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Le pouvoir économique et le pouvoir médiatique : qui censure qui ?

S’il est un domaine à propos duquel la prétention de la presse française - le cas n’est pas différent à l’étranger – à se proclamer contre-pouvoir est plus problématique qu’il n’y paraît, c’est bien celui qui concerne ses rapports avec les grands patrons et avec les empires industriels que ces derniers commandent surtout lorsqu’ils sont plus ou moins parties prenantes dans l’économie des médias. Grâce aux budgets de publicité qu’ils orientent et à leur participation croissante au capital des entreprises de presse et à leurs conseils d’administration, ce sont en réalité les industriels et les banquiers qui surveillent le « contre-pouvoir », et non l’inverse. Les médias tiennent un discours obligé sur le monde économique qui les contrôle. L’exemple de la montée aux cimes, puis la descente aux abîmes, d’un grand patron, Jean-Marie Messier, et de son entreprise, Vivendi Universal, en constitue une illustration presque caricaturale. En quelques mois, à une très grande déférence de la presse à l’égard de l’industriel qui « gagne » a succédé une implacable lucidité, rétrospective, sur les erreurs du gagnant … sitôt qu’il a perdu. Ces palinodies ne sont pas sans rappeler le comportement des médias quand ils analysent leur propre travail en temps de guerre : une autosatisfaction immédiate (et injustifiée), que conforte l’excommunication sans appel (et panurgique) des rares critiques, puis un démontage plus ou moins impitoyable des erreurs journalistiques commises… les fois précédentes (1).

Avec Jean-Marie Messier, le plus éclairant est peut-être de commencer en évoquant la liste des intellectuels, réels ou médiatiques, qui ont chanté ses louanges. Au moment de la fusion de Canal + et de Vivendi, Bernard-Henri Lévy qui a une surface rédactionnelle et sociale exceptionnelle – il est éditorialiste au Monde et au Point, intervenant permanent partout et sur tous les sujets, chargé de mission officielle en Afghanistan, auteur d’un rapport publié par la Documentation française, directeur de collection chez Grasset, président du conseil de surveillance d’Arte, réalisateur de films, etc. – et qui n’entretenait pas de rapport d’intérêt avec la firme de Messier (alors qu’il en a noué quelques-uns avec le groupe Lagardère et avec la holding de François Pinault, deux patrons de multinationales que le nouveau philosophe loue à intervalle régulier), confiait dans Le Point (23 juin 2000) : « Je ne connais pas grand chose à l’économie. Ni, encore moins, à toutes ces affaires d’OPA, OPE, qui défraient la chronique depuis des mois. Mais enfin quand des patrons français, comme Jean-Marie Messier ou Pierre Lescure, s’ouvrent au vent du large, quand, las de voir la culture et, notamment, le cinéma vivre dans la soumission aux grandes entreprises américaines, ils forcent le destin, inversent l’ordre prescrit des choses et partent à l’assaut d’une des entreprises en question, quand ils contribuent, en d’autres termes, à dépoussiérer le capitalisme national pour lui forger un dessein à l’échelle du monde et quand le ‘marché’ les sanctionne si brutalement, qui a raison ? Eux ou le marché ? L’audace des uns ou la pusillanimité franchouillarde des autres ? Le pari sur une France ouverte, ou l’increvable provincialisme hexagonal ? » Une fois Jean-Marie Messier démissionné par son conseil d’administration, Bernard-Henri Lévy s’empressa de consigner, dans le bloc-notes qu’il tient chaque semaine au Point, que le déchu avait bien mérité sa déchéance tant il s’était montré fanfaron : « C’est la rentrée où Jean-Marie Messier annonce un livre où il est, paraît-il toujours très content de lui » (Le Point, 6 septembre 2002).

Dans une chronique de L’Express (alors propriété de Vivendi, alors présidé par Jean-Marie Messier), Jacques Attali, avait salué le livre du propriétaire du journal dans lequel il tenait chronique  - « un récit passionnant, un livre fort attachant » - sans oublier par la même occasion de louer « l’imagination, le goût du risque, la caractère, le sens moral » de l’auteur (L’Express, date à préciser septembre 2000). Au moment de la chute du patron de Vivendi Universal, le même Jacques Attali, toujours dans L’Express, prenait désormais ses distances avec le même Jean-Marie Messier : « Les premières victimes de ce mensonge majeur [les comptes embrouillés de la multinationale] sont évidemment les actionnaires […] Ce n’est pas de transparence dont le marché a besoin, mais de morale ; au moins entre ses maîtres. »

