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Médias

Nouvelles chaînes, vieilles badernes

Alain Minc saute sur la TNT

Comment remplir sans frais les grilles de programmes des nouvelles chaînes commerciales ? En multipliant les émissions de bavardage entre journalistes, gloseurs professionnels et Narcisses sur le retour.

« On peut manger du poulet ! », analyse le 20 février 2006 sur RTL la « philosophe » Géraldine Muhlmann dans l'émission de Pascale Clark « On refait le monde ». Le même jour, sur I-Télévision, le mondain béachélien Georges-Marc Benamou côtoie son ami Renaud Dély, chef du service politique de Libération. Thème de l'émission : « N'ayons pas peur de manger du poulet ». Dix jours plus tôt sur LCI, dans l'émission « Le Grand Débat », la journaliste Nicole Bacharan et Philippe Val devisent sur l'affaire d'Outreau. Les bavards aiment parler, les chaînes adorent combler leurs programmes de propos creux qui ne leur coûtent pas très cher.
Les émissions de « bavardage » se généralisent dans la plupart des médias. Ratiocinations entre « journalistes cabotins (1) », cancans autour d'un invité politique ou d'un expert médiatique... tous les prétextes sont bons pour faire parler les beaux parleurs. L'inflation de ce type d'émission a été dopée par l'arrivée de nouvelles chaînes (I-Télé, LCI, Direct 8...)
Celle de Vincent Bolloré, Direct 8, a fait le choix, avec « Le monde d'Alexandre Adler », « Le blognotes » de Philippe Labro et « Face à Alain Minc », de privilégier les débats autour d'inconnus trop longtemps évincés des plateaux. Si Alain Minc a décidé de pérorer tous les dimanches de 19 heures à 20 heures, c'est « par gentillesse. Vincent a créé sa chaîne avec ses copains » (Le Figaro, 28.3.05). Associé à Bolloré Media, Alain Minc est aussi président de sa propre société de conseil, AM Conseil (qui compte Bolloré pour client), administrateur de Valeo, de Vinci, de la Fnac, président du conseil de surveillance du Monde et administrateur de la Société des lecteurs du Monde. Il « joue cinq fois par semaine au tennis » (Direct 8, 17.4. 05). Électeur de François Mitterrand en 1981, il n'a pas hésité à soutenir et à voter Édouard Balladur en 1995. Pourquoi ce revirement ? Par calcul : « Je suis un libéral de gauche, ce qui est plein d'avantages. Je suis de gauche pour mes amis de gauche et libéral pour mes amis de droite » (Le Nouvel Économiste, 29.9.05).

Le tour du monde en 80 secondes
L'émission « Face à Alain Minc » étonne par son audace en confrontant des « jeunes », étudiants, journalistes ou politiques, aux élucubrations de Minc. Lors des premiers épisodes de cette aventure intellectuelle, Alain Minc expliquait à propos du traité constitutionnel européen que si les jeunes voulaient voter non, c'est « parce que c'est une espèce de réaction émotive ». Qu'un intervenant critique la marche forcée vers la Constitution européenne et Alain Minc lui rétorquait : « Mais qu'est-ce que vous avez contre la marche forcée ? »
Le président du conseil de surveillance du Monde gratifie régulièrement ses (quelques) téléspectateurs d'un tour du monde rapide – 80 secondes – mais toujours à l'écart des lieux communs. Attentif aux relations conflictuelles qu'entretiennent la Chine et le Japon, il rappelle que « les Japonais n'assument pas leur culpabilité historique ». Inquiet des relations entre l'Inde et le Pakistan, il se rassure car « le cricket en Inde, c'est quelque chose de majeur. »« Le Chili est devenu un pays normal », mais « l'Argentine vit quand même avec le péronisme ». L'Afrique ? « C'est étonnant ce qui se passe au Maroc » (17.4.05). Sans oublier le Rwanda, le Cambodge, la Corée du Nord. La prochaine fois, on apprendra que les Chinois mangent du riz et que nombre d'essais politiques sont rédigés par des plagiaires.
Alain Minc est maternel : « Les journalistes du Monde ont constaté que je les ai protégés » (24.4.05). Mais sitôt qu'il flaire des relents égalitaristes dans les propos de ses interlocuteurs, par exemple l'idée que « n'importe quel salarié d'une entreprise a son talent à lui », il corrige l'impétrant : « Ah, non, mais arrêtez ! Écoutez eh eh oh ! On ne va pas réécrire le vieux débat qui consiste à dire : tout le monde a les mêmes capacités, tout le monde a les mêmes possibilités, tout le monde a la même rémunération. » La sienne tutoie les 4 millions d'euros par an. Pour relancer l'emploi, « on sait très bien qu'il faut changer un certain nombre d'éléments du cadre du travail, on sait très bien qu'il faut redonner une certaine forme de flexibilité... » D'ailleurs, « il y a plein emploi pour ceux qui peuvent et qui veulent ».
Les fulgurances d'Alain Minc sur Direct 8 évoquent celles de Stéphane Paoli sur France Inter : « Ce qui se passe dans les banlieues est dramatique » (6.11.05). Que fallait-il faire alors pour enrayer les « émeutes » ? Un débat avec un footballeur milliardaire, bien sûr ! « À aucun moment je n'ai entendu le Français, paraît-il qui est le plus populaire, Zidane, appeler au calme. » (13.11.05)
La télévision est ingrate : malgré ses réflexions pénétrantes, Alain Minc a été déchu de son poste de coprésentateur et relégué au rang de simple éditorialiste.

