « directeur des rédactions », Alain Minc le président du conseil de surveillance.

[1] PLPL rend hommage au courage de son informatrice au Monde des livres, salariée de Colombani qui, bravant les représailles, n’a pas craint de nous faire parvenir les informations les plus disqualifiantes pour ses chefs.

[2] Source des citations précédentes : Livres Hebdo, 27.4.02.

[3] Claudine Attias-Donfut, Martine Segalen et Nicole Lapierre (une proche d’Edwy Plenel), Le nouvel esprit de famille, Odile Jacob) ; Raphaëlle Bacqué, Chirac ou le démon du pouvoir, Albin Michel ; Cécile Amar et Ariane Chemin, Jospin et Cie, Histoire de la gauche plurielle, 1993-2002, Seuil, 2003, Seuil. En prime, trois quarts de page pour Le Génie féminin, t. III, de Julia Kristeva, compagne du rédacteur en chef officieux du Monde des livres, Philippe Sollers.

[4] En avril 1998, Savigneau avait enrôlé Le Monde des livres dans l’opération marketing destinée à propulser le premier livre de Mazarine Pingeot en tête des ventes, au seul motif qu’elle était la fille de François Mitterrand. L’éditeur Jérôme Lindon, responsable des éditions de Minuit, avait souligné « le discrédit qu’une complicité dans la médiatisation [du roman de Mazarine] jette sur les collaborateurs du Monde des livres ».

[5] L’inexistence intellectuelle d’Enthoven est telle qu’il se murmure que ce nom serait en réalité un pseudonyme de BHL.

[6] Patrick Eveno, Le Journal Le Monde. Une histoire d’indépendance [sic], Odile Jacob, 2001.

[7] Pierre Jourde, La littérature sans estomac, l’Esprit des péninsules, Paris, 2002.

[8] Collection dirigée naguère par le sociologue Pierre Bourdieu. En revanche, Le Monde s’agenouillait devant Bourdieu pour lui mendier une tribune afin de rehausser le niveau déplorable de ses pages « Débats ». Bourdieu, qui méprisait Le Monde et ses chefs (lire ses propos dans PLPL n° 8), se déchargeait de cette tâche humiliante auprès de chercheurs plus ou moins déconsidérés mais rongés par l’ambition.

[9] Dans Le Monde des Livres daté du 5 mai 2001, un article fielleux de Nicolas Weill accueille le livre de Jacques Bouveresse consacré au satiriste Karl Kraus en même temps qu’il accompagne un entretien avec un spécialiste du « polémiste autrichien »,lequel analyse les «  ambiguïtés de Karl Kraus »,qui a eu l’outrecuidance de s’attaquer à « l’un des meilleurs quotidiens autrichiens de l’époque »…

La phrase clé de l’article de Nicolas Weill reste sans doute sa conclusion : « Le ton apocalyptique, le goût pour les explications monocausales font courir à toute critique légitime de “l’ordre libéral” ou des “horreurs économiques” le danger de voir la posture du résistant se perdre dans la haine. »

[10] Les « bonnes feuilles » sont les extraits d’un livre publiés par un journal juste avant de sa sortie en librairie.

[11] Les citations suivantes sont extraites d’entretiens réalisés par Raphaëlle-Anne Leyris, Thibault Tassin de Montaigu et David Verhaeghe et publiées dans Critique littéraire : petites promotions entre amis, étude du CFJ, février 2002.