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Quand l'appropriation privée des journaux n'était pas une « évidence »Le Front populaire contre la presse qui mentIl y a soixante-dix ans, le Front populaire eut affaire à des médias qui présentent bien des points communs avec les nôtres. Les patrons qui plastronnent soumettaient les grands journaux à leurs caprices. Mais la gauche avait son Plan B : elle promettait de libérer la presse de la domination de l'argent.1936 : tandis qu'enfle la houle des grèves délicieuses, les ancêtres de Bouygues, Lagardère et Dassault sirotent une Pina colada dans leur sofa de soie : ils sont aux commandes de journaux influents. Paris-Soir, qui tire à plus de 1,5 million d'exemplaires, appartient depuis 1930 à Jean Prouvost ; le patron du textile du Nord possède également L'Intransigeant. Le tyrannique Maurice Bunau-Varilla, gonflé d'or par les chantiers du canal de Panamá, utilise depuis plus de trente ans Le Matin (300 000 exemplaires) pour défendre ses intérêts personnels. Quant au JournalTemps (l'équivalent du Monde), contrôlé depuis 1929 par le Comité des forges et le Comité des houillères (le Medef de l'époque) ? Ou de L'Ami du peuple, lancé en 1928 par le parfumeur milliardaire d'extrême droite François Coty... Même le publiciste de droite Henri de Kérillis reconnaît cette hostilité générale à la gauche : « Les communistes et les socialistes n'ont aucun accès à la grande presse alors qu'elle vous ouvre toutes ses tribunes », écrit-il en 1937 au colonel de La Rocque, président des Croix-de-Feu, ligue nationaliste et anticommuniste (1).
Contre la « presse pourrie aux ordres du capital »
Les idées de l'oncle Léon En 1928, Léon Blum avait exposé son programme pour un service public de l'information généraliste, sans s'attarder toutefois sur les détails précis de sa mise en œuvre : « Les journaux seraient publiés par les soins et sous la responsabilité des partis politiques. Il suffirait qu'un parti fût représenté au Parlement pour participer de droit au service. Le service public fournirait les locaux, le matériel d'impression, des budgets de rédaction équivalents. Il centraliserait la publicité commerciale et la perception de toutes autres recettes de publicité. Toute intrusion d'intérêts quelconques dans la rédaction serait frappée des mêmes peines que le trafic d'influence et la corruption de fonctionnaires. Le service assurerait également le transport, la distribution, la vente au détail des journaux. Bref, le handicap entre les journaux n'aurait d'autres éléments que la qualité de la rédaction, l'originalité de la présentation, et surtout la force de rayonnement du parti auquel il se rattache.(5) » L'information télégraphique, selon lui, devait être placée sous le contrôle d'une organisation internationale dépendant de la Société des Nations. Ce service public serait géré par un office regroupant les représentants des journalistes, des ouvriers du Livre, de l'État et des partis, ainsi que diverses personnalités des lettres et de l'enseignement.
En 1937, Blum ne paraît pas avoir changé d'avis : « Je me demande si ce n'est pas par la presse qu'un régime de nationalisations devrait commencer », s'interroge-t-il le 4 décembre devant des militants de la SFIO (section française de l'Internationale ouvrière). Pourtant, le projet de loi déposé le 26 novembre 1936 ne prévoit pas cette nationalisation : il comprend des dispositions répressives contre la diffamation et les « fausses nouvelles », ainsi que des mesures générales contre la vénalité de la presse (interdiction de distribuer des fonds secrets, obligation faite à certains périodiques d'adopter un statut de société anonyme afin de permettre de contrôler la nature de leurs ressources). Mais l'essentiel a été oublié : Vaillant-Couturier déplore le silence du projet sur la question des ressources publicitaires et de la lutte antitrusts ; La Révolution prolétarienne dénonce de nouvelles « lois scélérates ». Pourtant, ce jus de chaussette trouée indispose le Sénat, qui rejette le projet. Lequel ne fait même pas l'objet d'une seconde lecture à son retour devant la Chambre, en janvier 1938, et finit par être enterré.
Résultat : « L'épuration de la presse » exigée par La Lumière le 16 mai 1936 n'est pas réalisée par le Front populaire. La suite est connue : nombre de ceux qui hurlaient à la dictature de la faucille et du marteau dans leurs éditoriaux applaudiront les défilés de croix gammées à Paris. La presse corrompue deviendra collaboratrice. Patience... à la Libération, les résistants appliqueront leur plan B : expropriation du PPA. Hourra !
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