Prodige de la mondialisation
Les robinets picards arrivent à pied par la Chine
Dans le pays du Vimeu, en Picardie, serrureries et robinetteries ont façonné une terre de bas salaires et d'anarcho-syndicalisme. Aujourd'hui, ce tissu se déchire.
Sur la place de Friville-Escarbotin (Somme), Jean Jaurès peut s'arracher sa barbe de bronze : Laperche doit fermer. Ainsi en ont décidé les Suédois. Cette serrurerie date pourtant de 1789 et compte encore 181 salariés, contre 290 en 2003. « On n'a pas de déficit, enrage Éric Guérandelle, délégué CGT, nos carnets de commandes sont pleins à craquer, on a des projets plein les tiroirs... » La maison mère – ou plutôt d'adoption, après un rachat en 1994 – se porte bien : l'action du groupe Assa-Abloy, numéro 1 mondial de la robinetterie, a doublé depuis 2003. Elle a encore grimpé de 25 % cette année, tandis que les ventes progressaient de 16 % sur les six derniers mois. « C'est une des entreprises qui innovent le plus, poursuit Éric Guérandelle, et elle ferme. Ça, c'est vraiment mauvais signe pour toutes les autres. » Toutes les autres, oui : car dans ce « Vimeu rouge », 4 000 salariés travaillent dans la métallurgie. Le taux d'emploi industriel s'élève ici à 46,2 % – trente points au-dessus de la moyenne nationale (17,5 %). Un secteur qui tangue et pourrait bien couler demain...
Contrefaçon made in China « Ce qui se passe à Laperche, c'est dommage mais c'est inéluctable. Il y en aura d'autres, parce qu'on est dans un bassin mono-industriel avec une main-d'œuvre peu qualifiée. Sauf grand changement, le Vimeu est condamné dans les dix ans. Que faire ? » Qui est cet oiseau de mauvais augure ? Un syndicaliste en bleu de chauffe campé sur ses « archaïsmes » ? Non, au contraire : l'homme, la trentaine passée, porte costume et cravate. Didier Guareschi, PDG de GRK, aux commandes de 72 salariés. Cette robinetterie, il l'a héritée de son grand-père, immigré italien, et l'usine – une bâtisse sous un porche, en plein cœur de Friville – n'a pas bougé depuis 1938. Il incarne bien cette nouvelle génération de patrons telle qu'un employé nous l'avait décrite : moins industriels que commerçants, moins présents à l'atelier qu'aux cotations des cours internationaux, moins en blouse de travail qu'en uniforme de passager première classe. « Je reviens de Chine, là. Faut être constamment derrière eux... – Parce que vous fabriquez là-bas ? – On est obligés. Les coûts de production sont dérisoires : importer de Chine une pièce toute faite revient moins cher que se fournir en matière première ! On subit ça, aussi, la spéculation de tous ces mecs qui n'ont jamais touché un bout de cuivre... Il faut voir comme les prix ont grimpé [130 % en deux ans]. Alors on fait venir aussi bien des composants que des robinets finis. – Ils portent la marque GRK sans être produits ici. C'est un peu une contrefaçon, non ? – Non, non : on impose un cahier des charges qui nous permet de garantir la qualité de la maison. C'est très courant maintenant, on n'est pas les seuls. Et sinon, que faire ? » Nous nous baladons dans les « carrés » usinage, matriçage, etc., presque déserts en cette fin d'après-midi. « Trente pour cent de notre activité, désormais, repose sur le négoce : on achète, on vend. On a maintenu la production en se concentrant sur du matériel à haute valeur ajoutée : dans le médical, ou des compteurs. Mais nos clients vont parfois se fournir directement en Chine. Alors, que faire ? L'espoir, c'est que la Chine rattrape un jour notre niveau de vie et qu'elle s'intéresse à nouveau à son marché intérieur. » En attendant...
