La « violence à l'école », un écran de fumée
La violence à l'école ne s'explique pas sans la violence sociale autour de l'école et la violence économique contre l'école. La première excite les journalistes ; le reste les endort. Mais les agressions d'enseignants montées en chantilly occultent le mouvement de l'étau qui se resserre. Sur les habitants des quartiers touchés par la grâce du libéralisme, sur l'Éducation nationale, « modernisée » à coups de suppressions de postes.
Les enseignants du collège Lenain-de-Tillemont de Montreuil, en Seine-Saint-Denis, n'ont décidément pas de chance. En janvier 2006, une agression sérieuse se produit au moment précis où les médias ouvrent une nouvelle période de chasse à la violence scolaire. Comble d'infortune, un journaliste de l'Agence France-Presse (AFP) a scolarisé sa progéniture dans ce collège, fréquenté à plus de 90 % par des enfants issus de familles « défavorisées ». Résultat prévisible : une dépêche AFP tombe le 25 janvier : « Montreuil : un élève de sixième tente d'étrangler une enseignante. » Thomas Vachellerie, professeur d'éducation physique et sportive,frissonne encore lorsqu'il raconte au Plan B « l'arrivée d'une horde dejournalistes » le lendemain à l'aube : « Ça fait une impression bizarre : ils viennent à quinze télés, de partout, et dix minutes plustard ils repartent. Ils chopent des élèves qui sont là, qui vontcontredire la version du professeur... les élèves s'échauffent. » Et le rédacteur en chef félicite son limier pour cette enquête de fondqui fait aussitôt l'ouverture des journaux de TF1, France 2, France 3 et M6. « Évidemment, peste l'enseignant, ça ne nous plaît pas puisque c'est uniquement sur la violence scolaire. On sent bien qu'on va se faire récupérer sur le côté sécuritaire, alors que ce n'est pas le sujet principal. »
Un cas d'école Persuadée que les journalistes savent lire, l'équipe éducative réaliseun dossier de presse complet sur la situation du collège : suppression de 3 postes de surveillants alors que le nombre des élèves a progressé de 23 % en six ans (de 418 à 585), et détérioration du statut de cepersonnel depuis trois ans ; augmentation importante de la part desenfants issus de familles pauvres et précaires (de 65 à 90 %) ; équipe administrative tournante et peu expérimentée ; suppression en 2005 du fonds social de cantine ; montant dérisoire des bourses scolaires, etc. Et, pour bien signifier aux reporters que le problème n'est pas lié à la sécurité, l'équipe conclut : « Ce dont nous avons réellement besoin aujourd'hui, bien au-delà d'une formation à l'autorité, ce sont des moyens qui nous permettent demettre en place une politique éducative ambitieuse pour des jeunes qui possèdent par ailleurs de nombreuses capacités. » Toujours pleins d'espoir, les enseignants tentent alors de « contacter des médias plutôt écrits en se disant que ça sera peut-être mieux. Et là, on n'a pas beaucoup de retour. On a Le Monde qui fait un entrefilet pas très satisfaisant, et un article dans L'Huma un peu plus long. » Un résultat peu différent de la couverture par les télévisions. L'AFP,dont le service Éducation – signe des temps – a été fondu dans les Informations générales, qui s'occupent entre autres des chiens écrasés,fait la sourde oreille. En revanche, l'agence de presse propose à ses clients une dépêche alléchante : « Les principales agressions contre des enseignants depuis dix ans » (26.1.06). Le ton est donné. Le Parisien consacre sa couverture à « Un élève de sixième a voulu étrangler une prof : l'escalade » tandis que la presse nationale épice de quelques remarques de fond un traitement globalement spectaculaire : Le Figaro titre « Une enseignante enceinte agressée » ; Libération, « Mobilisations et tensions à l'école » ; Le Monde raconte comment « Un élève de sixième a tenté d'étrangler une enseignante à Montreuil ». La déléguée du Syndicat national des enseignements du second degré (Snes), harcelée chez elle par des journalistes avides de détails sur le déroulement de la strangulation,finira par abandonner son mandat. « On ne maîtrisait plus rien face aux petits renards de l'info, se souvient Philippe Ceschin, professeur de maths à Lenain-de-Tillemont. On était presque des spectateurs de ce qui se passait ».
Comique de répétition Ce jeudi 26 janvier, les enseignants du collège sont en grève, commenombre de leurs collègues du département de la Seine-Saint-Denis, à l'appel de quatre syndicats. Ils dénoncent la réforme des zonesd'éducation prioritaire (ZEP, lire p.6-7) et les suppressions de postes décidées par le gouvernement. De violence scolaire, il n'en est pas question. « On voulait mobiliser sur les moyens et aussi sur la politique ZEP, précise Pierre Claustre, secrétaire adjoint du Snes 93. À partir de décembre, on était scandalisés par les mesures que proposait de Robien. Donc on voulait mettre un coup sur les ZEP. C'est là qu'estvenue l'idée d'occuper les établissements la nuit. C'était... pour les médias, quoi. Mais à chaque fois c'était détourné, indubitablement. Àchaque fois on ne nous parlait que de violence. » En effet, l'AFP a reçu le message cinq sur cinq. Sa dépêche du 26 janvier consacrée au mouvement de grève klaxonne : « France : révolte des enseignants face à la montée de la violence à l'école ». La suite relève du comique de répétition. Pour Le Figaro, « Les professeurs de Seine-Saint-Denis défilent contre la violence ». Et dans La Voix du Nord, la grève contre le manque de moyens débouche sur un pétillant « Violences scolaires : des pistes et une grève » (27.1.06). « Le plus drôle, rigole le secrétaire du Snes, c'était le coup de fil d'un journaliste d'Arte que j'ai eu plusieurs fois le mardi d'avant la grève : il m'engueulait presque parce qu'on ne parlait pas de la violence dans nos tracts. » Sourds, analphabètes, mais hélas pas muets...
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