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Histoire

Un incendie ne fait pas le printemps

Les Florentins avaient-ils un plan B ?

L'histoire de ceux qui ont le ventre vide est toujours écrite par ceux dont la mangeoire est pleine, pour mieux faire oublier que le menu peuple s'est souvent réchauffé en mettant le feu à leurs palais. Ainsi de la révolte des Ciompi dans la prospère Florence du XIVe siècle, eux qui réclamaient leur part de « gras »...

Le 20 juillet 1378, plus de soixante-dix ans avant que Léonard de Vinci fasse son premier rot, Florence brûle : les travailleurs de la laine les plus exploités, les Ciompi, se sont armés ; ils ont quitté leurs quartiers excentrés où s'entassent les ouvriers et les immigrés les plus pauvres pour venir incendier les maisons des riches au cœur de la ville.
Totalement exclus, les Ciompi n'ont même pas le droit d'appartenir à leur corporation, l'« Art de la laine ». Celle-ci leur impose ses règles mais leur refuse tout droit politique. La ville est aux mains des manufacturiers du textile, des banquiers et des marchands internationaux cousus de florins.

 

« Ciompi ne signifie rien d'autre que tout ce qui est gras, sale et mal vêtu »
En juin 1378, une tentative d'instrumentalisation des miséreux par une faction de l'élite citadine met le feu aux poudres. Lassée par une guerre contre le pape qui s'éternise depuis trois longues années, la population gronde. Pour mettre fin à la monopolisation du gouvernement par les « gras » (le popolo grasso), qui font partie des Arts les plus prestigieux (comme celui de la laine), les Ciompi ont compris qu'il ne leur reste plus que l'épreuve de force. Le chroniqueur Alamanno Acciaiuoli, ancêtre d'Alain Duhamel, décrit les émeutiers comme « des ruffians, des malfaiteurs, des voleurs [...], gens inutiles et de vile condition ». Pour lui « Ciompi ne signifie rien d'autre que tout ce qui est gras, sale et mal vêtu (1) ».
Simoncino, un des meneurs arrêtés et torturés par les autorités, explique très clairement les motivations des ouvriers de la laine : « Ils étaient mal traités par les officiers du métier qui les punissaient pour des peccadilles et par les employeurs qui les payaient mal : d'un travail qui vaut douze sous, ils en donnent huit (2) ». Leur objectif ? « Ils disent qu'ils veulent des consuls pour eux et qu'ils ne veulent plus avoir affaire ni avec les marchands lainiers, ni avec leur officier. Et ils disent aussi qu'ils veulent avoir part au gouvernement de la cité. (3) »

 

Les conjurés planifient l'insurrection en élisant un comité de douze représentants chargés de coordonner l'action des différents quartiers. Moins d'un mois après les premières émeutes, le mardi 20 juillet vers 9 heures du matin, les cloches de plusieurs églises donnent le signal (4). Les insurgés gagnent rapidement la place de la Seigneurie, et mettent le feu à tous les bâtiments occupés par ceux qu'ils exècrent : les palais des prieurs (ceux qui gouvernent la ville) et de l'Art de la Laine, les maisons du gonfalonier de justice (le chef du gouvernement), de certains lainiers et des plus riches familles florentines. Les prieurs flageolent, ils se barricadent dans leur palais, où ils amassent des provisions, et tâchent de se rassurer en s'empiffrant. Pendant ce temps, les insurgés ont élu trente-deux « syndics », qui obtiennent le soutien des Arts (sauf celui de la laine), dans l'église San Barnaba. Le lendemain matin, ce sont ainsi plus de dix mille révoltés qui lèvent le camp et s'en vont saccager et brûler à nouveau des palais.

 

Des vertus de l'incendie...

