Avant d’ouvrir la bouche, Jean-Marie Colombani a épousseté son costume, croisé les doigts sur son ventre et basculé son fauteuil en moleskine : « Quand j’ai été nommé à la tête de la maison Monde en 1994, nous avions 1 200 salariés, 90 millions d’euros de chiffre d’affaires, une faillite avérée, des fonds propres négatifs et une diffusion à son plus bas niveau historique. Douze ans plus tard, si l’opération PQR Sud [avec Lagardère] est enclenchée, nous pèserons 5 000 personnes, 900 millions de chiffre d’affaires, dans un groupe à l’équilibre, plus large et plus fort. Cela dit, c’est à Alain Minc, président du conseil de surveillance, avec ce dernier, de décider de renouveler ou non mon mandat. » Miséricordieux, le journaliste de Paris Match (24.5.06) qui recueillait cet « entretien » s’abstint de relever que le subordonné d’Alain Minc n’avait pas soufflé mot de la dimension journalistique de son bilan.
Des bouées pour une enclume
Le Parti de la presse et de l’argent ripoline ses vitrines. Éjecté de Libération comme une douille percutée, Serge July renaît dans les braillements d’un chroniqueur de RTL. Naguère hanté par la mauvaise conscience, le patron du Monde camouflait son ambition de parvenu sous les manières onctueuses du prélat. Pour maintenir à flot le rafiot discrédité du Monde, il avait entrepris de lui accoler deux « flotteurs » : un pôle de presse régionale (groupe Midi libre, racheté en 2000 en collaboration avec Lagardère) et un autre de presse magazine (Le Monde2, Les Cahiers du cinéma, Courrier international, Télérama – racheté en 2003). Mais, malgré ses bouées, le quotidien vespéral pique du nez, atteint par les torpilles de PLPL et celles de l’enquête de Pierre Péan et Philippe Cohen (La Face cachée du Monde, 2003). En cinq ans, l’entreprise a accumulé 140 millions d’euros de pertes.
Simultanément, le flux publicitaire se tourne vers d’autres médias : Internet, « gratuits », téléphonie mobile, télévisions locales. Début 2005, Colombani et Minc vendent 17 % du groupe en perdition à l’ami Lagardère, lequel exige que Colombani lui offre en prime une brosse à dents en poils de moustache. Aussitôt licencié, Plenel échappe de justesse à l’épilation. Pour Colombani, la messe est dite : il est temps de tomber la soutane et de braire tous les ponts aux ânes : « Nous vivons une révolution dans l’information. […] On est obligé d’être dans une recherche permanente de ce que pourraient être des nouvelles façons de faire voyager de l’information, de la valoriser, et de créer de la recette » (France Culture, 20.8.06.)
Premier temps : créer une filiale avec Lagardère pour réunir en une seule entité, contrôlée par Le Monde , La Provence, Nice matin, Var matin, Corse Matin et les publications du Midi libre . « Cet accord, explique Arnaud Lagardère, devrait déboucher sur une nouvelle force de frappe publicitaire » (Le Figaro, 9.3.06). Au groupe Ouest France, en position de quasi-monopole dans l’Ouest, répondra le « pôle Sud » Le Monde-Lagardère, pour le plus grand profit du « pluralisme ». Le 29 septembre, 54 % des journalistes du Monde votaient contre ce projet.
La « révolution des euros » de Colombani embraie néanmoins sur une seconde étape. Elle consiste à lancer des journaux « gratuits » comme on sème des sacs-à-pub. En février 2002, un éditorial de Colombani accusait Métro et 20 Minutes de « préparer le terrain d’une uniformité mortelle pour l’information » (Le Monde, 19.2.02). Simultanément, le procureur-prélat négociait avec le « gratuit » 20 Minutes, dont il favorisait l’introduction en France avant de l’imprimer sur ses rotatives [1]. D’ailleurs, les cadres supérieurs qui garaient en 2002 leurs berlines dans les parkings du groupe Vinci (alors dirigé par le rapace Antoine Zacharias et administré, à prix d’or, par Alain Minc) recevaient gratuitement Le Monde. Ce qui permettait au journal de doper artificiellement ses chiffres de diffusion (Le Figaro opère de la même manière dans les hôtels et les épiceries de luxe).