Les téléspectateurs adorent les plagiaires : Interview du responsable de l'émission d'Alain Minc
Condamné pour plagiat en novembre 2001, Alain Minc a dû verser 100 000 francs à sa victime, Patrick Rödel, ainsi qu'à sa maison d'édition, Climats. Cette condamnation ne paraît pas avoir dérangé Direct 8, dont Le Plan B a joint l'un des responsables. Guillaume Klossa, qui anime l'émission de Minc, nous livre son sentiment personnel sur la question.
Klossa, éditorialiste au quotidien gratuit Métro, préside également le think-tank pro-constitution européenne Europa Nova.

Le Plan B : Le fait qu'Alain Minc ait été condamné pour plagiat n'entache-t-il pas la crédibilité de l'émission ?
Guillaume Klossa : Je ne vois pas pourquoi. Attendez... Regardez, On ne peut pas plaire à tout le monde , ils ont été condamnés, ça n'entache pas la crédibilité de l'émission... Ça n'a rien à voir.
Le Plan B : Mais du point de vue de l'éthique de l'émission ?
GK : Il est éditorialiste. Il vient pour lancer le débat... C'est pour avoir des analyses qui permettent de réagir. [...] Après, c'est aux téléspectateurs de voir...
Le Plan B : Mais pourquoi le choix d'Alain Minc ? Est-il compétent sur tous les sujets abordés ?
GK : C'est un choix éditorial antérieur à mon arrivée qui a été fait par les dirigeants de la chaîne. Alain Minc est un essayiste reconnu [par les journalistes qui ont célébré un à un ses trente essais ratés, ndlr], qui est polémique. L'idée, c'est de créer le débat et la polémique.
Le Plan B : Mais quelle est sa crédibilité, finalement ?
GK : Son essai Le Crépuscule des petits Dieux est le deuxième essai actuellement dans les meilleures ventes. Il a une crédibilité forte auprès du grand public.
Le Plan B : Il a aussi bénéficié de critiques avantageuses et d'une forte promotion...
GK : C'est pas le seul...
Le Plan B : Oui, Duhamel, Baverez, BHL...
GK : Les autres ont eu les mêmes moyens, mais ils n'ont pas eu le même succès. Les partis pris et les analyses de Minc plaisent.
Le Plan B : Donc, pour vous, le plagiat de Minc n'entache pas l'émission ?
GK : Je n'ai pas l'impression que ça dérange les téléspectateurs...
Le Plan B : Peut-être qu'ils ne le savent pas ?
GK : Regardez tous les animateurs qui ont été condamnés, et qui... heu... voilà... je ne peux pas vous en dire plus.


Notes :
(1) Lire « Laurent Joffrin, le journaliste le plus bête de France », sur le site de PLPL : www.plpl.org

 

Le Plan B n°1 (mars - avril 2006)

 
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