« Mouvement social et Journalisme de marché »
Un grand sursaut populaire a aussi ceci d’utile : il révèle simultanément la puissance du conditionnement idéologique que les médias nous infligent et la possibilité d’y faire échec. Lors du mouvement de novembre-décembre 1995, la clameur juppéiste quasiment unanime de nos grands éditorialistes n’a pas empêché des centaines de milliers de salariés de se mettre en grève, des millions de citoyens de manifester, une majorité de Français de les soutenir. Pourtant, s’il faut une occasion aussi considérable pour que se révèle crûment la loi d’airain de nos sociétés médiatiques – à savoir le fait que la pluralité des voix et des titres n’induit nullement le pluralisme des commentaires – combien de petites violences la vérité et l’analyse subissent-elles quotidiennement dans le silence de nos pensées engourdies ? Côté médias, la pièce va se jouer en cinq actes, parfois mêlés. Le premier, celui de l’exposition, permettra à la quasi-totalité des quotidiens, hebdomadaires, stations de radio et chaînes de télévision de se présenter et d’exprimer leur amour du plan Juppé. La réaction initiale, elle hostile, des salariés et de l’opinion conduit assez vite les éditorialistes à recommander au premier ministre de tenir bon (acte II) et, en échange, ils l’assurent de l’admiration de la profession pour son « courage » et celui de Nicole Notat (alors secrétaire générale de la CFDT) - face à la tempête. Puis, la poursuite du mouvement et sa popularité incitent nos Grands Commentateurs à se demander si les Français ne seraient pas, contrairement aux marchés, congénitalement incapables de comprendre la réalité. C’est le thème de l’« irrationalité » populaire ; il marquera l’acte III et permettra d’expliquer que, en dépit des attentes - et des efforts déployés en ce sens -, les difficultés quotidiennes nées de la grève n’aient pas déclenché une réaction de l’opinion favorisant les desseins gouvernementaux. Le combat antisyndical restant sans effet, le journalisme de marché force l’allure et dénonce (acte IV) les « corporatismes » et les preneurs d’« otages ». Mais l’irrationalité « latine » s’installe et malgré tout, il faut se résoudre à donner la parole aux acteurs du mouvement social. C’est le pâté d’alouette que les médias servent pendant l’acte V. Cette pièce comporte également un épilogue, triste naturellement, puisque Juppé a dû reculer.
Acte I – Ils adorent le plan Juppé Bayrou (ministre de l’éducation et de l’enseignement supérieur dans le gouvernement Juppé), émission « 7 sur 7 », TF1, 3 décembre 1995 : « Tous les journalistes français disaient : À quand les réformes ? Et, permettez-moi de vous dire : ils ont tous applaudi. » Bayrou citera d’ailleurs l’appel de « cent cinquante militants de gauche, intellectuels de gauche » signataires de la pétition favorable au plan Juppé lancée en novembre 1995 par la revue Esprit (au nombre desquels Alain Touraine et Pierre Rosanvallon[1]). Juppé, France 2, 10 décembre 1995 : « Tout le monde l’a salué [son plan] parce qu’il était global, cohérent […]. Vous avez vu qu’un bon nombre d’intellectuels de gauche ont adhéré aux principes de fond de ma réforme. » Devant l’Assemblée nationale, le 5 décembre, Juppé avait fait référence à Rocard puis ajouté : « Les Français ont besoin d’un langage de vérité et de responsabilité. Certains à droite comme à gauche se sont grandis en le comprenant ». Alain Duhamel, « Face à face », Europe 1, 10 décembre : « Juppé à l’Assemblée, quand il avait présenté son plan le 15 novembre, l’avait bien présenté et avait été salué par tout le monde, y compris la presse de gauche le lendemain [2] ». Paul Thibaud, Libération, 6 décembre : « Le gouvernement gagnerait, je crois, ce référendum, un instant envisagé, parce que son projet est bon, que sur le fond on ne lui a rien objecté de sérieux ». Alain Duhamel, « Face à face », Europe 1, 3 décembre : - « Il ne faut pas de référendum sur la sécurité sociale puisqu’on sait qu’il serait négatif […]. Le gouvernement est meilleur depuis six semaines que les six mois d’avant […]. La réforme de la sécurité sociale, on a considéré que c’était cohérent et novateur. » - Serge July : - « Tout à fait. » Libération, 1er décembre : « Alain Juppé a surpris tout son monde avec un plan courageux. » L’Express, 30 novembre : « Responsables. politiques, adeptes de la pensée unique, hauts fonctionnaires de tout bord, financiers ouverts sur le monde ont salué le virage de Chirac et le courage de Juppé ». Gérard Carreyrou, TF1, 15 novembre : « Une grande impulsion a été donnée, celle de la réforme ambitieuse qui devrait garantir à long terme la pérennité d’une bonne sécurité sociale permettant aux Français d’être bien soignés et au système d’être équilibré. Comme on dit : c’est lisible. Il était temps ».
