Nous ne mesurons pas notre chance : 2006 a été décrétée « Année européenne de la mobilité des travailleurs ». L’Union vient en effet de dévoiler un scandale énorme, sans précédent, un crime en vérité : les indicateurs de mobilité géographique sont « moitié moins forts en Europe qu’aux États-Unis ». Sans parler de l’inertie professionnelle : « Le nombre de travailleurs ayant changé d’employeur au cours de la dernière année dépasse rarement les 10 %, s’étouffe Bruxelles. Dans pas moins de neuf pays, ils sont plus de 40 % à n’avoir pas exercé de mobilité depuis plus de dix ans [1] ! » Ce genre d’indolence consterne Vladimir Spidla, le commissaire européen chargé de l’emploi qui ne cesse de glapir : « Nous voulons que les travailleurs soient mobiles et flexibles [2] ». La Commission européenne entend donc, d’urgence, « renforcer l’impact de la mobilité, tant géographique que professionnelle, dans la gestion prévisionnelle des compétences et l’adaptabilité des travailleurs européens aux mutations structurelles et économiques qui frappent le continent ». De quoi soulever l’enthousiasme des masses...
La « mobilité », les frontaliers lorrains en éprouvent la félicité chaque jour. Parmi eux, Odette Schreiber. À quarante-sept ans, elle s’est résignée à prendre un emploi de l’autre côté de la frontière pour compléter son salaire de femme de ménage à mi-temps. « J’ai travaillé au Luxembourg parce que le dernier vivait encore à la maison et voulait se marier. Donc il fallait des sous. » Les revenus de son mari, cheminot, ne suffisaient pas. Une copine l’a aiguillée vers le grand-duché, ses offres d’emploi et ses salaires élevés.
En août 1992, un mois avant le référendum sur le traité de Maastricht (auquel elle s’opposera), Mme Schreiber intègre une entreprise de sous-traitance comme femme de ménage au secrétariat du Parlement européen. Elle compte désormais au nombre des pionnières de la « gestion prévisionnelle des compétences » : quatre heures de ménage le matin à la Poste d’Algrange, en Moselle (500 euros mensuels), quatre heures de pause pour préparer le repas familial, quatre heures de ménage au Luxembourg (600 euros mensuels).
« On pointait quand on arrivait, à 17 h 30. Après on montait à l’étage, on enfilait nos tabliers, on prenait notre matériel, et puis on allait chacune dans son coin. L’étage est immense. C’est comme une tour. On ne se rencontrait qu’à un endroit, c’était aux sanitaires quand tu terminais ta partie. Pas le temps de chômer, pas le temps de t’asseoir, pas le temps de discuter. De toute façon, tu étais toute seule, tu pouvais discuter avec personne à part quand la chef venait. Mais autrement, c’était atroce. C’était un travail à la chaîne si tu veux. Les bureaux, l’aspirateur, on lavait même les tasses des bureaucrates. » Lesquels sont formels : « La mobilité, souligne la Commission, devrait être perçue comme un moyen naturel pour les travailleurs d’acquérir de nouvelles compétences, de s’adapter à un marché du travail de plus en plus fluctuant et d’accéder à de meilleures conditions de vie et de travail. » C’est aussi le moyen « naturel » de développer le sens de la productivité. « On était 32 femmes, précise une collègue d’Odette. Une fois, on n’était que 12 présentes. Le travail a dû être fait quand même. Il manquait 20 filles. En maladie. À 12, on a dû faire le travail de 32. »
21 h 30, fin de service, pointage, parking, voiture, autoroute : malgré leurs efforts, Mme Schreiber et ses collègues peinent à « percevoir » l’amélioration de leurs « conditions de vie et de travail ». Car la « mobilité », c’est d’abord du temps de transport, l’axe Metz-Luxembourg encombré de poids lourds, le verglas, les accidents, les parkings payants, la peur d’arriver en retard. Entre 5 heures et 8 heures, l’A31 ressemble au périphérique parisien avec un supplément de camions délicieux. « Elle est mortelle. En été comme en hiver. Il y a tout le temps des accidents. »
Neuf frontaliers sur dix se rendent en voiture au grand-duché. Une partie des ouvriers postés embauche à 6 heures ; à 7 heures et 8 heures, c’est au tour des employés. Le covoiturage s’est organisé spontanément. Au Parlement, la plupart des femmes de ménage sont lorraines. Et, dans l’équipe de Mme Schreiber, toutes habitent le même coin. « Il y en a qui prenaient le bus ; nous, on partait en voiture à 4 heures de l’après-midi. On était plus ou moins cinq, et chacune prenait sa voiture à tour de rôle. »
Le trajet Thionville-Luxembourg offre un spectacle insolite. Sur la bretelle d’accès, au beau milieu d’un bois, des centaines de véhicules stationnent sur le bas-côté. On s’y donne rendez-vous pour le covoiturage, en prévoyant une petite marge en cas de bouchon. Le soir, rebelote : « Le temps de revenir de là-haut et de déposer tout le monde, eh bien il était presque 11 heures. Et le lendemain, je repartais travailler. À 6 heures. » Quarante-cinq minutes, c’est la durée moyenne du trajet domicile-travail effectué chaque jour par les éclaireurs de la « mobilité » [3]Une heure et demie par jour, cinq ou six jours par semaine. « Au bout de la semaine, note une frontalière, ce temps correspond à une journée de travail ; sur le mois, à environ une semaine [4]. » Soit l’équivalent annuel de plus de deux mois de travail passés (bénévolement) sur les routes… pour aller travailler.
Dans le cas de Mme Schreiber, les voluptés de la mobilité ont cessé le 10 janvier 1996. « C’était le lendemain de la paye. Ma collègue voulait absolument aller la chercher. On est parties. Mais je suis revenue deux mois après. J’ai eu un malaise au volant. » Deux mois d’hospitalisation. La collègue n’en est jamais revenue. À Bruxelles, on se gratte la tête : « l’année européenne de la mobilité » soulèvera-t-elle l’enthousiasme ? Pour le moment, reconnaît la Commission, « ces initiatives n’ont pas réussi à insuffler une véritable “culture de la mobilité” pour les travailleurs en Europe ». On se demande pourquoi…
Paru dans Le Plan B n°01, mars-avril 2006
