En 1962, le Parti travailliste n’avait pas encore été mastiqué par les dents blanches de Tony Blair. « Il n’y a aucun doute sur les objectifs du Marché commun, analysaient ses militants. C’est une tentative des organisations capitalistes […] pour perpétuer l’exploitation à l’échelle européenne [1]. »
Onze ans plus tard, le gouvernement conservateur d’Edward Heath impose à une opinion publique massivement défavorable l’adhésion du Royaume-Uni à la Communauté économique européenne (CEE). Pompidou le récompense d’une caisse de grand bordeaux. En réponse à ce coup de force, les travaillistes s’engagent, à la veille des élections de 1974 (qu’ils remporteront), à renégocier le maintien dans la CEE [2]et à organiser un référendum sur le sujet. Nommé en février 1974, le gouvernement d’Harold Wilson en fixe la date au 5 juin 1975.
Des conciliabules s’engagent avec les partenaires européens, qui acceptent de lâcher quelques miettes afin de contrecarrer les « eurosceptiques ». En août 1974, un sondage Gallup indiquait que 31 % seulement des personnes interrogées étaient favorables au maintien de leur pays dans le Marché commun.
En dépit de la maigreur des concessions obtenues, Wilson choisit de défendre le maintien de la Grande-Bretagne dans la CEE. Les militants travaillistes ne l’entendent pas de cette oreille. Au cours de leur congrès d’avril 1975, ils réaffirment par une écrasante majorité (deux voix contre une) leur volonté de quitter l’Europe. Le PPA anglais va donc orchestrer un « débat démocratique » comme il les affectionne : d’un côté, la baleine pépéique des leaders de tous les grands partis soutenus par la presse dominante et les milieux d’affaires ; de l’autre, quelques sardines sardones.
Caviar pour le « oui »
Les partisans du « oui » se regroupent autour de Britain in Europe, une organisation présidée bras dessus bras dessous par le travailliste Roy Jenkins et le conservateur Edward Heath. Son vaisseau amiral est un immeuble cossu d’Old Park. Le trésorier du lobby, l’homme d’affaires Alistair McAlpine, gardera un souvenir ému de leur cantine, établie au Dorchester Hotel, un palace voisin : « Les petits déjeuners étaient délicieux. Rognons, saucisses, bacon, œufs brouillés, harengs fumés… En plus, il n’y avait pas de serveurs dans la salle, alors personne ne nous entendait comploter. On ne s’est pas gênés. » Aucun problème pour régler l’addition : « Dès que la campagne a commencé, raconte McAlpine, l’argent a commencé à affluer. Les banques et les grandes industries ont injecté de très grosses sommes. [3] » Une juteuse opération de ratissage menée – entre autres – auprès de Shell, d’Imperial Chemical Industries, de Marks & Spencer, sans oublier la Commission européenne. Quant à la contribution du gouvernement (125 000 livres sterling), elle ne représentera que 8 % des ressources déclarées qui abreuvent l’organisation [4]
Lentilles pour le « non »
Le camp du « non » est au régime. Sous l’égide du National Referendum Campaign (NRC), il ne dispose que de deux bureaux et d’un maigre budget financé à 94 % par l’État. « Nous devions nous débrouiller avec des bouts de ficelle, rien à voir avec l’opération Rolls Royce de l’autre camp », dira l’un de ses animateurs. NRC rassemble surtout des militants de gauche (les « durs » du Parti travailliste, des syndicats, des associations) mais tolère aussi, par nécessité, quelques figures du parti conservateur et de la droite nationaliste, avec lesquels les « rouges » évitent de se compromettre en public.
Un improbable attelage, exploité par des oui-ouistes soucieux de faire oublier leurs propres accointances. « L’idée centrale de notre campagne, avouera lord McAlpine, était de dépeindre les anti-marché comme des individus instables et dangereux qui nous conduiraient dans l’impasse. Notre boulot, c’était de prouver non pas que le maintien dans la CEE était raisonnable, mais que ceux qui proposaient d’en sortir étaient cinglés ou quasi-marxistes. »
La douce Margaret Thatcher enfourchera cette rhétorique de la peur, à la Chambre des communes, le 8 avril 1975 : « Si nous voulons donner à nos enfants un maximum de paix et de sécurité dans un monde incertain, ce que nous avons de mieux à faire est de rester dans le Marché commun ». Et de menacer : « Si nous nous retirons maintenant, ce sera un saut dans le vide. » Creusant cette vision d’épouvante, un dessin du Daily Mail (20.5.75) est ainsi légendé : « Jour ordinaire dans la vie de la Grande-Bretagne assiégée. Plus de café, de vin, de haricots et de bananes jusqu’à nouvel ordre. »
Hormis la BBC, qui promet l’égalité du temps de parole entre les deux camps – une extravagance, comparée au discours de parti unique déversé trente ans plus tard sur les ondes françaises –, la déferlante d’eurobéatitude emporte le reste des médias. À l’exception du journal communiste The Morning Star, tous les quotidiens nationaux battent tambour pour le « oui », accompagnés des hennissements (non comptabilisés) d’artistes, de sportifs et autres vedettes de télévision. Si les journaux à gros seins se font discrets – The Sun ne publie rien sur le sujet avant les derniers jours de la campagne –, c’est parce qu’ils jugent le principe même du référendum exagérément démocratique.
Pluralisme à opinion unique
Le comptage de la totalité des articles publiés par les quotidiens nationaux dans les quatre semaines ayant précédé le référendum atteste des scrupules journalistiques : The Daily Mirror (quotidien le plus diffusé) a consacré quatre à cinq fois plus d’espace aux partisans du Marché commun qu’à ses adversaires (69 % pour le « oui », contre 15 % pour le « non », le reste étant classé « neutre ») ; The Daily Mail, trois à quatre fois plus (61 %, contre 17 %) ; The Daily Telegraph, trois fois plus (55 %, contre 19 %) ; The Times, presque deux fois plus (42 %, contre 25 %), etc.
« Tous les responsables des partis, les puissances de l’argent et les propriétaires de journaux étaient déterminés à obtenir un vote “oui” à n’importe quel prix et à détruire quiconque soutenait une vue contraire », se souvient Tony Benn, l’une des grandes figures de la gauche anglaise de cette époque. Au terme de cette orgie de pluralisme, le résultat du référendum – donné perdant six mois plus tôt – ne surprend personne : le « oui » écrase le « non » par 67,2 % contre 32,8 % (avec une abstention à 35,5 %). Très vite, les Britanniques vont déchanter, et la construction européenne redevenir impopulaire. À tel point que, trente ans plus tard, le gouvernement travailliste de Gordon Brown jugera plus sage de faire adopter le traité de Lisbonne par la voie parlementaire. La démocratie se déguste avec modération.