La crise économique
Avec Marie-Paule Virard, journaliste, auteure de "La finance mène-t-elle le monde ?" (Sept. 2008, Larousse)
Lundi 10/11/2008 de 10h30 à 12h10
Les questions ont été construites à partir des « Conclusions » du conseil européen de Lisbonne. Sans surprise, les questions déclenchent chez Marie-Paule Virard les propos les plus serviles envers le Parti de la Presse et de l’Argent.
Question de Isabelle : Bonjour Marie-Paule Virard. Peut-on dire qu´il y a un lien entre l´emploi, la réforme économique et la cohésion sociale ?
Réponse : Je pense que la réforme économique est indissociable de la cohésion sociale. C´est bien d´ailleurs le premier reproche que j´adresse aux dérives auxquelles nous avons assisté ces dernières années car je pense que les excès de la finance ont non seulement été destructeurs pour la croissance économique (on est en train de s´en rendre compte), mais ils ont été très ravageurs pour la cohésion sociale et la démocratie. Ce capitalisme là ne met pas la finance au service de la création de richesses et d´emplois mais au service de l´enrichissement de quelques uns avec une forte augmentation des inégalités. C´est un capitalisme "ensauvagé" qui fabrique du désarroi et de la peur. Or l´un et l´autre sont destructeurs de la cohésion et produisent des réflexes de repli sur soi et de protection qui sont très néfastes à la réforme économique. la crise produit la tentation protectionniste, les conservatismes, la xenophobie...
Question de Bruno : Est-ce que lutter contre la crise économique est un objectif stratégique pour la décennie à venir et le nouveau défi pour notre pays ?
Réponse : Comment ne pas répondre oui ??? L´objectif stratégique de la France, avec ou sans crise, c´est évidemment de faire en sorte que notre économie reste dans la course et soit capable de garantir le niveau de vie de nos enfants. Evidemment, nous aurions sans doute été mieux armés pour lutter contre la crise économique si nous avions en période de beau temps reconquis des marges de manoeuvre, notamment budgétaires... Dece point de vue, c´est pain béni pour nos dirigeants de laisser croire que la crise financière mondiale est responsable de la situation économique de la France... Quoiqu´il en soit, aujourd´hui, l´objectif doit être de concevoir et de défendre une politique économique cohérente, c´est à dire qui consolide nos atouts sur le plan structurel : éducation, recherche, productivité, bonne spécialisation industrielle, fiscalité qui favorise la création plutôt que la rente, modèle social réformé certes mais qui donne une vraie chance à ceux qui sont sur le bord de la route de se réinsérer...
Question de Bernard : Face à la crise quels sont les atouts et les points faibles de l´Union Européenne ? Et a-t-elle une ligne d´action ?
Réponse : lorsque l´environnement économique mondial est chahuté, l´Europe se révèle malheureusement à chaque fois incapable de trouver en elle-même les ressorts d´une croissance autonome. Avant la crise déjà on était capable d´observer l´incapacité de l´Union à aller au-delà de cette vraie fausse union économique et monétaire, autrement dit une zone où l´existence d´une monnaie unique n´est pas compléter par une dose de fédéralisme fiscal et de mobilité du travail.sans même parler de l´absence quasi totale de projets communs de grande ampleur en matière d´éducation, de recherche, etc. On voit que le point faible majeur, c´est cette divergence des intérêts symbolisé par le couple franco-allemand avec d´un côté une économie allemande dont le point fort -spécialisation industrielle adaptée, exportations prospères- s´accommode bien mieux par exemple d´un euro fort et de l´autre l´économie française dont avec une industrie en perte de vitesse et une accélération vers les services. a moyen terme, les modèles économiques européens divergent, à court terme, leurs dirigeants sont en désaccord, et notamment le couple franco-allemand, à peu près sur tout. Y compris sur les remèdes à apporter à la crise.
Question de Laurence : La crise économique va-t-elle permettre à la France et au reste du monde de préparer la transition vers une économie compétitive, dynamique et fondée sur la connaissance ?