Et lorsque Juppé parla à nouveau le 5 décembre 1995… Alain Joanès, LCI, 5 décembre : « un ton très chaleureux, très fraternel presque ». Gilles Leclerc, France 3, 5 décembre : Juppé « transformé en tribun […] Rien n’entame sa détermination. Il tente le tout pour le tout avec un certain panache. » Gérard Carreyrou, TF1, 5 décembre : « Juppé côté cœur : il a choisi de se battre parce que reculer n’est pas dans son tempérament. Debout dans la tranchée réformiste […] M. Juppé a marqué sans doute un point, celui du courage politique. » Jean-Marc Sylvestre, France Inter, 7 décembre : « Le gouvernement ne peut pas céder sur le coeur de ses réformes, à savoir la réduction des déficits publics et des déficits sociaux. […] Il est très écouté des citoyens-contribuables qui savent bien qu’au bout du compte c’est eux qui devront payer la facture d’une dégradation de la situation. Le gouvernement peut donc compter sur la fatigue des usagers et surtout celle des Parisiens. »
A cette occasion, les médias célèbrent une heureuse naissance : la gauche Juppé-Notat… Nicole Notat, TF1, 15 novembre : « Aujourd’hui, il [Juppé] a pris une bonne direction. Il faut qu’il maintienne le cap ». Appel des intellectuels « de gauche » pour Notat : « La réforme [Juppé] est une réforme de fond qui va dans le sens de la justice sociale » (Le Monde, 3-4 décembre).
Le Nouvel Observateur, 23 novembre. Pierre Joxe, ancien ministre socialiste : « Ces mesures vont dans le bon sens. » Françoise Giroud : « Une architecture cohérente même si elle dérange des intérêts particuliers. Alain Juppé est content de lui. On peut le comprendre. Son plan est le premier qui mérite le nom de réforme. Qui peut avoir sincèrement envie de la torpiller ? » Hervé Algalarrondo : « Même ceux qui combattent son plan soulignent la qualité de la copie, sa cohérence surtout […] L’ère Juppé qui s’ouvre aujourd’hui risque d’être marquée par des réformes difficilement classables d’un point de vue politique parce que d’abord inspirées par une volonté têtue de moderniser l’appareil d’État. »
Pour André Glucksmann (Le Figaro, 4 décembre) c’est le « choc entre une France responsable et consciente de l’avenir – bravo Nicole Notat – et une société fermée défendant son bout de gras ». Jean Daniel, Le Nouvel Observateur, 7 décembre : « Cette femme tranquille et forte, Nicole Notat, je me suis dit aussitôt : elle est chez nous chez elle. Nous avons le même langage […]. Aujourd’hui PMF parierait sur Delors et sur Nicole Notat […]. Le plan de sauvetage de la sécurité sociale présenté aux députés et aux sénateurs le 15 novembre a frappé par son ambition et par sa cohérence ». Claude Lefort, philosophe, Le Monde, 4 janvier 1996 : « Sachant que la première de toutes les réformes, urgente et inéluctable, était celle de la sécurité sociale, Nicole Notat a eu l’intelligence et le courage de répondre à la fois oui et non au gouvernement. Oui, très naturellement, puisque la réforme donnait pour une part satisfaction aux propositions syndicales. Pour le reste, elle a laissé se développer le courant de grève, sans vaines incitations, jusqu’à choisir le juste moment pour conseiller aux cheminots de reprendre le travail, leurs objectifs étant atteints ».
