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| Le Procès | |
Le procès de Franz-Olivier GiesbertGardes, faites entrer l'accusé !
Le président du tribunal lit l'acte d'accusation : Franz-Olivier Giesbert, vous êtes déféré devant notre tribunal pour : 1) avoir favorisé les intérêts du patronat ;
L'accusé : Favorisé « les intérêts du patronat » ? J'ai en effet réclamé qu'on ose « s'en prendre à des tabous, comme le salaire minimum, qui bloque l'emploi des jeunes ». J'ai toutefois précisé qu'« il ne s'agit pas d'appauvrir le pauvre, mais de lui rendre sa place dans la société ». Pour le reste, je tiens compte du réel. Dans la presse, je l'ai expliqué, « le vrai pouvoir stable, c'est celui du capital. Il est tout à fait normal que le pouvoir s'exerce. Ça se passe dans tous les journaux. » Je dirige Le Point, magazine qui appartient à François Pinault : je sers donc Pinault avec autant de zèle que Robert Hersant hier ou Jean Daniel avant lui. Si j'exerçais mon art en Égypte, je tresserais des couronnes à Hosni Moubarak. [Giesbert crie] Car le journalisme c'est ça, pas de l'idéologie !
Le procureur : Pourtant, le 9 mars 2006, vous avez déclaré au contraire : « Moi je suis un journaliste. Je suis un esprit libre : les journalistes n'ont pas d'amis ou très peu. »
La défense : Mais enfin ! Mon client n'est pas dépourvu d'humour, lui. Il vit dans
Le procureur : « Penser contre soi-même » Vous reprenez la formule fétiche de Plenel. Quelle erreur ! [Le procureur sourit, ravi de son effet à venir]. Car Plenel, justement, a eu des mots sans pitié pour l'accusé. Dans un ouvrage réédité il y a quelques mois, l'ancien directeur de la rédaction du Monde a écrit : « Après tout, Franz-Olivier Giesbert a bien choisi, en passant du jour au lendemain de la direction du Nouvel Observateur, hebdomadaire de gauche, à celle du Figaro, quotidien de droite, de symboliser la figure du journaliste mercenaire, fort prisée par les marchands qui s'affairent sur la scène médiatique. »
Le président : Cessez de vous esclaffer dans le box des accusés !
L'accusé : Pardonnez-moi ! [Il pouffe]. Plenel a une nouvelle fois pensé contre lui-même [il re-pouffe] vu qu'il est venu trois fois de suite chez le « mercenaire » que je suis pour vendre ses bouquins - sans succès, mais qu'y puis-je : aucun client ne veut de ce produit... Bon prince, je l'ai reçu sur France 3 le 10 avril 2002 et le 20 novembre 2002. Je l'ai encore invité le 25 janvier 2006, alors que [sa voix devient dure] Plenel venait d'être répudié par Colombani et n'était plus rien qu'un petit chiot égaré, comme Michel Field, entre LCR et LCI, et qui grattait à ma porte. C'est la preuve que je ne suis pas plus opportuniste que d'autres...
L'accusation : [À voix basse] M. Plenel nous informe qu'il ne pourra pas comparaître en raison d'une infection rare de la moustache... [À voix haute] Mais, concernant l'accusé, le plus scandaleux est sans doute de l'entendre pester lors de chaque mouvement social contre « les corporatismes et les archaïsmes qui ankylosent le pays et ne se réveillent, le temps d'une grève, que pour le mettre en panne », alors qu'en matière de corporatisme Giesbert est un as. Il fait ou a fait partie des jurys des prix Mumm, Louis-Pauwels, Renaudot, Louis-Hachette, Interallié, Cazes, Aujourd'hui... Tous les auteurs qui briguent un de ces prix (et les baignoires d'euros qui vont avec) le courtisent. Giesbert dirige un magazine qui sert de marchepied à ses amis ou collaborateurs (Minc, Baverez, BHL, Duhamel, Ferry). Enfin, comme si ça ne suffisait pas, il anime une émission « littéraire » sur France 3. Autant dire que, quand un de ses ouvrages paraît, c'est l'avalanche. Ceux qui ont reçu ou attendent un prix, ceux qu'il salarie au Point, ceux qu'il invite à la télé, tous trouvent son livre génial !