Réponse : Les crises constituent toujours des périodes où les évolutions en partie imposées s´opèrent en accéléré... Ce qui est sûr c´est que cette crise consacre la fin d´un monde, un monde où les puissances économiques occidentales ont régné sans partage, sans trop se préoccuper du reste du monde. Comme vous le savez, pour la première fois depuis je crois le 18ème siècle, les pays dits du "Sud" ont produit en 2007 plus de la moitié des richesses mondiales. et l´économiste américain Maddison estime qu´ils en représenteront 65% à l´horizon 2025. Ceci veut dire que si nous voulons défendre nos intérêts économiques, nous devons effectivement investir massivement dans l´économie de la connaissance, c´est à dire dans l´éducation, la recherche, l´innovation, la productivité (or celle ci ne dépasse pas 1% actuellement dans les économies développées !) Malheureusement cette ardente obligation définie à Lisbonne par les Européens au début de la décennie n´est pas dotée pour le moment des moyens nécessaires à son efficacité. Pourtant face à la concurrence des pays émergents, c´est la seule voie possible pour nous sauf à accepter l´idée d´un appauvrissement généralisé dans l´avenir.
Question de Daniel : Peut-on penser que la crise actuelle nous fasse déboucher sur une société de l´information pour tous et arrive à faire créer un espace européen de la recherche et de l´innovation ?
Réponse : Je viens de répondre en partie à cette question car je suis en effet convaincue que l´espace européen de la recherche et de l´innovation est une condition évidente de l´efficacité de l´Europe dans la bataille du savoir qui s´annonce. Dans nos pays que l´ont "à la frontière technologique", c´est à dire des économies où la plupart des secteurs ont un niveau maximal de productivité, la croissance durable ne peut venir que du dépassement de la frontière, donc de l´innovation. D´où l´importance essentiel du système éducatif supérieur et de la recherche pour asseoir une croissance riche en emplois très qualifiés. Or, comme vous le savez, en France notamment nous sommes loin du compte avec des dépenses (moins de 11 000 dollars PPA) par étudiant de l´enseignement supérieur en dessous de la moyenne OCDE et deux fois inférieures à celles des Etats-Unis (environ 23 000 dollars PPA).
Question de Philippe : Les gouvernements sont ils disposés à instaurer un climat favorable à la création et au développement d´entreprises novatrices, notamment de PME ?
Réponse : En France, la prise de conscience je crois est faite et certains dispositifs ont été mis en place notamment Oseo pour le financement des PME. Il est clair qu´il s´agit là d´un enjeu majeur car les PME sont au coeur du tissu économique et social d´un pays. Or, on sait que chez nous le problème n´est pas tant qu´elles meurent plus qu´ailleurs mais qu´elles ne grandissent pas suffisamment. Après quatre ans d´existence, les PME américaines ont multiplié leurs emplois par un peu plus de deux, quand les françaises ne les ont augmentés que de 15% ! Si les PME ne grandissent pas, comment s´étonner que la désindustrialisation fasse des ravages et que la croissance française soit structurellement faible ? Il faut aider les PME à mieux grandir par une fiscalité spécifique (taux IS plus bas, charges sociales plus faibles) et la mise en place d´un small business act à l´américaine.
Question de Patrice : La crise économique peut-elles permettre des réformes économiques pour achever et rendre pleinement opérationnel le marché intérieur de l´Europe ?
Réponse : Ce que nous avons vu et entendu depuis quelques semaines n´incite guère à l´optimisme quant à la volonté commune des européens d´avancer vers une plus grande intégration économique de l´Europe. Encore une fois, dans une véritable union économique et monétaire, les régions se spécialisent differemment mais les écarts de croissance potentielle sont sans importance puisque si une région a une croissance faible ses dépenses publiques et son régime de protection sociale sont financés par la fiscalité de l´ensemble de l´UE et qu´elle n´est donc pas contrainte de réduire le niveau de ses dépenses publiques ou de ses transferts sociaux. Rendre opérationnel le marché intérieur, ce serait aussi financer et développer de grands pôles de compétitivité européens plutôt que de saupoudrer le territoire national sans aucune chance d´atteindre une taille critique au niveau de la recherche et de l´innovation !