Jorge Semprun et Erik Orsenna furent tour à tour, sur proposition de Jean-Marie Messier, vice-présidents du conseil de surveillance de Canal+. Luc Ferry participa aux travaux d’un institut de la prospective créé par le même. Mais dans les rangs de l’intelligentsia la plus médiatiquement (sur)exposée, la liste ne serait pas complète s’il n’y figurait le nom de Philippe Sollers qui eut un mémorable dialogue avec Jean-Marie Messier, à l’époque brève de la splendeur de ce dernier, et dans lequel il évoque, entre deux compliments, sans doute par provocation, la « censure » et la « provocation ». Extraits édifiants du texte de cet entretien qui figurait, en 2001, sur le site publicitaire de Jean-Marie Messier (www.J6M.com.) (2):

Philippe Sollers : - Vous êtes un océan, je suis une puce. Ce qui est intéressant ? D’imaginer qui notre dialogue va déranger.
Jean-Marie Messier : - Oui.[…]
Sollers : -  Il y a un problème que vous évoquez bien lorsque vous parlez de la nouvelle économie : des gens sont affolés qu’il puisse exister une convergence entre libéraux et libertaires sur des sujets aussi importants que l’Europe, la création et la diversité culturelle. Je crois intéressant de les bousculer. C’est l’une des raisons de ma présence…
Messier : - … et l’une de celles pour lesquelles j’avais envie de cet entretien. Ce que j’aime chez vous ? L’homme d’art et de culture, mais aussi votre côté volontairement provocateur.
Sollers : - Mieux vaut la provocation que la censure !
Messier : - Surtout que vous maniez la provocation avec finesse …Et c’est là où je veux en venir. Voyez Internet, le réseau libertaire par excellence. Il a rencontré quelques ennuis ces derniers temps. Beaucoup de gens s’en sont réjouis. Pourquoi ? C’est à croire que les marchés perçoivent comme de la provocation qu’on puisse mettre en réseau n’importe quelle idée, quand on veut, où on veut, en une seconde.
Sollers : - Eh oui !
Messier : - Vous pratiquez la provocation avec un art extrême. Je le fais certes plus modestement, car un patron agit sous contrainte. Mais j’apprécie que vous n’ayez pas peur de secouer une société conformiste. On vient de traverser une décennie de conformisme sur tous les plans : économie, politique, littérature, cinéma et … même critique. Rien de pire que le critiquement correct ! Pour ma part, je crois que la vraie capacité de faire bouger la société tient à ce désir de faire passer un certain nombre de choses. Quand on  écrit comme vous, quand on agit comme moi, la provocation est un devoir, faute de quoi on se trahit. […]  Ce que je mets au-dessus de tout ? L’indépendance, la liberté.
Sollers : - Voilà, nous sommes d’accord.[…] Votre nom signifie «petit chemin qui permet d’aller à la messe», le messier. Quant à Vivendi, c’est la musique! C’est l’Italie! Une sonate de Vivendi...
Messier : - Vous avez raison, j’aime la musique, la latinité. […]  Chacun dans notre position, nous devons faire l’éloge de la révolte. La pire des choses est d’être prisonniers des pesanteurs. Et même devant les totalitarismes qui continuent d’exister dans certains endroits, Internet, voyez-vous, c’est un outil formidable.
Sollers : - Absolument.
Messier : - Chaque fois à Pékin qu’un magasin de vélo se transforme en cybercafé...
Sollers : - ... ou qu’on me joint sur un portable depuis la place Tien An Men...
Messier : - ... oui, il y a un immense progrès.


Les plus grands journaux français qui, bien souvent, donnent le ‘la’ aux médias audiovisuels, n’ont pas adopté un comportement très différent de celui des intellectuels précités. A preuve Le Monde, dont Bernard-Henri Lévy et Philippe Sollers sont éditorialistes associés. Les rapports entre les deux puissances (la presse et l’économie représentées respectivement  par Jean-Marie Colombani, le directeur du Monde et par Jean-Marie Messier) et la manière dont l’une a traité l’autre, ont été, là encore, affectées par l’évolution des affaires. Peu avant sa chute en juillet 2002, Jean-Marie Messier avait engagé des poursuites contre le quotidien du soir à qui il reprochait des manchettes jugées hostiles à Vivendi Universal (une manchette évoquait une hypothèse de dépôt de bilan de l’entreprise) (3), alors que Pierre Lescure, membre du conseil de surveillance du Monde et président du Monde Presse (une des sociétés actionnaires du quotidien) avait été démissionné de Canal + en avril 2002 par Messier. Pierre Lescure semble jouir d’un tel traitement de faveur dans les colonnes du Monde que celui-ci avait été surnommé par Jean-Marie Messier « Lescure Soir ». Mais la corrélation entre le limogeage d’un ami du journal et l’enquête très critique de la part de ce journal sur l’auteur du limogeage ne peut pas être démontrée, pas plus cependant que l’affirmation contraire du directeur du quotidien en question lorsqu’il déclara que : « La frontière a toujours été étanche entre la rédaction et le capital du Monde ».

