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Un triomphe peut en cacher un autre

jeudi 1er octobre 2009

Du dialogue entre Le Plan B et ses lecteurs, il sort des étincelles (qui mettront le feu à toute la plaine) et un constat  : malgré la crise, les patrons plastronnent, les médias mentent et la gauche capitule. Alors, que faire  ? Ne pas baisser les bras  : vous risqueriez de manquer la fin de cet article.

Glaciers, soleils d’argent, flots nacreux, cieux de braise… égayée aux quatre horizons, l’équipe du Plan B s’est portée durant l’été à la rencontre des lecteurs, à l’écoute de leurs critiques. Une expérience difficile. Il a fallu tendre une oreille ankylosée par la clameur des « Viva Sardonia  ! » et balayer les pétales de roses lancés au passage du journal – un maire espagnol a même tenu à rebaptiser son village après notre visite (voir document ci-contre). Nos services ont néanmoins détecté quelques lecteurs ombrageux, investi leurs épiceries autogérées et recueilli leurs dépositions.

D’après l’analyse réalisée par notre Centre de recherches sardones en sciences sociales (CRS-SS), le Plan B encourt trois principaux reproches. On le juge parfois « trop parisien », obsédé par des sujets ou des personnages perçus comme insignifiants (Laurent Joffrin, etc.). On déplore l’absence dans ses colonnes de thèmes importants comme la critique de Nicolas Sarkozy, du Figaro et de TF1, du racisme, du sort fait aux sans-papiers et aux inculpés de Tarnac. On regrette enfin que la Sardonie, territoire intellectuel libéré, se montre incapable de joindre la truelle à la massue pour édifier l’avenir sur les ruines fumantes du Parti de la presse et de l’argent (PPA).

Le Plan B est-il « trop parisien »  ? Pour qui s’engage dans la bataille d’idées, ignorer l’existence des grands brocanteurs intellectuels constitue une faute. Quand un petit groupe d’éditorialistes et de sondeurs – parisiens pour l’essentiel – concentre assez de puissance pour imposer à un parti politique sa stratégie (personnalisation au NPA), son style (le ton de chaisière éplorée à l’idée de paraître communiste adopté par les responsables du PCF) ou le mode de désignation de ses candidats (les « primaires » au PS, qui transfèrent aux médias la sélection des candidats à la place des militants, et leur offre l’occasion d’une mise en scène juteuse), il devient naturellement la cible du Plan B et de tous ses lecteurs.

Ridiculiser les pitres coiffés de mitres ne procure pas seulement la délectation d’un spectacle truculent. Il s’agit aussi de neutraliser la capacité des médias à produire et régénérer des faux impertinents qui se présentent comme des critiques du système dont ils décorent la vitrine. Comme une colonie de grenouilles migrant d’un bord à l’autre de son marais au gré de l’humidité idéologique, les voici reprenant à leur compte les critiques formulées contre le journalisme de marché depuis 15 ans. Attaché de presse des intellectuels sociaux-libéraux, caudataire d’Alain Finkielkraut et de BHL sur France Inter, Nicolas Demorand se présente sous la bannière de l’impertinence  ; ex-collaborateur de l’émission reaganienne « Vive la crise  ! » et majordome d’Edouard de Rothschild à la tête de Libération, Laurent Joffrin se déguise en combattant de l’information  ; fossoyeur du Monde qu’il ambitionnait de faire coter en Bourse avec la complicité de son ami Alain Minc [1], Edwy Plenel se démultiplie sur tous supports pour promouvoir sa petite entreprise de faux scoops villepinistes. Avec la grâce d’un truffier superbe, Le Plan B détecte les larbins du lendemain. Vous ne connaissez pas Aude Lancelin, lauréate de la Laisse d’Or  ? C’est la prochaine Christine Ockrent.

Le Plan B néglige-t-il d’attaquer la droite, de dénoncer la répression, le racisme d’un Brice Hortefeux  ? La critique manque sa cible  : nos colonnes ont abordé ces sujets dès le premier numéro, mais sans revêtir la bure du pleurnicheur indigné arborée par ses confrères. Le journal de la Sardonie libre n’a pas vocation à tendre à ses lecteurs le miroir bimestriel de nos certitudes communes.

