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Médias

Un programme unique pour 14 millions d’auditeurs

Le jour où Radio France a colonisé Berlin

jeudi 10 décembre 2009

Le 9 novembre, les divisions blindées du Parti de la presse et de l’argent (PPA) déferlaient sur la capitale allemande pour célébrer « vingt ans de liberté ». Le Plan B s’est invité à cette grande fête du pluralisme… Extrait du reportage

Samedi 7 novembre, J-2, 17 h 30.

Le charter de Radio France se pose à l’aéroport Berlin-Schönefeld. À son bord, plus de 170 journalistes, présentateurs, chroniqueurs et techniciens enrôlés pour l’opération « Radio France fait le mur », soit 24 heures d’un programme unique diffusé simultanément sur les sept stations du groupe, à raison de 22 émissions spéciales et de 22 journaux. Cette mobilisation, qui renvoie les cérémonies commémoratives de Corée du Nord au rang de goûter d’anniversaire, doit permettre d’inonder en bloc 14 millions d’auditeurs. Et de leur rappeler que l’effondrement du « mur de la honte », il y a vingt ans, a permis la floraison d’une Europe dont « les notions de réconciliation et d’amour forment le coeur [1] ».

Sitôt débarquées, les troupes se dispersent vers leurs casernes respectives. Pour le Feldmarschall Jean-Luc Hees, son aide de camp Philippe Val et leur suite d’animateurs braillards, ce sera le palace Concorde ou le cinq étoiles Westin, où « vous serez accueilli par des images, des sons et des parfums qui enivreront vos sens et revitaliseront votre esprit », selon le prospectus. Sa « suite junior » à 409 euros, « incroyablement confortable », paraît avoir été spécialement conçue pour accueillir Nicolas Demorand. Pour les autres, ce sera à chacun selon son rang dans l’entreprise. En centre-ville, l’organisation est en ordre de marche. Publicités murales géantes, vitres de métro décorées de portes de Brandebourg miniatures, comédiens précaires affublés en gardes-frontière de l’Est ou en agents de la Stasi, un peu comme les Mickey de Disneyland. Dans le ciel flotte une montgolfière aux couleurs de Die Welt, le quotidien « politique » du groupe Springer.

Pendant que les gens importants se font escorter jusqu’à leur suite, les techniciens sont déjà sur les dents. « Tout le monde a la pression, confie Grégoire entre deux poses de câbles. Cette opération, c’est le bébé de Jean- Luc Hees. Comme il a été viré par Cluzel [expatron de Radio France] avant que Sarkozy le réinstalle et le bombarde aux commandes, il faut pas qu’il se plante. C’est la revanche du serpent à sonnette. » Au jour J, Grégoire devra trimballer les « grands journalistes », comme il les appelle en ricanant, d’un studio à l’autre. Soit le siège de la télévision allemande ZDF, à l’Ouest, et l’Institut français de Berlin (IFB), à l’Est. « Ils ont la grosse tête, tu le vois tout de suite. Moi je m’en fous, je fais mon taf et je me tire. »

[...]

Lundi 9 novembre, jour J, 8 h.

C’est le D-Day. À l’ouest de la porte de Brandebourg, les balayeuses font luire sur les pavés le visage d’Angela Merkel, tandis que des petites mains s’affairent pour stabiliser la rangée de dominos. Ces panneaux hideux, badigeonnés par des écoliers ou peinturlurés à la gloire des sponsors (Lufthansa, Allianz, EasyJet…), symbolisent le « mur de la honte » qui séparait la ville autrefois. La honte, en l’occurrence, ne semble pas étreindre les organisateurs, qui n’ont trouvé que cette enfilade de polystyrène bon marché pour célébrer le « jour de fête de toute l’Europe », comme dit la chancelière allemande. Avec le rock managérial de U2, la dégringolade des dominos sera ce soir l’attraction majeure des festivités2. En attendant, les touristes tentent de se frayer un chemin entre les voitures de police, les agents de sécurité, les camionnettes paraboliques et les 3000 journalistes accrédités.

Dans les locaux de la ZDF, invité pour la sixième fois en deux ans au micro de Nicolas Demorand, BHL rechausse ses bottines de dissident. « Vous étiez des hommes de marbre, des hommes de pierre, animés par une idéologie de granit, et avec ce qu’il y a de plus glacé au monde, qui est la violence des armes, quand vos sentinelles flinguaient les pauvres gens qui tentaient de passer le mur », tonne l’hyperphilosophe en s’adressant à Hans Modrow, dernier Premier ministre de RDA et aujourd’hui président d’honneur de Die Linke. Cet ancien réformateur proche de Gorbatchev a beau avoir plutôt contribué à la réunification pacifique de l’Allemagne, les Soljenitsyne d’opérette ne manqueront pas de lui reprocher son « obscénité » : il a osé critiquer l’intervention militaire allemande en Afghanistan [2] !

[...]

17 h 30.

