Le procès de Jacques Séguéla
Gardes, faites entrer l'accusé !
Une odeur de crème solaire pénètre le tribunal. Le sourire de Jacques Séguéla est à ce point figé qu'on le croit peint sur sa peau liftée. Le juge d'instruction lit l'acte d'accusation : « Patron, plagiaire, publicitaire, vous êtes accusé d'avoir pollué nos existences par le biais des marques, dégradé la politique avec les “communicants”, et œuvré au virage capitaliste de la gauche. Vous ambitionnez à présent de confier aux annonceurs le contenu des programmes de télévision. Vous avez déclaré dans Le Nouvel Économiste : “C'est la publicité qui paie le spectacle de nos télévisions, pourquoi n'en serait-elle pas la coproductrice ? ” (26.1.06). Une telle menace pour l'humanité a motivé votre inculpation. »
L'accusé : Monsieur le Président, votre cour sombre dans le racisme anti-marques. Or, j'ai expliqué dès 1999 que « la publicité est le sponsor de la démocratie. Quand, dans un pays, il y a consommation, envie de travailler, de réussir, la démocratie marque des points. Nous donnons des leçons d'antiracisme au monde et nous pratiquons l'apartheid publicitaire(1) ». Dans l'entretien avec Le Nouvel Économiste auquel vous faites référence, j'ai simplement rappelé que « les grandes valeurs de l'Amérique ont été portées par les discours de leurs grandes marques : Coca-Cola la jeunesse, Marlboro la sérénité, Levis la liberté, MacDo la famille, Nike l'engagement personnel »...
Le procureur : Assez ! En 1980, avant que la « philosophie » de l'accusé ne contamine la gauche française, le Projet socialiste estimait, page 292 : « La publicité, toujours plus envahissante, n'exerce pas seulement son influence indirecte sur le contenu rédactionnel des journaux qu'elle finance, encourageant ainsi le conformisme. Son contenu constitue une propagande permanente pour le modèle culturel dominant. » Désormais, vous siégez au conseil d'administration de Havas en compagnie de Pierre Lescure, Vincent Bolloré et Laurence Parisot...
L'accusé : Je n'ai pas la nostalgie des breloques archaïques. Je me suis réjoui que le PS, un parti de vieilles croûtes, soit enfin conquis par la modernité publicitaire. Dans mon livre Le Vertige des urnes, j'ai expliqué à mes amis DSK, Delanoë et Jack Lang que le vote était un « acte de consommation comme un autre, à la différence de taille que le produit est un homme ». Mais au fond je suis cyberlibertaire ! Pour moi, l'élection du futur sera « celle du nomadisme intellectuel, du métissage et de la multiculturalité ». Et « la société de demain sera en réseau : le cyber, c'est une éjaculation précoce d'idéogrammes, un Nescafé télégraphique de mots ». Certains grands intellectuels ont comparé mes théories aux fulgurances de Bonaparte ! La défense appelle à la barre... Laurent Joffrin !
Témoin de la défense, Laurent Joffrin : Oui, dans un article du Nouvel Observateur, hé, hé !, j'ai bien comparé Bonaparte à « un Séguéla de lui-même ». J'admire ce camarade socialiste qui a réconcilié la gauche et les euros. D'ailleurs, sans la pub de Jacques, un hebdo citoyen comme le nôtre disparaîtrait. Car enfin, ce ne sont ni les éditos assommants de Jean Daniel écrits depuis un palais de Marrakech, hé, hé, ni les déclarations d'amour de Jacques Julliard à Thierry Breton qui nous font vivre – et bien vivre, hé, hé !
Le procureur : Gardes, faites évacuer ce pitre ! L'accusé ne répugne pas à faire usage de la censure. En 2002, Karl Zéro interdit la diffusion d'un reportage mettant en cause M. Séguéla, son partenaire en affaires. Il s'en explique en ces termes : « À l'époque, j'étais en train de lancer Le Vrai Papier journal, et Séguéla y mettait de l'argent. Les journalistes du Vrai Journal le savaient et, pour m'emmerder, ils ont parlé de Séguéla. Je trouvais ça illégitime, je l'ai dit et je l'ai coupé à l'image (2). »
La défense : Mais quel publicitaire n'utilise pas son influence pour défendre les valeurs de la démocratie ! Quant à Karl Zéro, pas besoin de faire très longtemps pression sur lui...
