« Quand un jeune entre dans l'entreprise, on le prévient : “Lui, c'est Guendouze, CGT, faut pas lui parler.” » Entré au Carrefour d'Écully en 1978, Mohamed demeure au plus bas échelon, le « MB », dans les fruits et légumes : « Un directeur m'a proposé d'évoluer, mais il fallait quitter la CGT... » Même discrimination, classique, pour Michel Frénéat : trente et un ans de boutique, et toujours pas chef du rayon boucherie, ni même adjoint. Pas la moindre promotion.
Dans leur local syndical, situé juste à côté de la sécurité, des agents « sont venus vers 22 heures, 22 h 30 soi-disant pour “mettre deux vis”. Je leur ai proposé de venir la journée, ils ont refusé, ils m'ont dit “Non, non, on ne le fait que le soir”. Une ou deux fois, quand j'appelais l'inspecteur du travail, le lendemain comme par hasard le directeur était au courant. Et quand un salarié entre ici, je ne sais pas comment mais aussitôt ils le voient, ils le convoquent dans leur bureau : “Pourquoi tu es allé là-bas ? Il ne faut pas...” À mon avis, ils ont posé des caméras et des micros. » Ce que confirment deux anciens « espions » employés par la direction pour surveiller les éléments indisciplinés.
Toutefois, Guendouze et Michel font figure de chanceux comparés à Thierry Laniel. Lorsque ce dernier a créé, en 1995 une section CGT au Carrefour de Givors, le management l'a « isolé » avec un poste d'après-midi parmi les croquettes pour chiens. Une mise en quarantaine, de peur qu'il ne contamine le personnel. Courant 1999, son père agonisait d'« un cancer de l'amiante ». « Ils savaient très bien que j'étais psychologiquement atteint. » C'est le moment que choisit la direction de son hypermarché pour l'accuser d'un « vol de tickets-restaurant », avec convocation au commissariat et perquisition à la clé. Le procureur classera l'affaire, « mais ça m'a traumatisé, je me suis mis en maladie. »
Le recours à la police, à la justice, aux accusations fantaisistes, c'est presque une habitude pour se débarrasser d'un délégué gênant. Au Merlan, dans les quartiers Nord de Marseille, Mohammed Bedouche en a fait les frais. Avant de s'employer à le faire licencier, la direction a averti : « Tu es un rassembleur dangereux.
On connaît ta situation financière. Tu es en apnée pendant les quinze derniers jours du mois.(3) » C'est que là-bas comme à Givors, comme à Écully, la CGT triomphe aux élections, obtient la majorité parmi les ouvriers et employés. Un signe « menaçant »...