À la ZDF, de l’autre côté des dominos, Ali Baddou présente les invités de son « grand débat » sur le Mur de Berlin : un éditorialiste du Figaro (Alain- Gérard Slama), un ex-directeur du Monde ( Jean-Marie Colombani), deux historiens (Étienne François et Heinz Wissman) et une chasseuse d’islamo-gauchistes (Caroline Fourest). Pendant la pause musicale, Le Plan B confie sa perplexité à l’animateur : l’Allemagne est-elle à ce point en manque de berlinologues qu’il faille en importer de Paris ? « Faire venir des gens du monde intellectuel français, c’est volontaire, oui, lâche Baddou, l’air un peu gêné. C’est délibéré que les grandes signatures de Radio France débattent de Berlin. C’est des voix auxquelles on est habitué et c’est intéressant de les mettre en regard, euh… »

Son assistante prend le relais. Elle explique que les cérémonies berlinoises offrent une occasion unique de faire connaître des penseurs aussi effacés que BHL, Guetta, Slama ou Fourest : « Vous savez, il y a des gens qui ne changent jamais de chaîne, les auditeurs de France Info par exemple, ils ne savent pas ce que c’est un débat avec des grands intellectuels français. »

Au micro, Caroline Fourest s’empresse déjà d’élever un rempart contre la tyrannie néobrejnévienne : « Il y a une résistance à avoir contre une sorte de propagande qui voudrait lier la victoire contre la chute du mur de Berlin à une forme de triomphe de l’ultralibéralisme. On a trop confondu l’antitotalitarisme et l’ultralibéralisme.  » Au fond de la salle, Béatrice, une Française installée à Berlin, chuchote à l’oreille de son ami allemand : « Elle a commencé à Charlie Hebdo en écrivant des articles sur les sectes… Aujourd’hui, elle est chroniqueuse à France Culture. On l’entend partout sur Radio France et à la télé. Quand elle parle, elle est soit insupportable, soit juste écoutable. » À la tribune, les convives s’alarment de l’insuffisante ferveur démocratique des Allemands de l’Est, poussant Caroline Fourest à redoubler de vigilance : « Quand j’entends qu’aujourd’hui fêter la chute du Mur ce serait fêter le capitalisme, ce serait fêter la pensée unique, je crois qu’on est déjà en train de vivre un contrecoup de propagande et un petit reste de révisionnisme qui va sûrement se développer dans les années à venir. »

Le « grand débat » s’achève. En coulisses, Caroline prend congé d’Alain-Gérard : « Au plaisir de continuer ce débat avec vous. » Slama lui lance un baiser. Se glissant dans sa place encore chaude, Le Plan B se fait aussitôt un devoir de rapporter à la chroniqueuse les propos liberticides de son collègue du « Jeu des 1 000 euros ». Elle paraît apprécier la dénonciation, mais que le « révisionnisme » sévisse au sein même de France Inter ne la surprend pas : « Oui, ce sont des révisionnistes qui ont envie de n’en retenir que ça ! Dans la liberté de l’économie de marché, le fait qu’il y ait des sponsors, c’est pas la même chose que de dire que Coca-Cola a gagné. C’est un raccourci énorme, c’est de la malhonnêteté intellectuelle  ! C’est les gens qui voulaient vivre libres qui ont gagné. Après, qu’il y ait des effets du capitalisme à réguler, bien sûr… »

Brusquement, c’est l’incident. S’apercevant que nous tenons en main un petit appareil enregistreur, la pasionaria s’empourpre et se met à glapir : « Vous êtes un salopard ! Vous m’aviez pas dit que vous enregistrez. C’est dégueulasse comme procédé. Vous voulez me piéger ? Vous pensez être en face de qui, d’un dictateur ? On fait ça avec des gens de l’extrême droite, des salopards… » La voilà qui tente de nous arracher l’appareil des mains, comme si elle venait de démasquer un espion de la Stasi. « C’est bien vos méthodes, au Plan B ! Je sais que la complexité, ça vous ennuie, mais il n’y a pas les ennemis de classe et puis vous de l’autre côté. C’est plus compliqué ! Pour être complexe, ça demande un effort. Je sors d’un plateau, je suis décontractée, j’ai envie de parler calmement avec des gens raisonnés… C’est plus compliqué que ça, la vie en société ! Est-ce que je vais venir avec un micro quand vous baisez avec votre copine dans votre salle de bains ? »

Avec douceur, Le Plan B invite alors soeur Caroline à reprendre ses esprits. Elle remet ses cheveux en ordre de bataille et file s’asseoir en boudant pour assister à l’émission suivante, « Mangin Palace ».

[...]

Paru dans Le Plan B n°21, décembre 2009-janvier 2010

Notes

[1] L’Europe pour les nuls, Sylvie Goulard, éditions First, 2007.

[2] Lire à ce sujet « BHL, Bernard Guetta et Nicolas Demorand sous le mur de Berlin », www.acrimed. org.