Question de Jean-Paul : N´est-il pas temps de mettre en place des marchés financiers efficaces et intégrés, ainsi que de coordonner les politiques macroéconomiques (assainissement, qualité et viabilité des finances publiques) ?
Réponse : Vous évoquez là un chantier absolument gigantesque et des questions qui sont effectivement au coeur du débat actuel mais qui exigent de mettre d´accord un grand nombre d´acteurs dont les intérêts, c´est le moins que l´on puisse dire, ne convergent pas spontanément !Le premier sujet de préoccupation, dans la perspective de la rencontre du 15 novembre, est celui d´un "nouveau Bretton Woods" dont la mission serait de mettre en place une discipline, une force de rappel stabilisante dans le système monétaire international qui ramène les balances courantes vers l´équilibre tout en maintenant une création raisonnable de liquidité mondiale.Pour cela, il faudrait que les Etats-Unis acceptent de réduire leur train de vie et que les émergents prennent le risque d´une appréciation violente de leurs devises face au dollar... Cette équation sera très difficile à résoudre. Quant aux marchés financiers efficaces et intégrés, le capitalisme mondialisé se développe, c´est vrai, sur fond d´éclatement des régulations (actuellement plus de 50 autorités régulent les marchés financiers rien que dans les pays développés...) et les normes juridiques, comptables et fiscales sont tout aussi disparates. la mondialisation actuelle n´a ni pilote, ni poste de pilotage. C´est vraiment le grand défi des gouvernants pour les mois et les années à venir. Il faut commencer par mettre tous les acteurs autour de la table !
Question de Claude : Qu´attend-on pour moderniser le modèle social européen en investissant dans les ressources humaines et en créant un Etat social actif ?
Réponse : L´observation froide de la situation de l´Union Européenne en cette fin d´année 2008 amène à constater que l´Union ne progresse pas dans la direction d´une zone économique et sociale unifiée, mais recule plutôt vers une agglomération de régions sans solidarité, où les riches ne veulent plus payer pour les pauvres. Dans cette Europe là, les régions pauvres vont devenir encore plus pauvres et les régions riches encore plus riches. C´est en cela que la mondialisation peut marginaliser l´Europe si celle-ci ne manifeste pas fortement la volonté politique de prendre toute sa place dans l´économie globalisée. Les grands débats qui s´annoncent autour de la régulation de la crise seront un bon test de cette volonté. Il est d´autant plus crucial que l´Europe fasse entendre sa voie dans le débat sur l´après capitalisme financier que nous avons connu qu´elle est la région du monde qui a vocation à porter une autre idée de l´éthique du capitalisme (n´oublions pas que Weber était un européen !) fondée justement sur l´esprit de responsabilité et sur l´humain.
Question de Alfred : Pour moi, un des remèdes à la crise ce sont l´éducation et la formation à la vie et à l´emploi dans la société de la connaissance. Qu´en pensez-vous ?
Réponse : Je suis tout à fait d´accord. C´est le moment de rappeler la phrase du philosophe britannique Francis Bacon : "le savoir, c´est le pouvoir" !!! dans cette époque qui a commencé, le succès ira aux économies qui se montreront les plus capables de former, d´attirer et de valoriser les talents d´où l´exigence d´un potentiel de formation et de recherche de qualité. surtout que dans l´économie de l´immatériel, il n´y a plus de rente de savoir. 80% des connaissances actuellement utiles dans la plupart des métiers seront obsolètes dans dix ans. D´où l´importance cruciale de la formation initiale bien sûr (en France, un quart seulement de la population active est diplômé du supérieur), mais tout au long de la vie. C´est un défi humain immense que nous devons relever dans l´intérêt de nos économies comme de la démocratie. Voilà. J´aurais répondre à toutes les questions qui restent encore sur le chat. Le temps est trop court. Merci à tous en tout cas d´avoir été au rendez vous. C´est réconfortant de voir combien les questions économiques sont perçues comme décisives pour l´avenir de nos sociétés et des générations futures !!!
