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ÉCOLE

Des parents démissionnés aux « parents démissionnaires »

Visite guidée de la zone d'éducation prioritaire préférée de Gilles de Robien : celle d'Amiens, ville dont il est maire.

Les ouvriers de l'entretien ont trimé dur, cette semaine-là, à Amiens. Deux jours durant, ils ont lustré les pavés devant l'entrée, kärcher et tout. Ils ont réparé, en vitesse, une dizaine de carreaux cassés. À la dernière minute, ils ont posé un revêtement sur la rampe handicapés, fixé un panneau sur la façade.
L'établissement est ouvert depuis dix mois, mais Gilles de Robien inaugure enfin, ce vendredi 10 juin 2004, « le plus beau collège de France ». Plutôt fier de son brushing, le maire-ministre lance solennellement à des élèves fictifs, car absents : « Cette part de génie d'Arthur Rimbaud, portez-la haut et fort. Belles études, bel avenir et simplement belle vie ! » Il s'émerveille du « jeu des lignes, volumes, formes et couleurs » qui fait « d'ores et déjà de cette construction une réussite ». La « réussite scolaire », elle, suivrait naturellement...
Dans la cour, un communiqué signé du « personnel d'Arthur-Rimbaud » passe de main en main : « Tant de préoccupations pour l'architecture et si peu pour les moyens humains, cela nous afflige. » Trois postes d'enseignants « ont été supprimés alors que le nombre d'élèves a augmenté, rendant difficile le suivi de chacun d'eux. La sécurité des élèves, le tutorat, l'aide aux devoirs, le soutien, les activités péri-éducatives et la prise en charge des exclus de classe ne sont plus assurés faute de personnel. Les deux tiers de nos effectifs emplois jeunes n'ont pas été remplacés et ne le seront pas ». Pleurnicheries d'ingrats insensibles au traitement social du chômage : Gilles a pris soin d'inviter les ex-« emplois jeunes » à boire une coupe de champagne lors de cette petite sauterie.

 

Robien tripote Rimbaud
Le théorème de Robien peut s'énoncer comme suit : tout problème se résout dès lors qu'il est posé dans un cadre « moderne » et « propre » – comme sa mise en plis. Cette fulgurance sent l'air du temps. Il suffirait de construire des prisons modernes et propres, des hôpitaux psychiatriques modernes et propres, des centres culturels modernes et propres, des maisons de l'emploi et de la formation modernes et propres, une maison du logement moderne et propre, et bientôt une maison de la réussite éducative moderne et propre.
Tripotant une maquette, le maire d'Amiens prophétise l'avenir du quartier nord : « Là, vous allez avoir un hôtel d'entreprise, là vous avez le centre d'activités et de services, là vous avez la Maison du temps libre, là vous avez... euh, je sais plus quoi, un centre de loisirs ou je sais plus quoi, là vous avez la police nationale, en face du collège vous allez avoir une esplanade qui va ressembler à l'hôtel de ville... » Six appels d'offres qui tintent à l'oreille de Bouygues comme une symphonie d'euros, et voilà une zone sensible transformée en paradis...

 

Sauf que, derrière les murs « modernes et propres », les difficultés demeurent.
Ainsi, dans le nouveau collège inauguré par le futur ministre de l'Éducation, 78% des jeunes sont classés en catégorie IV par l'Éducation nationale : « défavorisés ». Cela, malgré l'odeur de peinture fraîche qui, selon les prévisions de Robien, devait attirer les élèves d'un quartier voisin moins démuni. Cette année, pourtant, seuls trois enfants de CM2 sur vingt-cinq se sont dirigés vers la classe de sixième d'Arthur-Rimbaud ; les autres ont intégré la Sainte-Famille privée ou réclamé des dérogations à la carte scolaire1. Ici comme ailleurs, les baguettes magiques d'un « plan Marshall » ou d'« ambition réussite » (lire page suivante) se brisent sur une réalité : le collège n'échappe pas à son environnement. À l'instar des habitants, les enseignants sont moins confrontés à la violence qu'à une profonde « démotivation scolaire » des élèves et de leurs parents. « Démotivation scolaire » qui fait écho à la résignation du dehors...

 

Zone de licenciement prioritaire
Dans les années 1960, la ZUP s'était construite comme une excroissance de la zone industrielle. Il fallait loger les ouvriers, les employés, les jeunes cadres des usines en expansion : Goodyear, Dunlop, Valéo, Procter et Gamble, etc. Mais, depuis, Lee Cooper a fermé, suivi de plusieurs grands établissements. Les autres ne recrutent plus qu'au compte-gouttes, des intérimaires de préférence. Voilà « la zone ». Elle ne s'écroule pas encore, mais elle fléchit, se fissure. Et, derrière c'est tout le quartier nord qui flanche. Le taux de chômage officiel atteint désormais 34,2%, et celui des 16-25 ans 54,6%. Dans cet éden, les parents démissionnés se changent aux yeux de l'administration et des journalistes2 en « parents démissionnaires ».
Après les diplômes du père, ceux de la mère surtout, « le revenu est un des principaux facteurs contribuant aux disparités de devenir scolaire », note le Conseil de l'emploi, des revenus et de la cohésion sociale3 : à 11 ans, 44% des enfants pauvres présentent un retard de scolarité, contre 23% de leurs camarades. Vient ensuite le logement : « Être deux enfants par chambre augmente de 12% la probabilité d'être en retard à 15 ans par rapport à une situation où il y a strictement plus d'une chambre par enfant. » Or, contre ce surpeuplement, les « parents démissionnaires » du quartier nord mènent un combat de chaque instant : retourner à l'Opac semaine après semaine, protester dans le hall, produire les attestations du médecin, se prévaloir d'un CDI, adhérer à une association, contacter un élu à la commission d'attribution, apporter leur livret de famille pour prouver que, oui, pour de bon, on dort à six dans un F 2, requérir une contrôleuse qui vérifiera qu'il faut bien tirer un matelas de sous le lit et l'installer dans la cuisine, et enfin s'armer de patience, deux, trois, quatre années4. Pour la seule ville d'Amiens, et de l'aveu du directeur de l'office de HLM lui-même, « 6 000 demandes sont en attente », dont « plus de 1 000 classées "urgentes" ». C'est que, sous couvert de « rénovation urbaine », on a détruit plus de « logements sociaux » qu'on n'en a construit.


Notes :

(1) La carte scolaire assigne un établissement scolaire aux enfants en fonction de leur lieu de résidence.
(2) Jean-Marie Gautier, l'un des plus brillants espoirs du Parti de la presse et de l'argent injustement confiné au poste d'éditorialiste de Paris-Normandie, réclame entre deux repas d'affaires des « sanctions financières pour les parents démissionnaires » : « C'est un premier pas inévitable, mais il en faudra d'autres pour que l'école redevienne ce que l'on appelait avec respect et nostalgie, un sanctuaire ». (12.1.06)
(3) Cerc, Les enfants pauvres en France, Rapport n° 4, Paris, La Documentation française, 2004, p. 106.
(4) Lire Fakir n° 28, juin 2006.

 
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