Depuis cette époque, le petit Jean-Marie a mûri. Le risque d’une « uniformité mortelle » lui paraît moins redoutable. « Le grand problème que nous pose la presse gratuite, admet désormais le patron du Monde, c’est la captation d’une part de la recette publicitaire qui normalement irait vers les journaux avec régularité » (France Culture, 20.8.06). En juillet dernier, Le Monde annonce donc la création d’un « gratuit » parisien du matin en partenariat avec le milliardaire Vincent Bolloré (conseillé par Alain Minc), déjà propriétaire de la chaîne de télévision Direct 8 (où officie Alain Minc…) et du « gratuit » people Direct soir. Il est de surcroît président du groupe publicitaire Havas.
Le divin enfant né de l’accouplement entre Colombani et Bolloré s’insérera dans « Ville Plus », un réseau de gratuits adossés à des quotidiens régionaux, qui sévit à Marseille, Lille, Lyon, Bordeaux. Le Monde compte mettre à contribution son nouvel empire de presse régional dans le Sud : « Notre arrivée sur le marché des gratuits doit permettre au Monde et aux quotidiens régionaux du groupe de capter des recettes publicitaires nouvelles », précise Colombani (Les Échos, 27.7.06). Elle permettra aussi au Monde d’achever Libération, qui n’en finit pas de s’écrouler. Ivre de félicité, Gérard Courtois, directeur de la rédaction du Monde, feint l’épouvante en imaginant « se retrouver, un matin, dans un monde sans Libé » (Le Monde, 2.7.06). Pour faire bonne mesure, Le Monde projette la reprise du Magazine d’Air France : en matière de presse d’entreprise et de léchage d’actionnaires, le quotidien dispose d’un savoir-faire inestimable.
Colombani ramasse sa philosophie en une phrase : « Il ne s’agit plus de commercialiser auprès des annonceurs de la diffusion payante, mais de vendre des audiences » (Les Échos, 27.7.06). Hier, les journaux louaient leurs lecteurs aux annonceurs. Désormais, ils « vendent les audiences » de leurs sites Internet, de leurs gratuits et, très accessoirement, de leur presse payante. Et demain ? En quittant Libération, Serge July avait préconisé « la transformation de notre équipe journalistique en productrice de contenus signés Libération pour différents supports » (Libération, 30.6.06). Estimant que la presse « n’est plus viable économiquement dans sa forme ancienne », July entrevoyait la création de mastodontes multimédias dont les rédactions, crédibilisées par la « marque » du journal, deviendraient des prestataires de services injectant des bribes d’information sur les téléphones portables, des blogs, des radios Internet. « Pour être crédible sur écran, opine Colombani, il faut avoir une légitimité. Et cette légitimité, elle est donnée aux États-Unis par la marque du New York Times, en France par la marque du Monde, en Grande-Bretagne par la marque du Financial Times, etc. » (France Culture, 20.8.06). Le Monde réduit à informer en deux lignes sur un téléphone mobile ? Rarement l’ambition du quotidien aura été à ce point ajustée au talent de ses journalistes.
Vive les profits
Le Monde, journal de l’actualité heureuse, n’informe plus sur les trains en retard. Le 8 août dernier, dans un éditorial intitulé « profits consensuels », il jappe de joie devant les bénéfices record des multinationales françaises, qui « n’assurent pas seulement des dividendes aux actionnaires » mais produisent aussi « des effets sur l’emploi et sur les revenus des Français ». Grâce à l’obésité financière de Total, des banques et des industriels, « les ménages ont meilleur moral et le chômage baisse plus vite que prévu. » Le 14 septembre, l’éditorialiste frétille devant l’offensive « bienvenue » de François Fillon contre les régimes spéciaux de retraite : « Dire que, élu, Nicolas Sarkozy s’attaquera à cette réforme, c’est parler clair aux électeurs. » Le 19 septembre, c’est la défaite électorale de la gauche suédoise qui chavire les colombanistes : elle prouve que la « stratégie de forte assistance sociale conduit trop souvent à décourager de travailler. C’est un défaut intrinsèque que la gauche suédoise a manifestement tardé à corriger. C’est aussi une leçon pour les gauches européennes. » Avis aux condidats.
Paru dans Le Plan B n°4 (oct-nov 2006)