Toutefois, on peut penser que « étanche » est sans doute un adjectif un peu trop fort dans le cas d’espèce. Le traitement de Vivendi et de son PDG par Le Monde, tout comme d’ailleurs celui du Monde par Vivendi  ont en effet connu une dégradation consécutive à la fois à l’éviction de Pierre Lescure et à la descente boursière aux enfers de la multinationale. En juin 2002, Jean-Marie Messier raconte qu’« un émissaire » du quotidien  « est venu me dire que si je ne retirais pas ma plainte, il allait continuer le matraquage. » De son côté, l’« émissaire », qui était en l’espèce Alain Minc, entre autres intellectuel bien connu des journalistes et président de la société des lecteurs du Monde, a précisé : «Je l’ai vu [Messier] pour lui dire que faire un procès est une liberté essentielle de la démocratie, surtout quand on a une grande chance de le perdre. Et que supprimer la publicité n’était pas une façon de faire » (5). L’une des toutes premières décisions du nouveau PDG de Vivendi, Jean-René Fourtou, sera d’ailleurs de retirer la plainte déposée par son prédécesseur. Avec l’espoir, peut-être, d’espacer ainsi les « matraquages » (rédactionnels) d’une entreprise fort mal en point.

En octobre 1997, les rapports s’étaient déjà tendus quand la Générale des Eaux (ex Vivendi) avait refusé de vendre L’Express au Monde. Quatre ans plus tard, ils étaient redevenus sereins, des partenariats avaient été noués entre le supplément interactif du quotidien et Canal +. Le Monde brossait, sur une pleine page, un portrait louangeur de « Jean ‘Magic’ Messier » (6). En juin 2001, l’affaire L’Express est effacée ; Courrier International est cédé par Vivendi au Monde (à un prix très avantageux). On est alors loin de la triple menace d’un procès, d’une asphyxie publicitaire et d’un retrait du capital (Canal + étant actionnaire du Monde.)

Commentant la chute de Jean-Marie Messier, Jacques Julliard, un autre intellectuel médiatique tenant chronique régulière dans Le Nouvel Observateur écrira, en connaisseur : « Il ne suffit pas d’un homme pour faire un mégalo. Il y faut la complicité active du milieu, la lâcheté de l’entourage, la servilité des médias. […] Et les médias, il faudrait parler de tous les médias. […] Une des  réformes les plus urgentes, dans ce pays, serait de rendre aux médias un minimum de sérieux et de dignité. Surtout de dignité ! » (7). Il n’a pas tort. Mais « pour faire un mégalo », il fallut aussi le concours de la journaliste Christine Mital qui servit de « plume » au livre de Jean-Marie Messier, J6M.com. Christine Mital est rédactrice en chef du Nouvel Observateur, hebdomadaire dont Jacques Julliard est directeur délégué. Le monde est vraiment complexe.

 

Serge HALIMI


In « Censures visibles, censures invisibles », Les dossiers de l’audiovisuel, no 106, (sous la dir. de Patrick Champagne et Dominique Marchetti), ina-Documentation française, novembre/décembre 2002, 76 pages.

 
 

Notes:

(2) Voir Serge Halimi et Dominique Vidal, L’Opinion, ça se travaille : Les médias et les guerres justes, du Kosovo à l’Afghanistan, Agone, Marseille, 2002.

(3) Ce site ayant disparu, on retrouvera les principaux extraits de ce long dialogue dans Le Figaro magazine du 23 juin 2001 sous le titre : « Je provoque, toi non plus ! »).

  « Vivendi était au bord du dépôt de bilan fin 2001 », Le Monde 15 mai 2002.

  Jean-Marie Messier, mécontent de plusieurs articles, avait fait savoir qu’il se retirerait du capital du Monde, poursuivrait le journal (en réclamant 1 million d’euros de dommages et intérêts…) et interromprait le robinet de publicité Vivendi qui l’irriguait.

  Pour les déclarations de Jean-Marie Messier, lire Le Point, 5 juillet 2002. Pour un récit très complet de cette affaire, lire Stratégies, 12 juillet 2002. 

  Le Monde, 28 juin 2000.

  « Les complices de Messier », Le Nouvel Observateur, 4 juillet 2002.

 
 
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