Acte II – Le courage de tenir bon Jacques Chirac, Cotonou, 3 décembre : « Nous avons du courage, nous avons du temps. » Jacques Julliard, Europe 1, 2 décembre : « Juppé a eu le courage de porter le fer dans la plaie ». Mais deux semaines plus tard, Julliard tergiversera : « Il y a beaucoup de gens qui se sentaient favorables au plan Juppé - c’était mon cas - et qui, à bien des égards, étaient aussi solidaires des grévistes ». (Europe 1, 16 décembre). Marc Ullmann, Paris Match, 14 décembre : « Heureusement nos compatriotes ont le sens de la mesure : 70 % des Français reconnaissent que Juppé a du courage ». Paris Match, 14 décembre : « L’inflexible Nicole Notat défie les derniers dinosaures […]. Devant sa grande table de travail en bois clair, celle qui en moins de trois semaines est devenue la “femme Courage” de la scène sociopolitique française est restée pendue à son téléphone ». Le Point, 2 décembre : « Nicole Notat, la femme qui dérange les syndicats ». Elle est présentée comme « la dame de fer », appellation jusqu’alors réservée à Margaret Thatcher. « Alain Juppé partage avec Nicole Notat cette espèce d’euphorie de ceux qui mettent leur point d’honneur à déranger. Cette Lorraine qui, comme lui, ne s’encombre pas de logorrhée reste sa plus précieuse alliée. » […] « Si elle parvenait à incarner un syndicalisme réformateur nouveau, la petite institutrice de Domrémy [Notat = Jeanne d’Arc en même temps que Margaret Thatcher…] écrirait une belle page de l’histoire du syndicalisme non-marxiste que ne renieraient pas les pères fondateurs […] se réclamant de la collaboration des classes ». Claude Imbert, Le Point, 2 décembre : « Par chance, et face au syndicalisme de guerre froide, voici quelques lueurs : Nicole Notat […]. Un groupe d’experts socialistes lui emboîte le pas. »
Acte III – Le peuple est irrationnel, pas les marchés Claude Imbert, Le Point, 9 décembre 1995 : « Quand souffle l’irrationnel […] un songe fabuleux a fait de notre pays une nation somnambule […] coup de lune […] Nous avons quelques millions de Français échoués, mentalement décalés ». Bernard-Henri Lévy, Le Point, 2 décembre : « M. Juppé a raison […]. Son plan reprend pour l’essentiel ce que les meilleurs esprits de la gauche réformiste et moderniste proposent depuis dix ans. » Il tient « le seul langage de l’intelligence » sans « prendre en charge cette part de folie, d’irrationalité qui habite aussi les peuples. » Franz-Olivier Giesbert, Le Figaro, 4 décembre : « Faut-il nécessairement se pâmer au spectacle de centaines de milliers de manifestants dans la rue comme si le seul fait d’être ensemble, de se sentir ensemble, ah !, c’était la vie retrouvée ? […] Faut-il célébrer le Peuple, la bouche pleine de ce grand mot, le Peuple debout, face à la technocratie ? Est-il bon ou seulement intelligent de s’adonner à un populisme de gauche, lamentable pendant d’un populisme de droite, celui de Le Pen […]. On dirait que soudain s’est entrouverte la vieille malle où moisissaient les restes de l’archéomarxisme, du maoïsme et du sartrisme […] Seule la véhémence demeure. Le discours est informe. » François de Closets (Le Figaro, 4 décembre 1995) en appelle aux « psychiatres » et parle de la « dérive schizophrénique » des Français qui serait alimentée par une « pensée socialement correcte, un discours terroriste qui leur interdit de s’interroger sur les phénomènes sociaux ». Pour Alain Minc (Le Figaro, 4 décembre), « l’irrationnel a pris le dessus ». Le mouvement s’explique par « les fantasmes les plus absurdes : la prédilection si exclusivement française pour des embrasements collectifs n’a disparu ni avec l’enrichissement du pays, ni avec l’extension de la classe moyenne, ni avec l’affaissement des acteurs sociaux […] Dans ce monde en apparence unifié par les modes de vie et les marchés financiers [sic], il demeure une spécificité française : le goût du spasme et son corollaire, le traitement politique du séisme ». Guy Sorman, alors « conseiller à la prospective » d’Alain Juppé : « Carnaval de la société » (L’Express, 7 décembre). « Au Moyen Age, nos édiles savaient qu’une fois par an le carnaval était nécessaire pour exhaler les humeurs que suscitent toujours les puissants » (Le Figaro, 6 décembre 1995). Raymond Soubie, Le Point, 9 décembre : « Le risque, c’est que nous tombions peu à peu dans l’irrationnel, qui est le propre des grands mouvements sociaux ». Alain Duhamel : « La France est saisie d’une grand fièvre collective qui sert de déversoir et de purge aux colères, aux peurs et aux frustrations […] rites et liturgies d’une société archaïque […] débordements et maximalismes : les partenaires du gouvernement ne sont pas assez forts pour être modérés » (Le Point, 9 décembre). « Refus d’un univers rationnel » (Europe 1, 3 décembre). Guillaume Durand utilise lui aussi l’adjectif « irrationnel » pour qualifier la réaction des Français (LCI, 8 décembre 1995). Gérard Carreyrou, TF1, 8 décembre : « Ce conflit a percuté dans l’irrationnel collectif. On ne sait pas toujours ce qui est en cause, y compris chez les grévistes ». Jacques Julliard, Le Nouvel Observateur, 7 décembre : « Ce front du refus dessine les contours d’une France archaïque tournée vers des solutions à l’italienne (endettement, inflation et clientélisme) plutôt que vers des solutions à l’allemande (négociation salariale et rigueur de gestion) ». Julliard évoque aussi, à toutes fins utiles, le risque que ce « front du refus » ne débouche sur une victoire du Front national.