L'accusé : On m'accuse d'égoïsme, mais ça ne tient pas debout. Le 18 novembre 1999, au lendemain d'attentats islamistes en Égypte, l'hebdomadaire de Laurent Joffrin m'interroge sur mes projets de réveillon. Ma réponse : « J'ai affrété Princesse-Eugénie, un petit bateau de bois (50 cabines). On va remonter le Nil et le lac Nasser pour réveillonner à Assouan. On sera cinquante copains, avec enfants. Ça va de Guillaume Durand à Philippe Labro, Olivier Duhamel, Marie-France Pisier. Je milite pour que les gens n'aient plus peur d'aller en Égypte. » La citoyenneté, c'est ça !
L'accusation : Le slogan « La force tranquille », que M. Séguéla a vendu très cher à Mitterrand en 1981, il l'a plagié sur Léon Blum, qui employa cette formule en 1936.
La défense : Vous voyez, Séguéla n'a rien inventé. En plus, il est inoffensif ! Il conseille la campagne d'Abdou Diouf, alors président du Sénégal depuis dix-neuf ans. Il lui suggère un slogan : « Ensemble changeons le Sénégal ». Diouf perd, naturellement... Mon client est engagé en 2000 par Luc Guyau et la FNSEA pour faire oublier José Bové et la Confédération paysanne. Nouveau slogan ridicule : « L'agriculture se conjugue au futur », pour une campagne d'1,5 million de francs. Résultat : on n'a jamais autant entendu José Bové, à croire que c'est le moustachu qui a été coaché par un publicitaire... Mon client devient actionnaire du journal de Karl Zéro : la publication coule après quelques numéros. Il s'associe à Christine Ockrent pour lancer un site de finances personnelles, BFMbiz : faillite une fois de plus. À Havas, Séguéla s'oppose à la prise de contrôle de Vincent Bolloré : Bolloré l'emporte. Avec Séguéla, la société ne court aucun danger. Pensez plutôt à ce qu'il adviendrait de sa peau bronzée à l'ombre d'une cellule.
L'accusation : Irresponsabilité et incompétence ; le système de défense est habile. C'est oublier que M. Séguéla a assuré en 1997 la campagne présidentielle victorieuse de deux dictateurs africains, Eyadéma (Togo) et Omar Bongo (Gabon). L'année suivante, Eyadema était tout de même accusé d'« exactions assimilables à des crimes contre l'humanité » par Amnesty International...
La défense : Mais Monsieur le Procureur, l'élection d'Eyadema a été truquée. Mon client ne pouvait donc pas la perdre ! Récemment, il a conseillé la campagne du candidat pro-russe Viktor Ianoukovitch en Ukraine. Là encore, il ne l'a emporté que grâce à des fraudes massives, et l'élection a été annulée. Quand la consultation est régulière, en revanche, mon client a fait ses preuves, si l'on peut dire : il est parvenu à faire battre Lionel Jospin par Jean-Marie Le Pen dès le premier tour de l'élection présidentielle de 2002...
L'accusation : Votre client est peut-être incompétent, mais il nous coûte cher. Dans les comptes de campagne de Jospin, le prix des conseils en communication fournis par l'équipe Séguéla-Fouks figurait pour 484 480 euros. Or l'essentiel de cette somme a été payé par le contribuable, sous forme de dotation publique aux partis. L'accusé dit adorer le marché, mais il préfère faire joujou avec l'argent de l'État.
La défense : Assez ! Mon client, en qui l'accusation voit un chacal redoutable, n'est qu'un caméléon inoffensif, un Plenel sans la moustache, un Joffrin sans la barbiche, un Colombani sans l'embonpoint. Libérez-le !
Le président : Maître, cessez, voulez-vous bien, de défendre l'accusé en invoquant les turpitudes d'autres justiciables qui n'ont pas encore été déférés devant notre cour.
Le verdict : Jacques Séguéla est condamné à rissoler dans l'huile de bronzage.
Notes : 1) Le Monde, 18.6.99 2) Les Inrockuptibles, 27.03.02
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