Le popolo minuto (les « menus », les travailleurs pauvres) triomphe et soumet aux prieurs affolés une pétition rédigée pendant la nuit : l'Art de la laine doit être purement et simplement supprimé, ainsi que les peines pour non-paiement de dettes ; le popolo minuto et ses représentants doivent être reconnus officiellement, obtenir une part des sièges au sein des instances de gouvernement et avoir les mêmes droits que les autres Arts ; le système des impôts, injuste, doit également être réformé.
Au palais, c'est la panique : « Les prieurs, écrit le chroniqueur Acciaiuoli, allaient de-ci delà, ne sachant pas quoi faire. Ils se regardaient l'un l'autre. Certains pleuraient, d'autres se tordaient les mains, d'autres se frappaient le visage. Ils étaient totalement désorientés. [...] Au-dehors montait une rumeur : la foule criait qu'elle voulait le départ des prieurs ; autrement, la ville serait livrée aux flammes, [...] et leurs femmes et leurs enfants arrêtés et tués sous leurs yeux (5). »
Le jeudi 22 au matin, la foule envahit le palais des prieurs, et l'un des trente-deux syndics, Michele di Lando (un peigneur), est élu gonfalonier de justice par acclamation. Mis à part la pendaison et le dépeçage, sur la place de la Seigneurie, du chef de la police, réputé pour son zèle répressif, les insurgés restent très disciplinés durant toute la révolte. Marchione di Coppo Stefani, un contemporain des événements, note que les émeutiers incendiaient les maisons des riches « afin qu'on ne dise pas qu'ils volaient (6) ». Lorsque deux gibets sont dressés sur la place, c'est un acte des émeutiers eux-mêmes pour dissuader les pillards, et non une décision de Michele di Lando pour mettre fin à l'insurrection, comme l'assure Machiavel, incapable d'imaginer que des ouvriers insurgés puissent être autre chose qu'une « multitude débridée » en proie à la « fureur » (7).

 

Pour la première fois, les Ciompi ont l'impression de pouvoir plastronner : ils disposent enfin d'une corporation, d'une milice propre, d'une bannière reconnue et de représentants politiques. Mais le nouveau gouvernement ne parvient pas à faire appliquer ses décrets, et la majorité des revendications de juillet restent lettre morte, tandis que de nombreux ateliers et boutiques ne sont toujours pas rouverts au début du mois d'août...
La colère gronde à nouveau : les Ciompi les plus déterminés se réunissent secrètement et établissent un nouveau programme, exigeant l'épuration de la nouvelle équipe dirigeante et la suspension du paiement de la dette publique. Mais, cette fois-ci, les membres des Arts mineurs (des travailleurs qualifiés pour la plupart) ne les suivent pas, et préfèrent faire bloc avec les « gras » pour préparer la réaction.

 

Le retour des « gras »
Accusés de vouloir donner le pouvoir à un tyran démagogue, les Ciompi, rassemblés le 31 août sur la place de la Seigneurie, font l'objet d'une véritable chasse à l'homme lancée par Michele di Lando aux cris de : « Mort à ceux qui veulent un seigneur ! (8) ». Les bouchers et les taverniers sont les premiers à se jeter sur eux. Bilan : une vingtaine de morts, et la fin du régime des Ciompi. Un couvre-feu est imposé à la tombée de la nuit, tout rassemblement de plus de dix personnes interdit et les portes de la ville sont fermées. Les meneurs sont condamnés ou exilés, et, une à une, les conquêtes des Ciompi sont abolies par les « gras » revenus au pouvoir. En 1382, tout est fini. Les chroniqueurs peuvent commencer à effacer cette révolte de la mémoire collective, ou à la présenter comme une explosion de violence irrationnelle vouée à l'échec.



Notes :
(1) Cité dans M.Mollat et P. Wolff, Ongles bleus, Jacques et Ciompi. Les révolutions populaires en Europe aux XIVe et XVe siècles, Paris, Calmann-Lévy, 1970, p. 144.
(2) Ibid., p. 149-150.
(3) Cité par J.-C. Zancarini, « La révolte des Ciompi. Machiavel, ses sources et ses lecteurs », Cahiers philosophiques n° 97, avril 2004.
(4) Le récit des événements est largement tiré de l'ouvrage d'Alessandro Stella La révolte des Ciompi. Les hommes, les lieux, le travail, éd. de l'EHESS, 1993.
(5) Cité dans M. Mollat et P. Wolff, op. cit., p. 151.
(6) Ibid., p. 144.
(7) Voir Jean-Claude Zancarini, op. cit.
(8) Cité dans M.Mollat et P.Wolff, op. cit., p. 157.

 
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