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ÉCOLE

« Ambition réussite » : devenez manager d'école

Cabriolant sur le tremplin des « émeutes urbaines » de l'automne 2005, legouvernement entreprend une « réforme des ZEP ». Objectif : découper l'Éducation nationale en rondelles. En bonne poésie charcutière, ceprojet est baptisé « Ambition réussite ».

Le secret de la salade de poulpe réside dans lapréparation du mollusque : pour l'assouplir, on tabasse longuement l'animal contre une pierre. La recette de la « modernisation » des services publics recourt au même procédé. « Le grand problème de l'État, c'est la rigidité de sa main-d'œuvre », a expliqué Renaud Dutreil lors d'un petit déjeuner avec les pitreslibéraux de la Fondation Concorde le 20 octobre 2004 (1). Alors ministre de la Fonction publique, Dutreil a poursuivi entre deuxtartines au saumon sauvage : « C'est sur l'Éducation nationale que doit peser l'effort principal de réduction des effectifs de la fonction publique. Sur le 1,2 million de fonctionnaires de l'Éducation nationale, 800 000 sont des enseignants. Licencier dans les back-offices de l'Éducation nationale, c'est facile, on sait comment faire : on prend un cabinet de conseil et on change les process de travail, on supprime quelques missions. Mais pour les enseignants,c'est plus délicat. »
En effet, un tel projet nécessite un tabassage préalable destiné à amollir la résistance de l'institution fondée sur le statut de l'enseignant. De rapport Thélot (2004 [2]) en loi Fillon d'orientation sur l'avenir de l'école (2005), les coups se rapprochent. Ils viennent aussi de loin. En octobre 2002, le gouvernement Raffarin transformait le statut de maître d'internat-surveillant d'externat (MI-SE) en avorton de CPE. Auparavant, le surveillant bénéficiait des congés payés des enseignants, d'une durée de travail de 28 heures par semaine pourenviron 1 000 euros par mois et d'une nomination administrative ; son contrat pouvait courir sur sept ans selon les études menées. Le voici promu assistant d'éducation, avec 1 000 euros pour 39 heures hebdomadaires sans congés payés, et pendu au fil d'un contrat renouvelable chaque année selon le bon vouloir du chef d'établissement, métamorphosé en petit patron.

 

Le hennissement de Robien
Mis en appétit par la victoire sur le maillon faible, les« modernisateurs » salivent devant un plus gros morceau : le statut defonctionnaires des enseignants. La révolte des banlieues de l'automne 2005 sert de rampe de lancement, mi-décembre, à une réforme des zones d'éducation prioritaire (ZEP) selon le procédé détaillé par Renaud Dutreil : prendre toutes les mesures pour qu'un dispositif se dégraderapidement puis, quand la situation n'est plus tenable, annoncer une« réforme » qui la gâtera encore, et ainsi de suite...

L'idée de Robien confine au génie : sachant que près de 1 100 établissements classés en ZEP disposent de moyens supplémentaires, les 250 collèges les plus difficiles sont labellisés « ambition réussite » et bénéficieront dès la rentrée 2006 d'effectifs renforcés. Symétriquement, autant d'établissements jugés moins « durs » sortiront du dispositif ZEP dans les trois ans. Mais cet amusant jeu de vases communicants comporte son revers. Inspiré par les idées les plus farfelues du rapport Thélot, le ministère invente un nouveau poste réservé aux collèges « ambition réussite » : le « superprof », dénommé « professeur expérimenté », avec peu de classes mais devant accompagner les élèves et les jeunes enseignants. « Hé, hé ! », ricane Robien quiplagie ici le hennissement nerveux de Laurent Joffrin (lire notreenquête sur les esturgeons p. 12) : ces « postes à profil » ouvrent –enfin ! – une brèche dans le statut de fonctionnaire.

 

Patron-proviseur
Recrutés par une lettre de mission et non plus à la suite d'une mutation administrative, ils dépendront directement des chefs d'établissement et des inspecteurs d'Académie, et soumis à une évaluation des objectifs à atteindre chaque année. Une fois organisée la pénurie d'emplois (plus de 8 000 postes supprimés ces deux dernières années), le ministère aura loisir de laisser aux professeurs sans affectation le choix entre une mutation à Tataouine-sur-Orges et un emploi de « superprof ».
Les premières fiches de recrutement disponibles (3) évoquent le lyrisme des formulaires d'agences d'intérim : derrière les têtes de chapitre « Profil professionnel », « Missions », « Qualités requises », ou bien « Compétences requises pour animer les activités et piloter les missions », les qualités recherchées s'énoncent en novlangue entrepreneuriale : « Facilités de relations humaines », « Qualités d'organisation », « Actions en partenariat », « Aptitude à travailler en équipe », « Capacité à intervenir en accompagnement de pairs, à impulser une dynamique, une synergie », etc. En revanche, les connaissances disciplinaires se changent en « coloration disciplinaire », afin de multiplier les disciplines qu'un même professeur pourra enseigner. À quand un Capes (4) de « coloration disciplinaire » scientifique-anglais-coiffure, ou bien lettres-sport-arts ménagers ? Etdésormais, les proviseurs devenus patrons choisiront leur candidat idéal : de préférence non syndiqué et ayant l'esprit d'entreprise.


Notes :
(1) Propos rapportés par Charlie hebdo, 27.10.2004.
(2) Pour la réussite de tous les élèves : rapport de la commission du débat national sur l'avenir de l'École, présidée par Claude Thélot, Paris, La Documentation française, 2004. « Confrontée aux défis d'un environnement complexe, l'École doit développer des partenariats » avec des « élus, associations, entreprises, médias, services médicaux et sociaux, police et justice ».
(3) Académie de Limoges et collège Anatole-France de Montataire (Oise).
(4) Certificat d'aptitude au professorat de l'enseignement secondaire.

 

Dossier : ÉCOLE
Le Plan B n°2 (mai-juin 2006)

 

 
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