Reconversion dans l'emballage Chez GRK, on fabrique encore. Didier Guareschi deviendra bientôt une exception. Car l'avenir, nous répète-t-on, c'est la logistique. Un petit tour chez Newell Window Fashions, à Feuquières-en-Vimeu, suffit à s'en convaincre... Ici, on usinait des tringles à rideaux. À présent, plus de tourneuse, plus de fraiseuse, plus de machines. Devant nous, Lydia emballe juste des tiges sous plastique. « Il y a dix ans, on avait encore des chaînes de production, explique Mickaël Didime. Petit à petit, on nous a tout retiré, et maintenant les barres arrivent toutes faites de Chine. Les ficelles proviennent d'une autre entreprise, les passants amovibles aussi. Et nous, on n'a plus qu'à tout enfiler dans une boîte. Ensuite, on ajoute la marque d'une grande surface de bricolage. » Après Lydia, d'ailleurs, les produits partent à l'étiquetage : Leroy-Merlin, Castorama et consorts. Pour les tringles en bois ou en laiton, il n'y a même plus à emballer. Juste à réexpédier des cartons estampillés Made in China : « C'est mon boulot aujourd'hui, poursuit Mickaël : préparateur de commandes. Avant, j'étais régleur sur machine, j'avais même suivi une formation spécifique. Deux ans après, on m'a reclassé. » Derrière, c'est l'entrepôt des arrivages. « Dans cet atelier, avant, on vernissait les barres de bois. Elles sont peintes ailleurs, désormais. Et, dans le coin, ce sont les stores. – Ils viennent d'où ? – Du Portugal, je crois. » Coup d'œil sur l'emballage : Made in China. « Il y a cinq ans, peut-être plus, ils avaient été délocalisés là-bas, mais c'est comme les supports partis en Espagne, aujourd'hui tout est fait en Asie. Les embouts plastiques étaient fabriqués en Angleterre, le site a fermé, ils voulaient tout délocaliser en Chine. On s'est battus pour garder le conditionnement. »
Chez Valentin, spécialiste de la salle de bains (poires de douche, tuyauterie, robinets, etc.), près de la moitié de l'effectif s'est volatilisé en dix ans. La famille continue de diriger mais la boîte a migré. « Depuis 2001, Valentin a sa propre unité de production en Tunisie, explique Jean-Pierre Létuvé, délégué syndical. La fabrication représente moins de 20 % de notre chiffre. J'avais une qualification de régleur, avec un salaire d'ouvrier professionnel, désormais je mets des emballages plastiques – ils appellent ça thermoformage – au Smic. » Cadeau de la maison pour lui et 90 % de ses collègues.
American spoken Cet abandon de la production au profit de la logistique intervient souvent en aval de bouleversements capitalistiques. Ainsi, LecatPorion est passée aux mains des Anglais de Swish, avant son rachat par Newell Window Fashions France, elle-même filiale de Newell Rubbermaid, basée aux États-Unis, avec comme actionnaire AXA, des parts anglaises, etc. Même chose pour Laperche, maison familiale revendue en 1994 au groupe Poliet, lequel est avalé en 1996 par le suédois Assa Abloy, qui s'offrait également Fischer et Stremler, deux autres serrureries du coin. Watts Industries a pris possession de la Société française de robinetterie. L'italien Cisa a gobé le serrurier Bricard, avant d'être happé à son tour par l'américain Ingersoll Rand... Cette délocalisation des capitaux conduit presque naturellement à une délocalisation des usines : les liens se rompent entre les propriétaires et la région, ses notables, ses travailleurs. Le patron qui licencie n'aura, dans sa ville et dans sa vie, aucun opprobre à subir, ni manifestations ni articles de presse : il habite à des centaines ou à des milliers de kilomètres du site dont il décide la fermeture, et c'est à peine s'il apparaît derrière l'anonymat de son conseil d'administration. C'est bien ce qui se passe à Laperche : contre qui les salariés pourraient-ils protester ? Personne. Avec qui négocier ? Personne. Ils se retrouvent ainsi face à un mur, alors qu'ils ne connaissent même pas le nom de leur big boss...
No future ? « Dans le Vimeu, 150 à 200 salariés sont licenciés chaque année des PME liées à la métallurgie », décompte Gilles Humel, de l'Union locale CGT-Bresle. Ce n'est déjà pas gai, au présent, pour les virés. Mais c'est encore plus inquiétant au futur, pour les jeunes. Où travailleront-ils ? Car une culture ouvrière ne se transforme pas en une génération : dans « une région où déjà plus de 3 000 jeunes quittent le système scolaire sans diplôme, le Vimeu détient le taux le plus élevé de Picardie, avec 28,8 % de sans-diplôme chez les 15-59 ans ». Malgré cette absence de qualification, le taux de chômage demeurait sous la moyenne nationale (9 %, contre 11,4 % pour le département de la Somme et 10,1 % pour la France), et le nombre d'allocataires du RMI assez faible (3,2 %, contre 4,4 % dans la Somme1). Comme s'il existait jusqu'alors une « garantie d'emploi » même sans BEP, sans bac pro, sans BTS. La transmission intergénérationnelle qui s'opérait notamment sur le lieu de travail remplaçait plus ou moins les lycées techniques. « Des collégiens qui se présentent ici, témoigne Didier Guareski, ça arrive encore. Il y a vingt ans, s'ils étaient sérieux ou courageux, on embauchait. Maintenant, on réclame minimum un CAP ou un BEP : on assiste à un changement dans le type d'opérateurs. » Compte tenu de la raréfaction des postes, seuls les plus titrés réussiront alors cette reconversion. Il va falloir aimer l'école...
