Accueil arrow L'ARSENAL arrow Narcisse au bûcher
Suggérer par mail
Arsenal

NARCISSE AU BÛCHER

Bernard-Henri Lévy s’est attristé de « l’interminable procès instruit contre [lui] depuis vingt ans  ». De fait, ses œuvres sont systématiquement éreintées par la critique. Cas d’école avec son livre Le Siècle de Sartre, paru en janvier 2000.

Les mots de Philippe Sollers avaient été prophétiques : « On va beaucoup parler du dernier livre de Bernard-Henri Lévy, et on aura raison » (Le Journal du dimanche, 26/12/1999) ; et cruels ceux d’Edwy Plenel, alors animateur d’une émission de téléachat sur la chaîne LCI et directeur de la rédaction du Monde : « Un livre monument, un livre passion, un livre de bonheur, de joie, de plaisir – je le dis parce que je l’ai partagé en le lisant – joie des idées, bonheur du débat, euh, au fond, plaisir de l’aventure intellectuelle […]. Certains de vos amis disent : c’est peut-être votre meilleur livre  ». À quoi avait répondu un écho presque hargneux du Nouvel Observateur (Bernard Frank) : « Le meilleur livre de BHL ». L’hallali était sonné ; les procureurs s’enhardissaient. Dans Le Figaro Magazine (15/01/2000), Franz-Olivier Giesbert écharpa un « livre magnifique […] grand livre haletant écrit à la mitraillette ». Pour Libération, Robert Maggiori jeta l’ouvrage au bûcher, estimant que « Le Siècle de Sartre redonne à Sartre sa stature ». Une accusation grave, formulée de surcroît par un journal qui avait su rester le fer de lance de l’anticapitalisme hirsute soutenu par Sartre, son premier directeur. Plus autorisé mais tout aussi fielleux, l’académicien Bertrand Poirot-Delpech (Le Monde, 19/01/2000) prêtait à l’accusé la réplique d’un personnage de Sartre : « J’ai pris le siècle sur mes épaules, et j’ai dit : j’en répondrai. »
« Hénaurme ! » glapit Claude Imbert dans Le Point ; « un livre très important », fulmina Claude Lanzmann sur la chaîne Paris Première ; « un monument élevé, avec intelligence et fidélité, à la mémoire de l’homme-siècle », s’étrangla Jean d’Ormesson dans Le Figaro. Les couteaux étaient tirés, il fallait choisir son camp : La Quinzaine littéraire étrillait « une œuvre impressionnante de maturité » ; ne reculant devant aucun coup bas, Télérama diagnostiquait « l’hommage à Sartre le plus complet, le plus argumenté, le plus vibrant ». Peu satisfait de ses commentaires insuffisamment sévères sur LCI, Edwy Plenel fixait son jugement dans une publicité publiée par Le Monde : « Un maître livre, un grand-livre » (3/03/2000).

Au bal des suce-pieds
Josyane Savigneau, la journaliste que BHL aimait , était sortie « de ce trépidant voyage » en réclamant « justice pour la vie, contre ces petits maîtres qui nous accablent de leur déploration fin de siècle, contre les “ressentimentaux” en rangs serrés derrière Bourdieu, Debray, Finkielkraut… » (Le Monde des livres, 21/01/2000). Le Figaro littéraire, sous l’impitoyable plume de Jean d’Ormesson, avait disséqué « le grand et beau livre de Bernard-Henri Lévy » La violence de ces réquisitoires indigna Catherine Clément, de L’Événement du jeudi : « Que les salauds se taisent, que les bourgeois la ferment, que les belles consciences ricanent à l’écart. Si vous ne voulez pas réfléchir, passez votre chemin. C’est un livre qui parle de nous à tous nos âges, un livre d’histoire et d’idées, de chair et de fureur » (20/01/2000). L’affaire prenait de l’ampleur. Un éditorial du Monde tenta d’apaiser le débat en évoquant le « riche et foisonnant Siècle de Sartre » (22/01/2000). Peine perdue. La Croix l’envenimait à nouveau, décrivant « Un BHL au meilleur de sa forme » (27/01/2000), tandis qu’Albert Sebag s’employait à briser moralement l’accusé : « Certains signes sont têtus et ne trompent jamais : Sartre est né l’année même où se concluait l’affaire Dreyfus, et c’est précisément à l’heure de sa mort qu’a été baptisée la “nouvelle philosophie”. S’il avait vécu, de Vitrolles à Sarajevo, l’auteur de La Nausée eût été au côté de BHL […] qui depuis bientôt trente ans incarne l’honneur des intellectuels français  ». Deux jours plus tard, les foudres prolétariennes de L’Humanité Hebdo se déchaînaient par la voix d’Arnaud Spire : « Le Siècle de Sartre tient le haut de l’affiche, ce n’est pas sans raison, et la plupart de ceux qui ont un préjugé défavorable du fait des prises de position passées de l’auteur en conviennent, après lecture bien entendu. »
Scandalisés par ces attaques odieuses, Le Monde des débats (février 2000) et Françoise Giroud (Le Nouvel Observateur, 3/02/2000) se commirent avocats d’office. L’un eut recours à la voyance : « On perçoit dans cet imposant travail quelque chose qui ressemble à la manière dont Deleuze, en bon lecteur de Spinoza et de Nietzsche, scrutaient les œuvres philosophiques, littéraires et artistiques à partir des flux de désir, de passion, d’affect qui les traversent et les portent » ; plus prosaïque, l’autre recycla le slogan d’une eau minérale vichyssoise : « Le livre de BHL est fort parce qu’il remet toute l’œuvre littéraire et philosophique [de Sartre] en perspective. » Soucieux de recadrer la polémique, Christian Sauvage (JDD, 6/02/2000) détecta en BHL « le Mick Jagger de la philosophie. Même omnipotence, même permanence ; même succès, même jalousie », travers dans lequel le rédacteur en chef adjoint du journal prit soin de ne pas tomber en se livrant à une véritable démolition : « Son livre est passionnant, absolument passionnant. Que ceux que la taille de l’ouvrage ou son sujet inquiète soient rassurés. C’est un livre non seulement accessible mais éclairant, parfois même lumineux. »

Exécution médiatique
Le Figaro Madame esquissa une manœuvre de diversion, titrant sa « une » du 12 février 2000 : « Sartre était-il un séducteur ? par Bernard-Henri Lévy », quelques pages plus loin, les piques fusèrent : BHL « publie un livre en marge des idées reçues » ; se répandirent les flots d’une coulée de haine : « Envolée foudroyante, passion jusqu’au bout vibrante, plaidoirie brillantissime. »
Le 16 février, Télérama versait la dernière pièce à charge dans un dossier déjà accablant : « Son Siècle de Sartre est un bon livre, profond, foisonnant et, ce qui ne gâche rien, agréable. Si ce gros pavé surnage dans le flot des publications de circonstance, ce n’est, pour une fois, pas uniquement dû à la notoriété de son auteur […] une véritable épopée des idées. » Trois jours plus tôt Franz-Olivier Giesbert avait tenté de clore cet « interminable procès » : « Un livre unanimement salué par la critique. Même vos ennemis ont dit que c’était génial » (Le Gai Savoir, Paris Première, 13/02). Dans un accès de lucidité, le directeur du Figaro avait décrypté la mécanique de l’exécution médiatique : « Le grand-livre, hein ! Puisque tout le monde le dit, j’ai le droit de le dire aussi. »


Pierre Rimbert

La Vache folle, n° 26, avril-mai 2000




 
< Précédent