Soucieux d’éviter qu’un désespoir trop noir n’anéantisse les débris de l’équipe – dont un tiers a déjà été licencié depuis 2005 –, le PDG de Libération, Laurent Joffrin organisait le samedi 6 septembre un « séminaire » de remotivation, un peu comme l’aurait fait un fabriquant de cravates impatient de galvaniser ses vendeurs-représentants-placiers au bout du rouleau.
Consacrée à « l’avenir de Libération », la journée était introduite par une interminable déclaration dont Le Plan B s’est procuré une copie. Son titre : « Refondation, phase II ». Ponctué de formules creuses (« Libération devient le premier quotidien de l’ère Internet ») talochées dans ce style plâtreux qui fit connaître Joffrin au sein des rédactions comme un habile boucheur de trous, il annonce trois changements rédactionnels majeurs.
En premier lieu, explique le PDG, « Libération doit se débarrasser définitivement de tout soupçon de fermeture, de militantisme partisan ou de sectarisme. Ouvert, pluraliste, Libération doit être le journal du débat intellectuel et de l’invention sociale. » Résumons : quand Rothschild lui en confia les rênes, fin 2006, Joffrin a d’abord défini Libération comme « la maison commune de la gauche » (France Culture, 28.11.06). Puis il précisa : « Libé est un journal de gauche et du centre » (Le Monde, 22.6.07). À présent, la gauche a totalement disparu de la définition.
Blaireaux en ivoire malgache
Ce n’est pas tout. Souvent qualifié – non sans raison – de « journaliste le plus bête de France [2], Laurent Joffrin a toutefois compris que ses envolées lyriques à la gloire du libéralisme n’étaient plus de saison. Plutôt que de claironner à la télévision « On a été les instruments de la victoire du capitalisme dans la gauche [3] l’heure a sonné d’abandonner (du moins pour un temps) cette fameuse ligne rédactionnelle adoptée par Serge July au début des années 1980. « La posture libérale-libertaire systématique, qui fait la part trop belle à un individualisme favorisant le libéralisme économique le plus âpre, est décalée », a expliqué Joffrin à ses troupes, dont les paupières s’alourdissaient. « Décalée » non par rapport à des convictions, à une analyse politique ou au mouvement des forces sociales, mais par rapport aux attentes des annonceurs. La ligne rédactionnelle ne convient pas aux publicitaires ? Joffrin la change. Car il s’agit de « faire monter en gamme Libération », c’est-à-dire d’appâter des lecteurs qui utilisent du savon a barbe haut de gamme, de préférence étalé à l’aide d’un blaireau équipé d’un manche en ivoire malgache.
Autre chantier : la « rénovation du contenu ». Vu que le quotidien ne contient plus rien que de grandes photos serties de minuscules textes découpés dans des dépêches d’agences de presse, l’ambition frôle la démesure. Même s’il exige une « mobilisation totale » de ses employés, Joffrin n’est pas disposé à sacrifier ses régates dans la Manche à la mission d’information. Sachant que son quotidien n’atteindra jamais le niveau de Métro, il prend les devants : « Libération ne couvre plus l’actualité mais la crée en rebondissant sur les événements. Le journal ne suit plus l’actualité, il anticipe sur elle. » Comme Florence Schaal anticipant sur TF1 la mort d’un enfant, ou David Pujadas annonçant sur France 2 le retrait de la vie politique d’Alain Juppé quelques minutes avant que ce dernier affirme le contraire sur TF1. Mais « créer l’actualité », c’est surtout multiplier les « forums » où, comme à Grenoble, ministres et intellectuels à gages dialoguent sous protection policière et sous la houlette de Libération (Lire Le Plan B, n° 4, octobre-novembre 2006). Largement couvert par Radio France, « l’événement » fabriqué de toutes pièces devient une information. Mais, pour qu’il en soit ainsi, la manifestation doit rassembler des intervenants qui « font l’actualité » : ceux que l’on voit et entend déjà partout.
Sexe, Sartre, People : cherchez l’intrus
Laurent Joffrin psalmodie maintenant depuis trois quarts d’heure. Seuls trois journalistes ont résisté à l’assoupissement. Le PDG perçoit qu’il est temps de conclure. « Le journal doit être entièrement pensé autour de l’impératif de valeur ajoutée, plâtre-t-il. Nous ne faisons plus le quotidien de la veille mais celui du lendemain. » Certes, mais comment ?, bâille un insomniaque. Joffrin, qui n’est pas Madame Soleil, a toutefois son idée : « Nous devons intégrer à notre réflexion la création de nouvelles rubriques. Voici une liste, indicative pour l’instant, que nous devons éventuellement modifier ou compléter. » Et pendant qu’un à un les journalistes se réveillent, médusés, il égrène : « Différentes rubriques Mode de vie, Bonnes nouvelles, Sexe, People, une page sur le contenu des programmes télé. » Bref, un condensé de Psychologies, de Elle, de Point de vue et de TéléZ. Sans oublier le « contenu rénové » qui fonde l’identité d’un bon journal pépéique : la publicité.
Quelques jours plus tard, le 17 septembre, la tourmente financière fait rage. Pour mieux cadrer avec « l’impératif de valeur ajoutée », Libération consacre l’intégralité de ses pages 2 et 3… à une « publi-info » (une publicité adaptée à la maquette du journal pour gagner en crédibilité) constituée d’entretiens avec des « intellectuels » célébrant le génie de la Française des jeux. Le pauvre « philosophe » Pascal Bruckner, dont personne ne lit plus les livres, y explique, pour gagner quelques euros, que « le Loto est la version sécularisée de la grâce ». Interrogé par marianne2.fr, le « directeur de marque » du quotidien Joffrin – autant dire son directeur de conscience – plastronne : « La Française des jeux nous a contactés pour faire une campagne impactante afin de présenter son nouveau Loto aux CSP + [catégories socioprofessionnelles supérieures, en langage de publicitaire, ndrl] » (17.9.08).
Loto-journal : en voilà une bonne idée de « refondation ».