Les marchés financiers, en revanche, sont rationnels… Éditorial de The Economist, 9 décembre 1995 : « Les événements des deux dernières semaines en France font ressembler le pays à une république bananière dans laquelle un gouvernement assiégé cherche à imposer les politiques d’austérité du F.M.I. à une population hostile […]. Les marchés ont mis le gouvernement sous surveillance : même un modeste compromis pourrait provoquer une crise du franc. » Die Welt : « Jacques Chirac et Alain Juppé s’apprêtaient à transformer de fond en comble la société française. La formation d’un nouveau gouvernement et l’annonce d’une réforme de la sécurité sociale, considérée comme radicale, constituent les premiers pas concrets dans cette direction - que le marché a unanimement approuvés et pour lesquels Paris s’est attiré de nombreux satisfecit de ses partenaires européens » (Cité par Courrier International, 7 décembre 1995). Les Echos, 6 décembre : « Dénouer le noeud gordien des mécontentements sociaux sans rien lâcher sur l’essentiel, telle est la tâche difficile à laquelle va devoir s’attacher le gouvernement. Les marchés lui laissent une chance à ce prix ». International Herald Tribune, 5 décembre : « Les analystes et les économistes préviennent : tout signe de concession de la part du gouvernement provoquerait un désastre sur les marchés financiers ». Notice « Les monnaies » du Monde du 7 décembre : « Le franc continuait à se reprendre vis à vis du mark mercredi 6 décembre en début de matinée. Les cambistes ont apparemment apprécié l’annonce par le premier ministre du maintien des réformes ». A propos de la baisse du taux des appels d’offre de la Banque de France : « Gary Dugan, responsable de la stratégie boursière de la banque américaine J.-P. Morgan, déclarait hier : “Nous pensions que la Banque de France attendrait la fin des grèves pour s’assurer que le gouvernement ne cédera pas. Mais là, elle affiche son soutien au gouvernement en présumant qu’il va tenir bon contre les grévistes”. » (Le Figaro, 8 décembre). Le Monde, 12 décembre : « L’affaiblissement du franc est une conséquence directe de l’intervention d’Alain Juppé qui n’a pas hésité à employer le mot tabou de négociation qui contraste avec la fermeté affichée jusqu’à présent ». Guillaume Durand interroge Louis Viannet, alors secrétaire général de la CGT : « Est-ce que vous avez l’impression que les marchés vont tolérer cette plaisanterie longtemps ? » (LCI, 11 décembre, 19 heures). « Le franc dopé par les espoirs d’un dénouement très proche de la crise sociale. Jeudi, l’annonce de la réouverture partielle d’une ligne de métro lui a ainsi permis de gagner, en quelques minutes, près de deux centimes face au mark » (Le Monde, 17-18 décembre).