Assurément essentielles, les questions du racisme, des femmes, des travailleurs immigrés, des libertés publiques, de la répression et des luttes minoritaires passent ici au tamis d’une analyse sociale et économique. Telle est notre ligne éditoriale. En outre, il ne manque pas de médias, dominants ou alternatifs, pour tenir le relevé notarié des violences policières et des discriminations ordinaires. On sent monter une saine colère en les parcourant. Mais ignore-t-on à ce point que les forces de répression répriment pour souhaiter que toute la presse alternative analyse chaque coup de matraque  ? Il faut parfois risquer de déchausser ses pantoufles mentales.

Le Plan B critique-t-il sans rien proposer  ? Plus pour longtemps. L’inconsistance des projets politiques soutenus par les organisations de gauche sidère. Des milliers d’« idées » s’y amoncellent sans qu’un principe d’organisation donne à l’ensemble le tranchant d’une lame  ; des solutions astucieuses culbutent en vrac des problèmes si mal posés qu’on n’a plus guère envie de les résoudre. C’est le libre-service électoral où l’électeur-consommateur compose un menu dont les promesses s’annulent. Contre toute logique, les partis de la gauche de gauche ne daignent plus répondre sérieusement à la question qui hanta leurs prédécesseurs durant un siècle  : que ferons-nous quand nous aurons pris le pouvoir ? Eh bien soit, vous l’aurez voulu  : la Sardonie s’en empare.

Comme l’ont éprouvé tour à tour les communards français, les bolcheviks russes, les anarchistes catalans, les révolutionnaires chinois, les résistants vietnamiens, les socialistes chiliens, les lanceurs d’œillets portugais, les bolivariens du Venezuela, la prise du pouvoir ne suspend pas les contraintes qui pèsent sur un État. Pour affronter l’hostilité de ses adversaires et rebattre les cartes du jeu économique, un gouvernement de gauche doit s’appuyer sur des forces sociales au moins unies par un programme. Non pas un plan détaillé de la société future comme les utopistes socialistes en concevaient au XIXe siècle. Mais par une épure de quelques principes simples illustrés par autant de mesures concrètes susceptibles de frapper les esprits. Telle sera la ligne de départ de la série « Que faire  ? Demandez le programme de la Sardonie libre », dont la première contribution explosive, à paraître dans le numéro de décembre, s’intitule  : « Pourquoi Le Plan B n’augmentera pas les salaires ».

Au cours de son périple estival, Le Plan B n’a pas seulement écouté ses lecteurs. Il les a observés. La mobilisation de quelques-uns, présents sur les tables de presse des festivals, actifs dans les mobilisations, indomptables dans les discussions collectives contraste avec la torpeur de beaucoup d’autres, qui lisent le journal, haussent les épaules et se rendorment. Depuis quelques mois déjà, la rédaction reçoit moins de courriers, les abonnements stagnent (malgré le geste exemplaire d’un sardon qui a abonné 62 personnes à lui seul  !), la diffusion militante s’effrite. Au boulot, bande de feignasses  ! On ne consomme pas Le Plan B, on le dévore  ; on ne l’achète pas chez le marchand de journaux, on se bat pour qu’existe une presse critique de la presse  ; on ne parcourt pas ses articles, on les réfute ou on en tire les conséquences. De la même manière, son équipe ne travaille pas au Plan B, elle œuvre à la destruction du Parti de la presse et de l’argent.

Ce journal est un marteau, ses colonnes identifient les clous. À vous la main.

Paru dans Le Plan B n°20, octobre-novembre 2009

Notes

[1] Dans son livre Petits conseils (Stock, 2007), Laurent Mauduit rappelle l’atmosphère de l’année 2000 au Monde, alors dirigé par son ami Plenel  : « Quand Alain Minc préconise ainsi que Le Monde prépare une introduction partielle en Bourse, beaucoup sont dupes de la proposition, jusqu’à Edwy Plenel, qui y apporte son soutien, pensant, non sans raison, qu’elle pourrait conduire à une meilleure transparence ». (p. 363) Le charitable Mauduit omet de préciser qu’Edwy, juché sur une table, avait harangué les journalistes pour les convaincre de voter ce projet.