La nationalisation des hydrocarbures par le président bolivien Evo Morales, annoncée en mai 2006, a indisposé Philippe Val. Derrière cette mesure, le directeur de Charlie Hebdo détecte un grand complot gauchiste, « une manœuvre pour affamer la moitié de l’Amérique latine ». Le Plan B l’encourage à prendre ses gouttes avant de prendre la parole.
EXTRAIT DE L’ÉMISSION "CHARIVARI" (France Inter, 08/05/06).
[…] Quand on regarde d’Europe ce qui vient de se passer en Bolivie, pour peu qu’on soit épris de justice, on applaudit à la nationalisation surprise du gaz bolivien. On est bien content pour les Boliviens parce qu’ils vont pouvoir se chauffer autrement qu’en tricotant des ponchos. [1]
Mais à regarder de plus près, on voit que l’affaire n’est pas si simple. [2] Les Sud-Américains ont tendance en ce moment à voter à gauche. En d’autres temps, les USA n’auraient pas tellement apprécié, on a en mémoire l’horreur des régimes aidés mis en place par la CIA […]. Mais aujourd’hui n’est pas hier, et les États-Unis ne peuvent plus se permettre d’agir de cette façon en Amérique du Sud, de la même façon qu’il y a trente ou quarante ans. [3] » Les Sud-Américains votent à gauche et, en attendant le résultat des élections péruviennes, on sait déjà que l’Argentine, le Brésil, le Venezuela, la Bolivie, l’Uruguay et le Chili ont des pouvoirs de gauche. On les penserait complices et unis pour sortir les peuples de la misère endémique où ils pataugent depuis toujours. Eh bien pas du tout ! Il s’agit ici et là de deux gauches bien distinctes, dont l’une fait tout pour faire crever l’autre. En gros, les national-populistes de l’école castriste, du genre Chávez, de l’autre les sociaux-démocrates comme l’Argentin Kirchner et le Brésilien Lula. [4]
Il y a quelques jours, Chávez, affectueux et protecteur avec le tout jeune élu bolivien Evo Morales, l’a invité à discuter le coup à La Havane avec son grand ami Fidel Castro. C’est probablement là que les deux rusés compères Castro et Chávez ont persuadé Morales de nationaliser sans prévenir et sans négocier. [5] À première vue, on pourrait se dire « bien fait pour la gueule des Américains ». Sauf que ce ne sont pas du tout les Américains qui sont visés mais les régimes démocratiques de gauche de l’Argentine, du Brésil et du Chili. Castro a toujours haï la démocratie. Sa grande trouille, c’est de voir une gauche démocratique se répandre en Amérique du Sud. […] [6]
La nationalisation du gaz bolivien, désirée ardemment par Castro et Chávez, est directement dirigée contre Lula, le président brésilien, et Kirchner l’Argentin, et indirectement contre Michelle Bachelet, la présidente du Chili, qui tous trois sont de gauche mais qui sont pires que la pire des droites puisqu’ils sont démocrates et respectueux des libertés civiles. [7]
Chávez et Castro, dont l’influence en Amérique du Sud est énorme grâce à leur démagogie populiste, feront tout pour que la gauche démocratique échoue en Amérique latine. » Faire échouer Lula en doublant le tarif du gaz sans négociation,... [8] mettre en péril le fragile relèvement argentin, cela revient à plonger dans la misère des millions de Sud-américains […]. Par cette nationalisation sans négociation, le président bolivien Evo Morales va se rendre populaire dans toute l’Amérique latine, alors qu’il s’agit d’une manœuvre pour en affamer la moitié. […]
Paru dans Le Plan B numéro 3 (juil-sept 2006)
Notes
[1] C’est bien connu : le Chinois n’aime pas perdre la face, l’Anglais boit du thé, et le Bolivien joue de la flûte de Pan en tricotant des ponchos. Si Val cesse un jour de s’informer dans Tintin, il apprendra que seulement 30 % du territoire bolivien se situe en altitude, le long de la cordillère des Andes. Le reste du pays se partage en zones montagneuses de moyenne altitude à climat tropical et en zones semi-arides au niveau de la mer… Non, Philippe : les Boliviens ne tricotent pas pour autant des slips de bain en peau de lama.
[2] Chez les éditorialistes infatués, le recours à la « complexité » permet d’occulter les explications fondamentales. Or les choses sont simples : la Constitution bolivienne consacre la propriété inaliénable de l’État sur les ressources naturelles présentes « dans le sous-sol ». Le 30 avril 1996, la loi n° 1689 octroyait aux compagnies privées la propriété des hydrocarbures dès que ceux-ci, émergeant de l’« inaliénable » sous-sol, affleurent à la surface du puits. Exploration, exploitation, transport, raffinage, distribution et commercialisation sont ainsi tombés entre leurs griffes. Considérés comme « nouveaux », les champs pétrolifères et gaziers découverts à partir d’avril 1996, ainsi que les gisements non exploités à cette date, n’ont plus été taxés qu’à 18 %, quand les « anciens » (très souvent rebaptisés « nouveaux » au terme de grossiers artifices) l’étaient à 50 %.