Acte IV - Haro sur le service public et sur les grévistes Claude Imbert (Le Point, 9 décembre) : « obésité », « dinosaure », « vase clos », « privilèges », « confinement », « prurit égalitaire », « l’envie ». La Stampa (Turin) : « Ces grandes cathédrales paraétatiques édifiées au cours de l’après-guerre, les chemins de fer, les musées [3] ». BHL, Le Point, 2 décembre : « Son irresponsabilité érigée en règle de gestion et en principe, le service public, en France, était en train de réunir toutes les caractéristiques de ce qu’on appelait, jadis, l’économie à la soviétique. » François de Closets, Le Figaro, 4 décembre : « La crise présente oppose les travailleurs du secteur public et parapublic aux autres Français […]. Les grandes centrales syndicales sont, de facto, des organismes catégoriels. » L’Express, 30 novembre 1995 : « France des intérêts catégoriels dont la défense conduit une frange de la population à rejeter en bloc les réformes ». Alain Minc : « Ce sont des conflits corporatistes » (« Arrêt sur images », La 5, 9 décembre). « Mais vous êtes tout de même un privilégié » demande le journaliste Thierry Desjardins à un cheminot de 51 ans qui gagne 8 500 francs par mois [4] (Le Figaro, 6 décembre). Guy Sorman parle des « gras corporatistes qui poussent devant eux les petites gens » et de « revendications matérielles insensées » (Le Figaro, 6 décembre). Franz-Olivier Giesbert, Le Figaro, 4 décembre : « Les cheminots et les agents de la RATP rançonnent la France pour la pressurer davantage. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : de corporatisme, c’est à dire de racket social. […] Les catégories avantagées du secteur protégé, qu’on appelle communément le secteur public, exigent que le secteur privé travaille encore plus afin de payer leurs retraites. » Alain Duhamel, Europe 1, 10 décembre : « La modernisation du secteur public, ça ne peut pas faire plaisir à ceux qui y travaillent parce que ça remet en cause beaucoup de leurs avantages, beaucoup de leurs garanties. » Michel Garibal, France Inter, 14 décembre : « Quand un conducteur de chemin de fer prend sa retraite à cinquante ans et qu’il va avoir une espérance de vie qui sera bientôt de cent ans [sic] il est évident qu’il y a un hiatus. » Claude Imbert, Le Point, 2 décembre : « D’un côté la France qui travaille, veut travailler et se bat, et de l’autre la France aux semelles de plomb, campée sur ses avantages acquis […] toute une noria de paniers percés ». Le Point, 9 décembre : « Alors que le secteur privé, immergé de force dans l’économie et la société modernes, devait innover, oser, s’adapter, l’Etat a anesthésié et engraissé ses bastions publics dans la quiétude des monopoles et la drogue de l’endettement ». Le Figaro, 2-3 décembre : « Les gens se pressent, en silence. Leurs habits sont tristes, noirs ou gris. On dirait des piétons de Varsovie […]. Des marcheurs égarés avancent, mécaniques, le regard fixé vers le bas. Chez eux, c’est encore si loin ». Le 6 décembre, TF1 offre aux téléspectateurs un reportage sur la famille Chanzy : « La poursuite de la grève commence à coûter cher. Pour la famille Chanzy, la grève est synonyme de galère et de grosses dépenses. » Puis, TF1 embraie sur les difficultés des personnels des crèches, les commerçants « qui souffrent de la baisse de fréquentation des magasins ». Un commerçant se lamente : « On a des embauches qu’on ne va pas faire ». France Info semble décidée à établir, chaque heure, le box office des records d’embouteillage. Le 5 décembre, France Soir titre « Pas de métro pour les SDF » : « Blotti sous un porche, Christian, SDF de 56 ans, rumine sa colère. La grève des transports et la fermeture des stations de métro à Paris ont jeté dans la rue des hordes de laissés-pour-compte. Comme Christian, ils sont des centaines à arpenter les rues du matin au soir pour ne pas mourir de froid. » Le même jour dans France Soir, un article est titré « RMistes et Chômeurs : La peur des guichets fermés » : « Le mouvement social qui s’étend à la Poste va t-il paralyser les guichets, privant chômeurs et RMistes de leurs prestations attendues ces prochains jours ? » Paris Match, 14 décembre, couverture : « France : l’asphyxie ; pourquoi nous déprimons ». Photo d’embouteillages : « Sur les 35 km du périph, les feux du désespoir… » France 3, 5 décembre : « Les exclus sont perturbés par les conflits sociaux […] non accès aux couloirs de métro, unique source de chaleur et de réconfort ». Daniel Bilalian (France 2, 8 décembre, 20 heures) évoque les « victimes de la grève » pour parler de ceux que la marche fatigue et que l’attente des bus déprime. Sans oublier les victimes de la baisse des ventes de bateaux de plaisance. « Les Parisiens galériens » (Le Figaro, 13 décembre 1995). TF1, 8 décembre : Reportage sur les « entreprises au bord de l’asphyxie », les « magasins gravement touchés » au nombre desquels les salons de coiffure et instituts de beauté : « C’est partout le même refrain : Vivement que la grève s’arrête ». [Les journaux télévisés et les bulletins radiophoniques sont répétitifs et sans imagination : embouteillages, usagers qui ont des cors aux pieds (TF1 fera un sujet là dessus), commerçants qui se plaignent. Lors du journal de France 2, le 12 décembre 1995, un journaliste avoue enfin : « Ça fait dix-huit jours qu’on vous raconte la même chose ».]
