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Médias

Après le réalisme socialiste de Staline…

Le réalisme libéral de France 2

mercredi 9 juin 2010

La chaîne de service public lâche un tapis de bombes idéologiques sur la campagne présidentielle de 2007. Et rejoue « Vive la crise ! »

Pascale Breugnot a de la suite dans les idées. En 1984, elle produisait l’émission « Vive la crise ». Vingt-trois ans plus tard, elle parraine le magazine « Vive la France ? », diffusé sur France 2 le 15 février dernier. Dans les deux cas, il s’est agi d’expliquer aux Français, grâce à un travail de « pédagogie », la nécessité de la « réforme », des « efforts » et du renoncement aux « avantages acquis ».

La remise en cause permanente de soi, la flexibilité, l’« adaptation », c’est pour les autres : Breugnot, elle, se satisfait d’infliger à la télévision publique les mêmes programmes depuis vingt-cinq ans. Une telle nonchalance est courante dans les rangs du Parti de la presse et de l’argent (PPA), et notamment chez les architectes des deux joyaux télévisés évoqués plus haut. En 1984, « Vive la crise » avait été chapeautée et nourrie par la Fondation Saint-Simon, un think tank patronal dissous en 1999 peu après le décès de François Furet au cours d’un match de tennis (qu’il a donc perdu ce jour-là). L’ex-secrétaire général de la Fondation s’appelait Pierre Rosanvallon. Toujours vivant, certes, mais trop grassouillet pour pratiquer un autre sport que le « débat » sur France Culture. Collectionneur de costumes trois pièces et de cravates à pois jaunes, il dirige à présent une écurie éditoriale nommée « La République des idées » (molles). C’est à ce petit troupeau de canassons strauss-kahniens que France 2 a confié l’encadrement idéologique du programme « Vive la France ? ».

Ainsi de Dominique Méda, que ses collègues ne nomment plus que « Dominique Médias », tant ses prestations médiatiques sont nombreuses (et piteuses). Membre de l’association Les Amis de Ségolène Royal, elle pourrait porter la poisse au PS. En effet, « elle s’est toujours trompée sur tout », entend-on répéter dans tous les couloirs du Centre d’études de l’emploi. Elle a ainsi « théorisé » l’idée de « la fin du travail » lors d’un stage d’observation des journalistes du Nouvel Observateur. Puissante intuition… Daniel Cohen, économiste, senior adviser auprès de la banque Lazard, éditorialiste associé au Monde (comme Rosanvallon), est surtout propagandiste pour enfants du capitalisme sur France Culture (lire Le Plan B n° 1, mars 2006, p. 16-17). François Dubet publie dans la collection de Rosanvallon L’École des chances (le titre prévu initialement, « L’École des fans », ayant déjà été déposé par un certain Jacques Martin), avec cette prophétie : « L’avenir de l’école ne se tient pas dans son passé. » Tous sont régulièrement célébrés par l’éditorialiste bolchevique du Monde Éric Le Boucher, qui réserve ses dispositions sanguinaires aux syndicats ouvriers. Éric est l’un des intervenants vedettes du magazine diffusé par France 2.

Dix ans de programmes stimulants

Entre « Vive la crise » et « Vive la France ? », les télévisions n’ont cessé de jouer leur rôle « citoyen » en diffusant des émissions consacrées au bonheur de l’humanité.

1984 fut un cru exceptionnel. Le 12 janvier, François de Closets, auteur deux ans plus tôt du best-seller antisyndical Toujours plus !, lance « Les motivateurs » sur TF1, avec ce script alléchant : « Comment surmonter ou refuser la crise ? Par la motivation. » Le 7 juin, de Closets explique dans « Dépôt de bilan : la nouvelle gestion » : « Face aux entraves bureaucratiques qui paralysent les entreprises en difficulté, les patrons doivent bien souvent déposer le bilan pour pouvoir réduire le personnel et repartir sur des bases financières saines. » Le 26 septembre, le journaliste « de gauche » barbichu Laurent Joffrin pilote « Les bons, la crise et les perdants » : tout un programme… Bernard Tapie se pavane en 1986 dans un magazine créé pour lui, « Ambitions », sur TF1 (lire p.16-17). Le 14 décembre 1987, Jean-Claude Guillebaud, qui avait déjà joué un rôle moteur dans « Vive la crise », gronde « La France paresseuse » en compagnie du journaliste Daniel Leconte (qui sévit aujourd’hui sur Arte). Les accents de ce dernier magazine ne nous sont pas tout à fait inconnus : « On part du constat que les Français sont les derniers de la classe en durée effective de travail […]. Notre propos n’est pas de dire que les Français doivent se remettre au boulot. Notre démarche est une démarche de journalistes. À la limite, on n’a même pas à dire si l’on est d’accord ou pas, il y a ce fait incontournable. » Les questions qu’ils posent sont donc d’une objectivité de cristal : « À qui la faute ? » Enfin, en 1989, une série de cinq émissions porte – déjà ! — le nom de « Vive la France ». Au menu : « le réalisateur s’intéresse à la “France positive” et interroge longuement des jeunes PDG, des universitaires créateurs d’entreprises […]. Tous ces hommes qui peaufinent une nouvelle manière de vivre. »

La France, c’est les soviets

Mais le cru 2007 n’a pas à rougir de ses aînés. En sus de « Vive la France ? », le service public a diffusé, le 26 février dernier, l’émission « Un oeil sur la France ». Le concept : des journalistes étrangers portent un « regard différent » sur le système français. La prestation de Ioulia Kapoustina, journaliste russe (par ailleurs chroniqueuse à « Arrêt sur images », sur France 5) fut un bijou. Son thème : « Le gâchis des universités  ». Son propos : « Faire entrer l’entreprise dans l’université […]. Serait-ce si illogique ? » Ioulia, qui semble avoir été formée au journalisme pluraliste par la presse soviétique de parti unique, ne recula devant aucun argument : « Couloirs exigus, escaliers en bois : le coeur de la Sorbonne est bien fatigué. » L’origine de la chienlit est vite identifié : c’est Mai 1968, bien sûr, et « le droit aux études longues pour tous ceux qui le souhaitent sans aucune obligation en contrepartie. […] Vous avez privilégié la quantité au détriment de la qualité, l’enseignement de masse à la promotion du mérite et de l’effort. Ce système ne vous rappelle rien ? Moi si, le kolkhoze ! » Et la comparaison nuancée continue : « De la bureaucratie des Soviétiques, vous avez sans doute pris le meilleur, comme les statuts des fonctionnaires pour les chercheurs. Mais voilà, en France il y a ceux qui trouvent, ceux qui cherchent, et ceux qui fument une pipe confortablement installés sur le coussin de la fonction publique. » Kapoustina fulmine ensuite contre « l’immobilisme  » des étudiants, lequel contrecarre des mesures nécessaires : « La sélection à l’entrée de l’université, l’augmentation des droits d’inscription, l’harmonisation avec les diplômes européens : à chaque fois, la France bouge pour que rien ne bouge. »

Mais Ioulia trouvera enfin le bonheur dans une école de commerce de banlieue, où le coût annuel de la scolarité atteint à peine 45000 euros. Le président de l’établissement, suprême jouissance, s’exprime dans la langue de Bill Gates et de George W. Bush (et non celle de Jack London). Traduits par un spécialiste du Plan B en littérature élisabéthaine, ses propos sont : « Nous, on aime l’entreprise.  » Et nous, la télévision de service public.

Paru dans Le Plan B n°07, avril-mai 2007