[3] Trente ou quarante ans ? L’agression contre les sandinistes, au Nicaragua (57 000 victimes, 29 000 morts), entre 1979 et 1991, ne remonte pas si loin. Pour ce crime, les États-Unis ont été condamnés en janvier 1986 par la Cour internationale de justice de La Haye. L’invasion de la Grenade s’est déroulée le 25 octobre 1983. Celle du Panamá, le 20 décembre 1989 (4 000 morts pour renverser une canaille, le général Manuel Noriega). Quant à la participation américaine à la tentative de coup d’État contre le président vénézuélien Hugo Chávez, elle n’a pas eu lieu au xxe siècle, mais le 11 avril 2002.
[4] En octobre 2003, Lula et Kirchner opposaient au « consensus de Washington » leur « consensus de Buenos Aires ». Ils s’engageaient à renforcer un ordre international multilatéral s’appuyant sur l’égalité des États avec, comme instrument privilégié, le marché commun du Sud (Mercosur : Argentine, Brésil, Uruguay, Paraguay). S’il existe une opposition irréductible entre Lula et Chávez, comment expliquer que le Venezuela ait rejoint le Mercosur comme membre à part entière le 9 décembre 2005 ? L’idée d’une Amérique latine déchirée entre les gentils sociaux-démocrates et les méchants adeptes d’un « discours radical aux accents populistes » a été propagée par un éditorial du Monde intitulé « Lula ou Chávez » (14.4.06). Le copiste Philippe Val s’en inspire, avant d’être lui-même plagié par Alexandre Adler. Lequel expliquait sur France culture : « La vraie bataille pour la démocratie, après l’élimination progressive des dictatures militaires, a commencé. C’est l’affrontement de Lula et de Chávez. Et désormais, il s’agit d’un bon combat » (12.5.06). [À ce sujet, on léchera notre succulente vitrine universitaire Acrimed, « Un “complot” fomenté par Philippe Val et Alexandre Adler ? » (19.5.06)
[5] Quel épouvantable complot ! Malheureusement pour le conspirationniste Val, la nationalisation des hydrocarbures figure depuis belle lurette dans les projets de Morales. En octobre 2003, une révolte populaire (la « guerre du gaz », 80 morts, 500 blessés) a fait détaler le président ultralibéral Gonzalo Sánchez de Lozada, qui escomptait brader le gaz au consortium Pacific LNG (Repsol, YPF, British Energy et Panamerican Energy). Lors d’un référendum organisé le 18 juillet 2004, la population bolivienne s’est prononcée à plus de 70 % pour la « récupération de la propriété des hydrocarbures à la bouche du puits ». Tout au long de sa campagne électorale, Evo Morales a répété qu’il mettrait cette mesure en œuvre. C’est, entre autres – et sans ambiguïté –, pour cela qu’il a été élu.
[6] Sans vouloir se montrer trop pointilleux, Le Plan B rappelle à Val que Chávez a remporté dix consultations électorales de suite en huit ans – dont le référendum révocatoire du 15 août 2004 (59,06 % des voix) –, en présence d’observateurs de l’Organisation des États américains, du Centre Carter et de l’Union européenne. Quant à Evo Morales, il a recueilli 53,7 % des suffrages le 4 décembre 2005.
[7] Incidemment, la nationalisation affecte surtout les multinationales Repsol, Total, British Gas et British Petroleum, Enron, Petrobras – cette compagnie brésilienne contrôlait à elle seule 25 % des réserves de gaz bolivien. Aucun des contrats (plus de 70 !) signés par les précédents gouvernements boliviens n’avait été ratifié par le Congrès, comme le prévoit la Constitution. Tous étaient donc « hors la loi ». En outre, plusieurs de ces entreprises s’affranchissaient du paiement de leurs impôts. Désormais, la répartition des revenus dans les champs les plus productifs se fera sur la base de 82 % pour l’État et 18 % pour l’entreprise concessionnaire – l’inverse du partage jusque-là en vigueur. Sur les champs moins importants, cette proportion ne pourra être inférieure à 51 % en faveur de l’État.
[8] Quatre jours avant la chronique de Val, les présidents argentin, brésilien, bolivien et vénézuélien se réunissaient à Puerto Iguazú (Argentine) pour chercher un accord. La discussion sur les prix, que les Boliviens souhaitent augmenter tout en les maintenant en dessous des normes internationales, a lieu, selon Kirchner, « dans un cadre rationnel et équilibré qui rend viables les transactions » (Le Monde, 6.5.06). Un cadre dont le pauvre Val est sorti depuis longtemps !