TF 1, 10 décembre, Claire Chazal : « Les usagers ont défilé aujourd’hui à Paris ; plus de 1 500 personnes [sic] protestaient contre les conséquences de la grève. Des manifestants qui ont marché dans le calme sous deux banderoles “La France en otage” et “Parole aux usagers” ». Le reportage parle de « près de 1 500 personnes ». Total : 1 minute 30 pour 1 500 manifestants à Paris. Le soir, toujours sur TF1, la manifestation d’usagers fait l’ouverture du JT alors que ses effectifs étaient deux fois moindres que ceux du rassemblement anti-grévistes de la semaine précédente, déjà squelettique. Claire Chazal, qui soulignait toujours quand les mouvements de grève étaient en « perte de vitesse », annonce cette fois-ci : « Ils étaient plus de 1 500 à défiler ». Le reportage note néanmoins que les manifestants étaient « un peu déçus d’être peu nombreux ». Mais cela ne les empêche pas de faire l’ouverture du JT. Pourtant, le même jour, « Du jamais vu à Bordeaux un dimanche : près de 30 000 personnes ont défilé dans les rues du centre ville. » Le Wall Street Journal consacre trois colonnes à une « manif antigrève à Paris » dans son édition du 4 décembre. France 2 ouvre ainsi son journal de 20 heures du 2 décembre : « A bout de souffle, les usagers ont laissé exploser leur colère. » France Soir, 11 décembre : « Ce sont les plus courageux qui ont fait l’effort de marcher hier […]. Nous avons reçu des milliers d’appels de personnes trop fatiguées pour venir manifester, explique Jean-Claude Delarue. » Les manifestants anti-Juppé, eux, ne sont jamais fatigués pour se déplacer... Le Figaro du 11 décembre cite Delarue : « L’annonce du mouvement [des « usagers »] n’a pas été bien relayée dans les médias ». Le 11 décembre, TF1 consacre un reportage à un cheminot en grève, mais à Strasbourg, là où la grève vient d’être levée, « seule ville à avoir pris cette décision ».
Mais, rien n’y fait: le mouvement reste populaire. Le 30 novembre déjà, Jean-Pierre Pernaut (TF1, 13 heures), annonce que l’opinion, d’abord favorable aux grévistes, a basculé. Un micro-trottoir lors duquel presque tous les intervenants condamnent la grève confirme aussitôt l’intuition de la chaîne Bouygues. Toutefois, selon un sondage du Parisien publié le 8 décembre, entre le 20-22 novembre et le 6 décembre, le soutien aux grévistes est passé de 54 % à 59 %. Un autre sondage, France 2-Le Point, réalisé le 6 décembre, établit qu’une majorité des Français n’approuve pas le plan Juppé (53 %), n’ont pas trouvé les discours du premier ministre convaincants (54 %), estiment la poursuite de la grève justifiée (58 %). Claire Chazal, TF 1, 8 décembre : « Ce qui surprend les usagers, c’est que le conflit n’est pas tout à fait impopulaire ». « Pas tout à fait » : selon le sondage CSA du jour, 59 % des Français soutiennent les grévistes.