La défense : Mon client a déjà répondu : « J'ai souvent envie de prendre du recul. Je le ferai peut-être plus vite qu'on ne le croit. En attendant, je suis sûr d'une chose : je ne regretterai pas Paris, ni ses caméras ! »
Le procureur : « Plus vite qu'on ne le croit »... La déclaration date de 1998 ! En 1995, alors que l'accusé dirige Le Figaro, ce quotidien publie une critique du livre de Giesbert, estimant, sans rire, que l'auteur-patron « vient d'écrire le roman dont rêvait sans doute Spinoza. C'est prodigieux ». Et, quand Giesbert reçoit un prix littéraire, attribué dans les conditions qu'on imagine, la nouvelle occupe le tiers de la « une » du Figaro. Depuis, il est devenu directeur et PDG du Point. Il n'a pris aucun « recul ». Le 9 mars dernier, la couverture du Point est consacrée à La Tragédie du Président, livre de... Franz-Olivier Giesbert.
La défense : Mais tout le monde a parlé de ce livre, sauf Le Plan B ! Et puis à quoi bon diriger un journal si on n'en profite pas ? Jeambar, Joffrin, Colombani, July font pareil. Giesbert joue le jeu, voilà tout. Et il s'amuse. Le 4 avril 1996, il trouve « succulent » un livre de... Colombani ! [Ricanements dans la salle.] Plus tard, il qualifie un fatras imprimé de Joffrin de « beau roman » [rires]. Récemment, il a roulé le directeur adjoint de la rédaction de Libération, Jean-Michel Thénard. Mon client, qui a veillé dans son dernier livre à louanger Colombani, Joffrin, Julliard, July, etc., a en effet glissé, page 241, une sucrerie à Thénard. Flatté qu'on l'ait cité, ce pauvre Thénard a aussitôt mordu à l'hameçon. Dans Libération, il écrira que le livre de Giesbert « est un délice » et ira jusqu'à comparer son auteur à... « Saint-Simon ou au Dumas du Vicomte de Bragelonne ». [La salle éclate de rire.] Mon client est taquin. Riez avec lui plutôt que de le juger.
Le procureur : Le 30 avril 1998, M. Giesbert a en effet admis sa désinvolture. Animer son émission, je le cite, « n'est pas fatigant, j'ai un assistant qui s'occupe de tout. Il vient me voir un quart d'heure par jour pour régler les thèmes, la liste des invités. Je n'ai guère le temps de lire les livres ». On comprend qu'il ait invité deux fois Colombani, BHL, Julliard et Attali, trois fois Joffrin, Macé-Scaron, Val et Duhamel, quatre fois Jacques Marseille, six fois Minc...
L'accusé : Minc, c'est différent ! Dès 1998, je précise que ce petit chose est « une des rares personnes que je trouve plus intelligentes que moi » et que « nous nous téléphonons une fois par jour, nous papotons sur tout, sur rien ». En plus, Minc conseille François Pinault, lequel paie mon salaire... Cela dit, j'ai invité Finkielkraut huit fois : j'adore ce grand fou dévoré de tics qui fait la tournée des médias pour se plaindre d'être boycotté par les médias. Il me rappelle moi, quand je joue à combattre le politiquement correct...
L'avocat : Au moment de rendre votre verdict, n'oubliez pas que Giesbert a confessé dans son roman L'Américain
Le président : Accusé, levez-vous ! Attendu que vous n'êtes ni plus libéral, ni plus opportuniste que vos confrères, la cour confirme votre jugement du 10 mars 2006 sur vous-même : « Je suis une saleté de journaliste. » Vous êtes acquitté, et pourrez donc passer l'été prochain allongé sur une plage à côté de Sarkozy. Comme vous aviez bronzé sur un bateau à côté de Chirac, avant de le trahir le jour où vous avez compris que ce canasson-là boitillait vers l'équarrissage.
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