Vimeu, du rouge au vert
« Sur une terre de bas salaires naissent toujours des conflits sociaux plus ou moins violents », explique Gilles Humel, de l'union locale CGT. Dans ce « pays » à l'ouest de la Somme, le développement de la métallurgie s'est accompagné d'un puissant mouvement anarcho-syndicaliste : le Vimeu était rouge, et le souvenir des révoltes ouvrières reste vif. Depuis les années 1980, la désindustrialisation a douché les ardeurs militantes. Mais les maires et conseiller général communistes sont régulièrement reconduits. D'aucuns le rêvent en vert, ce Vimeu. Coincé entre villes balnéaires et arrière-pays de bocage, il offre « un potentiel touristique qui reste à développer », selon la chambre de commerce et d'industrie. Les touristes, parisiens, hollandais, danois et même américains, achètent à tour de bras : 90 % des ventes en agence concernent des résidences secondaires détenues à 30 % par des Anglais et des Belges (Courrier picard, 19.6.06). Les prix de l'immobilier flambent, les constructions de logements sociaux se raréfient, vu le prix des terrains. Conséquence : les « locaux », dont une majorité ne disposent que de revenus modestes, peinent à se loger. Ex-futurs chômeurs métallos, ils pourront toujours se reconvertir en jardiniers, femmes de ménage ou majordomes dans ces nouvelles demeures. Un recul de deux siècles, presque un retour aux sources...
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Le ravi du village planétaire
Certes « la situation de la métallurgie ressemble à celle du textile » et il « va y avoir de la casse ». Mais le secrétaire général de la chambre patronale du Vimeu « positive ». Pendant que la production fuit en Chine et les producteurs à l'ANPE, Stanislas Rénahy dévoile au Plan B les recettes de la « modernité » industrielle : « Il faut miser sur plus de conception, de garanties clients, développer la chaîne logistique, oui, être inventif... C'est un challenge. Je dois vous sembler un peu trop optimiste, non ? – Euh... Oui, enfin, c'est pas vraiment le climat qui règne dans les PME, du moins dans l'activité métallurgique... – Oui, bon, je suis sans doute un peu déconnecté de la réalité, c'est peut-être parce que je rentre de vacances, je suis en forme. Il y a un virage, une mutation du savoir- faire, ouais, qu'il faut prendre. Dans le Vimeu, y a un terreau de caractères, de chefs d'entreprise... Il faut prendre le risque ». Or les « risques », les salariés n'en prennent pas assez et les patrons en subissent beaucoup trop : « Il faut orienter vers les métiers techniques, c'est une véritable connerie sinon ! Le travail manuel doit être valorisé ! Qu'on arrête de faire chier les patrons avec des inspections, des machins... On laisse pas suffisamment de mou... Bon, c'est un discours très entrepreneurial que je vous tiens là, mais c'est vrai quoi, il faut se dire “je vis en France, j'ai la pêche, j'ai envie d'innover”... Enfin, je positive peut-être trop . » Les délocalisations ? Notre ami positiviste ne voit pas le problème : « De la marchandise Made in China, je dis : plus il y en a qui rentre, mieux c'est pour l'entreprise : ça veut dire qu'elle a des commandes ! Et puis, vous savez, la domination de l'Occident sur le reste du monde, c'est infime finalement sur toute l'Histoire de l'humanité. On a commencé à émerger quoi, vers le... xviiie, et encore, surtout xix-xxe siècles, c'est pas grand-chose, on n'est pas toujours les plus forts... Les patrons d'ici, quand ils vont à l'étranger, ils voient le dynamisme de ces pays en croissance, et ils reviennent en disant “Mais, en France, c'est la préhistoire !” » Ne reste plus au secrétaire général de la chambre patronale du Vimeu qu'à prendre sa carte au Parti communiste chinois.
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Notes : (1) Selon l'Insee-Picardie 2005 et 2004.
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