Mon compte
Médias

Les médias américains s’interrogent

Une bulle immobilière. Où ça ?

mercredi 4 février 2009

Les propriétaires de pavillons hypothéqués peuvent se rassurer en feuilletant la presse américaine  : si le shérif les jette à la rue, ce sera (un peu) la faute des banques mais pas (du tout) celle des promoteurs immobiliers.

Quand, l’été dernier, la bulle immobilière éclate à la figure de Fannie Mae et Freddie Mac, les deux banques qui centralisent les crédits hypothécaires américains, la plupart des journalistes secouent la tête, abasourdis. Quoi, une bulle immobilière  ? Elle enflait depuis 1995, mais aucun des journaux qui font bramer d’admiration les éditorialistes français n’a vu quoi que ce soit, alors qu’ils avaient tous le nez dessus.

Pas touche à mon promoteur !

Les grands médias et la petite coterie d’économistes qu’ils entretiennent ont réagi comme si « un ouragan avait emporté Fannie et Freddie », constate Dean Baker, codirecteur du Center for Economic and Policy Research (CEPR). Ce n’était pourtant pas faute de les avoir alertés. Dès l’été 2002, Baker et d’autres universitaires s’inquiétaient déjà de la flambée des prix de l’immobilier. Normalement, ces derniers évoluent au même rythme que les autres prix. S’ils divergent, c’est qu’une bulle spéculative se forme. Or, entre 1995 et 2005, l’indice des prix de l’immobilier a décollé de plus de 45 % de la courbe de l’inflation. L’effondrement était donc inévitable. C’est si facile à comprendre que même La Vie financière, réservée pourtant aux salles d’attente des cliniques de liposuccion tropéziennes, a eu vent du danger  : « Le dégonflement du marché immobilier se diffusera plus profondément dans l’économie que le précédent krach boursier », avertissait-elle en 2004 sous la plume de James K. Galbraight (6.2.04).

L’immobilier aux États-Unis a perdu plus d’un quart de sa valeur depuis le début de 2007. Et la bulle n’a probablement pas fini d’expirer. Pour le Parti de la presse et du dollar (PPD), pas question cependant de prononcer la formule maudite. « Quelqu’un peut-il dire au Washington Post qu’il existe une bulle immobilière ? » s’exclamait Dean Baker le 17 janvier sur le site Internet du CEPR. Un mois plus tôt, il épinglait le New York Times et le Wall Street Journal, qui n’avaient « toujours pas entendu parler de la bulle immobilière  ».

Pourquoi tant de répugnance pour deux mots qui vont si bien ensemble  ? Parce que les médias préfèrent se focaliser sur les crédits hypothécaires fourgués aux ménages pauvres, les désormais mondialement célèbres subprimes. L’intérêt est double  : entretenir l’illusion que la crise cessera une fois les banques généreusement renflouées, tout en évitant d’accabler les marchands de biens qui ont fait fortune en vendant à prix d’or des maisonnettes aujourd’hui invendables. Difficile, avec près de 1 million d’Américains jetés à la rue en 2008, de sauver la réputation des banquiers  ; mais on peut au moins épargner celle des promoteurs.

« La plupart des grands quotidiens couvrent l’immobilier dans des suppléments bourrés de publicités immobilières, note Matthew Yglesias, un éditeur lié au think tank démocrate Center for American Progress [1]. À moins d’être complètement idiots, les journalistes comprennent vite que leur job consiste à entretenir le boom. »

Agences immobilières de presse

Pour assurer ce « job », les journalistes s’appuient sur une batterie d’experts à gages, fournis au tractopelle par le lobby du béton et de la banque. Une recherche effectuée en août 2007 par le CEPR établit que, au cours des années 2005 et 2006, Douglas Duncan, porte-parole de l’Association des sociétés de crédits hypothécaires (MBA), a été cité 397 fois dans la presse. Le factotum de l’Association nationale des promoteurs immobiliers (NAHB), David Seiders, a eu droit pour sa part à 652 citations durant la même période. Le grand prix d’Amérique revient toutefois à David Lereah, VRP de l’Association nationale des agents immobiliers (NAR) et auteur d’un ouvrage inoubliable intitulé Pourquoi le boom immobilier ne fera pas flop et comment vous pouvez en tirer profit : en deux ans, il s’est exprimé à 1 796 reprises dans les médias. À eux seuls, les trois majordomes du lobby ont disposé d’une surface médiatique trois fois plus importante que la totalité de leurs contradicteurs (852 citations). Encore ce calcul ne tient-il pas compte des autres experts mercenaires, ni de la prédisposition des journalistes à leur grattouiller le ventre.

La presse continue ainsi de présenter Alan Greenspan, le calamiteux ancien président de la Banque centrale américaine (FED), comme un grand sage doublé d’un orfèvre de la finance. Or le patron des banquiers a toujours nié l’existence de la bulle, et cela jusqu’au jour de son départ à la retraite, en 2006. Pas question non plus de rappeler que, dès la fin de 2001, Greenspan a fait chauffer les rotatives de la FED pour inonder l’économie américaine de billets verts tout chauds. Cette pluie de dollars s’est ensuite déversée dans l’immobilier, amplifiant l’explosion des prix.

Alors que la bulle se dégonfle, les journalistes en sont encore à chercher fébrilement la boîte à rustines. Geraldine Fabrikant, du New York Times, a cru faire bonne récolte en affirmant le 15 août dernier  : « Peu d’experts s’attendent à ce que la crise soit aussi forte que celle de la faillite des caisses d’épargne [savings and loan] à la fin des années 1980. » Hélas, la plupart des observateurs estimaient au même moment que la crise actuelle serait au moins deux fois plus coûteuse que l’autre.

Quand l’évidence ne peut plus être niée, l’ultime recours du cancre consiste à proclamer après-coup qu’il avait tout prévu. Ainsi de James Cramer, gourou de l’investissement à la télévision et chroniqueur au New York Magazine, qui d’un tour de main remplaça son bonnet d’âne par une couronne de lauriers  : « Cela fait plus d’un an que j’anticipe une forte baisse de l’immobilier », s’est-il congratulé (15.9.08).

Sur un point, cependant, la réactivité des médias n’a pas été prise en faute  : le gavage des banquiers par une injection massive d’argent public, acclamée par la quasi-totalité des rédactions. Et malheur aux élus du Congrès qui renâclent à l’effort de solidarité nationale  : ces mauvais patriotes se montrent « plus tentés de punir Wall Street que de sauver l’économie », gronde The New York Times. Punir Wall Street  ? Ce serait presque aussi barbare que de fesser les médias…

Le Plan B n°17 (fév-mars 2009)

Notes

[1] « Busted Bubble », Extra  !, novembre-décembre 2008. Les citations, sauf celles qui émanent de Dean Baker et de James Galbraight, sont issues de cette enquête.