Acte V – La parole au peuple ? France 2, « La France en direct », 1er décembre. Daniel Bilalian parle ainsi aux acteurs du mouvement social : « Posez vos questions comme on dit dans les Jeux » Les acteurs du mouvement, en duplex de leurs braseros, sont appelés à être concis : « Synthétisez ! », leur enjoint-on, alors qu’ils sont à l’évidence peu habitués à s’exprimer en 12 secondes. Parfois, ils se cabrent comme ce machiniste : « Votre émission c’est la France en direct et pas seulement dans les salons parisiens ». Les animateurs interrompent les grévistes pour donner la parole à Bernard Kouchner, ancien ministre socialiste. D’après Le Monde du 3-4 décembre 1995, ce soir du ler décembre, les cinquante grévistes du Mans ont parlé 3 minutes et 41 secondes, les trente d’Aubervilliers 3 minutes et 21 secondes, les vingt de Strasbourg 4 minutes et 48 secondes et ceux de Toulouse 4 minutes et 17 secondes, soit un total cumulé d’un quart d’heure de temps de parole pour les grévistes dans une émission de deux heures consacrée à la grève. Sur France 3, à « La marche du siècle », Jean-Marie Cavada, toujours serviable avec les puissants, avait lui aussi donné la parole aux étudiants quinze minutes dans une émission de deux heures. Emission « Polémiques » de France 2, le 3 décembre : Christian Stoffaës expose sa « profonde conviction d’expert », Pierre Moscovici (PS) semble regretter qu’Alain Juppé ne se soit pas inspiré de la méthode Balladur (qui avait profité des vacances d’été pour allonger, en 1993, la durée des cotisations des salariés du privé), un président de la fédération des usagers représente les 1 500 « usagers » qui se rendent à sa manifestation. Hélas, … c’est Bernard Thibaut (alors dirigeant des cheminots CGT) qui crève l’écran même s’il parle dix fois moins qu’Alain Madelin. Madelin, idole des élites et des marchés, est omniprésent : invité principal de 7 sur 7 le 26 novembre sur TF1, invité de « Polémiques » (sur France 2) le 3 décembre. Ces invitations coïncident fortuitement avec la sortie de son dernier livre. Claude Bébéar, assureur et roi des stock options en France, parlera de ses salariés qui marchent quatre heures par jour pour venir travailler.
Et vint le temps des diversions… TF1, 20 heures, 3 décembre, Claire Chazal : « Avant d’évoquer la paralysie des transports et la crise dans laquelle s’enfonce la pays, évoquons l’histoire heureuse de ce gagnant du loto ». Suivent 3 minutes 30 avec le gagnant invité sur le plateau (« Bruno, heureux gagnant »). Le 4 et le 5 décembre, TF1 ouvre à nouveau sur des faits divers… Mardi 12 décembre, le gros succès des manifestations contre le plan Juppé est en partie occulté par la libération de deux pilotes français par les Bosno-Serbes. Sur TF1, cette nouvelle fait l’ouverture du journal et quinze minutes ; sur France 2, elle fait l’ouverture du journal et douze minutes [5]. Ivan Levaï, France Inter, 12 décembre : « Nous on distille les bonnes et les mauvaises nouvelles. Les mauvaises nouvelles, c’est un conflit [social] qui dure et qui perdure. Mais la bonne nouvelle d’hier, c’était la libération des deux pilotes. »
Épilogue Le journalisme de marché a la grève réussie plutôt triste : Claude Imbert, Europe 1, 16 décembre : « Toute cette déprime qu’on vient de traverser ». Jean-Marc Sylvestre, France Inter, 11 décembre : « Tous les conjoncturistes révisent à la baisse leurs prévisions de croissance. D’où - et on va être très précis - une diminution probable des recettes fiscales liées à l’activité. Ce qui signifie de façon automatique une aggravation du déficit budgétaire. D’où une remontée probable du chômage. [6] » Le 14 décembre, L’Express titre « Tous perdants » ; le 15, Le Nouvel Economiste titre : « Et en plus la croissance s’effondre ». Michel Garibal, France Inter, 15 décembre : « Les abandons successifs qui ont été consentis au plan Juppé auront une suite. On ne pourra pas accepter d’avoir 45 milliards [de francs] de dépenses supplémentaires par an. C’est totalement impossible. Donc ils [les « abandons »] seront remis en question. » Reste alors la possibilité de tout oublier au plus vite : « On se souviendra aussi peu de ça [les grèves de décembre 1995] qu’on s’est souvenu de la grève SNCF de 1986 » (Alain Minc, le 9 décembre 1995).
Serge Halimi Politique, la revue, n° 2, octobre 1996, p. 91-96
Notes:
(1) « Pour une réforme de fond de la sécurité sociale » (publié sous forme d’encart dans Le Monde, 3-4 décembre 1995). Les premiers signataires étaient : Gilles Achache, Claude Alphandéry, Elie Arié, Guy Aznar, Jacqueline Aznar, Jean Beauville, Pascale Beck, Daniel Behar, Aina Blanc, Pierre Bouretz, Dominique Bourg, Rony Brauman, Guy Brouté, Pascal Bruckner, Bernard Brunhrs, André Bruston, André Bussery, Jean-Yves Calvez, Bertrand Cassaigne, Roland Cayrol, Gilbert Cette, Louis Chauvel, Jacques Chérèque, Daniel Cohen, Henry Colombani, Jeanette Colombel, Guy Coq, Daniel Croquette, Simone Daret, Daniel Defert, André Delvaux, André Demichel, Francine Demichel, Michel Dessaigne, Jean-Philippe Domecq, Jacques Donzelot, Brigitte Dormont, François Dubet, Nicolas Dufourcq, Échanges et Projets, Alain Ehrenberg, Corinne Ehrenberg, Bernard Eme, Philippe Essig, Hugues Feltesse, Alain Finkielkraut, Jean-Paul Fitoussi, Jean-Baptiste De Foucauld, Patrick Gagnaire, Marc Gagnaire, Antoine Garapon, Jean-Pierre Gattégno, Xavier Gaullier, François Gèze, Jacques Le Goff, Yvon Graïc, Benoît Granger, Alfred Grosser, Jeanyves Guérin, Jean-Paul Guisselin, Hervé Hamon, Pierre Hassner, Jean-Paul Jean, Isabelle Jegouzo, Marie-Ève Joel, Jacques Julliard, Sylvain Kahn, Pierre Kahn, Serge Karsenty, Antoine Kerkuel, Jean de Kervasdoué, Jean-François Laé, Jean-Louis Laville, Antoine Lazarus, Marie-France Lecuir, Claude Lefort, Jean Le Gac, Thierry Lehnebach, Antoine Lejay, Jean-Claude Le Maire, Christian Le Pape, Maximilienne Levet, Jacques Lévy, Yves Lichtenberger, Daniel Lindenberg, Claude Llabre, Michel Lucas, Henri Madelin, Philippe Madinier, Marie Maes, Nicole Maestracci, Michel Marian, Jean Marquet, Frédéric Martel, Antoine Martin, Hélène Mathieu, Maïté Mathieu, Christian Mellon, Pierre-Michel Menger, Christine Meyer-Meuret, Martine Michelland-Bidegain, Denys Millet, Georges Minzière, Najet Mizouni, Thierry Monel, Olivier Mongin, Francis Montes, Jacques Moreau, Daniel Mothé, Olivier Nora, Denis Olivennes, Erik Orsenna, Maurice Paga, Serge paugam, Luc Pareyot, Marie-Claire Picard, Bernard Perret, Michelle Perrot, Guy Peyronnet, Philippe Pibarot, Jean-Pierre pillon, Françoise Piottet, Jean-Claude Pompougnac, René Pucheu, Hugues Puel, Yves Raynouard, Gilles-Laurent Rayssac, Gilles Renaudin, Paul Ricoeur, Jacques Rigaudiat, Robert Rochefort, Joël Roman, Pierre Rosanvallon, Guy Roustang, Denis Salas, Gérard Sarazin, Michel Scheider, Isabelle Seguin, André Senik, Alfred Simon, Martin Spitz, François-Xavier Stasse, Henri-Jacques Sticker, Serge Ter Ovanessian, Irène Théry, Marie-Olga Théry, Paul Thibaud, Véronique Thiébaut, Alain Thomassez, Guy Tissier, Sylvie Topaloff, Armand Touati, Jean-Claude Toubon, Alain Touraine, Henri Vacquin, Louis-André Vallet, François Vidal, Georges Viragello, Jérôme Vignon, Bertrand Wallon, Michel Wieviorka, Michel Winock, Jean-Pierre Worms, André Wormser, Gérard Wormser. (2) Ce face à face « opposait » Alain Duhamel à Serge July et, effectivement, le lendemain du 15 novembre, Libération avait titré « Juppé l’audace ». C’est vraisemblablement à Libération, quotidien dans lequel il dispose d’une tribune hebdomadaire, qu’Alain Duhamel faisait allusion en parlant de « la presse de gauche »… (3) Dans le quotidien d’Agnelli, patron de Fiat, on ne sait pas que la SNCF a été nationalisée en 1937. Quant aux musées… (4) Soit 1300 euros. (5) On ne nous épargnera même pas l’interview dans un café d’un consommateur qui avait bu des verres avec l’un des pilotes et qui, en conséquence, pouvait deviner ce que celui-ci avait dû ressentir pendant sa captivité… (6) Aucune des relations « automatiques » annoncées par Sylvestre n’est automatique (l’économie est une dynamique, pas une mécanique). La baisse des recettes fiscales n’entraîne pas nécessairement l’accroissement des déficits budgétaires (si, par exemple, comme l’explique d’ailleurs Sylvestre la plupart du temps, les dépenses publiques sont réduites). L’accroissement du déficit budgétaire n’entraîne nullement une remontée du chômage. C’est même un moyen courant de relance de l’activité économique.
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