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Médias

Coups de pied dans le micro

dimanche 18 novembre 2007

D’ordinaire, les mouvements étudiants cèdent aux avances des journalistes en mal de « nouveaux publics ». Mais, cette fois, les protestataires ont contrecarré le Parti de la presse et de l’argent.

La journaille avait franchi le sas des amphithéâtres occupés avec l’œil humide du directeur commercial qui contemple le vivier de ses futurs clients. Après la « génération morale » des manifestants anti-Devaquet récupérés par Libération et le PS en 1986, Serge July espérait que labouée d’une « génération politique » (Libération, 14.4.06) sauverait son quotidien du naufrage. Très vite, l’espoir céda le pas à la consternation chez les gratte-papier du Nouvel Observateur, de Libération, du Monde et des Inrockuptibles...

Car, instruits de « l’objectivité » de la presse par la campagne référendaire du printemps 2005, échaudés par la couverture médiatique du mouvement [1], les jeunes grévistes ont débattu du comportement à adopter face aux médias qui mentent. Dans des dizaines d’assemblées générales (AG), la présence des journalistes fut soumise au vote. L’expérience a traumatisé un reporter de Libération qui couvrait les discussions de la Coordination nationale étudiante : « C’est devenu une tradition, pleurniche-t-il : le samedi commence par "le sujet litigieux" : les médias peuvent-ils assister aux débats ? La question est expédiée en quelques minutes : dehors. "Ils déforment nos propos", affirme un intervenant. "Ils sont contrôlés par de grands groupes, dit un autre. Quand le gouvernement nous pisse dessus, ils disent qu’il pleut" » (10.4.06). Autant de vérités jugées « paranoïaques » par le journal de Rothschild.

Franchir la ligne jaune

Tandis que l’AG de l’université parisienne Tolbiac ovationnait Le PlanB (13 mars), celle de Censier élaborait une « charte de communication avec les médias » destinée à « contrer le matraquage médiatique ». Ce texte admirable démarre sur un constat : « Nous sommes en mesure de créer un rapport de force et pouvons donc cesser d’être à la merci des médias. » Plutôt que de se soumettre aux caprices de la presse, les grévistes subordonnent la présence des médias au respect de leurs exigences. Lesquelles ? L’AG décide s’il y a lieu de tolérer les journalistes ; ces derniers doivent « préciser la ligne éditoriale et l’angle adoptés par le média qu’ils représentent », mentionner l’ensemble des revendications, ne pas déformer les propos, accepter un droit de regard, etc. Sinon, ouste !

Dans les années 1980, pareilles conditions eussent été jugées incongrues. La médiatisation constituait un objectif en soi. Mais vingt ans d’acharnement contre les mouvements sociaux ont dévoilé le rôle des journalistes : gardiens de l’ordre social. Lycéens, salariés et retraités savent à présent que la bienveillance des journalistes ne s’arrache qu’au prix de capitulations permanentes. Pour complaire au Parti de la presse et de l’argent (PPA), les contestataires devraient accepter de ne pas franchir la ligne jaune tracée par les médias et au-delà de laquelle ces derniers jurent que « l’opinion lâchera lemouvement »  : ne pas dresser de piquet de grève, car la grève entraverait le droit au travail ; ne pas interrompre des examens, pour respecter le droit aux études ; ne pas annuler le festival d’Aix-en-Provence, afin de préserver le droit à l’opéra de Jacques Julliard ; ne pas bloquer les transports, ne pas couper l’électricité, ne pas gifler cet âne de Laurent Joffrin, etc.

Après l’expulsion de la presse votée le 6 mars par l’AG de Montpellier, une étudiante a expliqué : « Ils ont compris qu’ils ne pouvaient pas poser des conditions comme ça ; que ces conditions-là, eh bien, onpouvait les refuser [2]. »

Personnalisation, dépolitisation

Deux logiques s’opposaient donc : celle, radicale, des coordinations étudiantes, soucieuses, pour ne pas personnaliser une lutte collective, de ne pas propulser des porte-parole dans les médias ; et celle, contestée par la base, des organisations étudiantes représentées par des « vedettes » d’autant plus appréciées des journalistes qu’elles acceptaient toutes les mises en scène. Lauréate de la CPE-académie : Julie Coudry. La porte-parole de la Confédération étudiante (émanationde la CFDT) sur classa ses concurrents grâce à une trouvaille de marketing, une casquette en velours qu’elle refusait d’ôter même sous la canicule des projecteurs.

La personnalisation ouvre la voie à la récupération. Elle permet aux médias de transformer une contestation en comédie, avec ses héros dépolitisés, ses intrigues, ses jeunes premiers et ses cocus. « On va recevoir un étudiant qui en l’espace de deux mois est devenu une véritable coqueluche des médias », aboie Marc-Olivier Fogiel en accueillant le président de l’UNEF, Bruno Julliard. Sitôt que ce dernier esquisse un raisonnement politique, l’animateur exige qu’il dévoile « la part de perso qui se joue là-dedans [3] ». Même scénario lorsqu’un journaliste de Libération dresse le portrait du président de l’Union nationale lycéenne (21.4.06) : « Il ne se laisse pas éblouir par les soleils anti médias qui veulent mettre à l’ombre les leaders du mouvement en instruisant le procès de l’inévitable personnalisation. » À aucun moment l’article n’évoque les revendications des lycéens ; mais il raille la « radicalité de la coordination, qui, elle, a été au boutde sa logique en ne laissant dépasser aucune tête ». En attendant de couper celle du Parti de la presse et de l’argent...

Occupation du siège de l’AFP pour protester contre « la désinformation » (29 mars), invasion des locaux du quotidien de Bernard Arnault La Tribune (18 avril), car « ici on échafaude les mesures et on fabrique l’ambiance mentale qui naturalisent inégalités et violences sociales », occupation des permanences grenobloises de France Bleu et M6 ainsi que du Dauphiné libéré (11 avril), bris de vitrine à Charlie hebdo (24 avril) : dans son bureau de PDG, Serge July peste contre ces jeunes irrécupérables. En effet, aucun mouvement social n’aurait triomphé s’il n’avait, à un moment donné, franchi la ligne jaune : ni le combat syndical (la grève fut longtemps illégale), ni le mouvement des Noirs américains (la ségrégation, c’était la loi), ni la lutte des femmes pour le droit à l’avortement (alors assimilé à un crime). Mais, cette histoire, les médias dominants n’en ont cure. L’ordre social leur paraît naturel : c’est le leur. Ceux qui le troublent sont qualifiés de « casseurs » ou de « preneurs d’otages ». Et le sourire des présentateurs ne s’illumine que pour annoncer un « retour à la normale ».

Paru dans Le Plan B n°02, mai-juin 2006

Notes

[1] Lire pages 9 et 10-11 de ce numéro ainsi que le dossier « Les médias et les mobilisations contre le CPE » sur le site Internet de notre flamboyante vitrine universitaire Acrimed (www.acrimed.org).

[2] « Arrêt sur images », France 5, 26.3.06.

[3] « On ne peut pas plaire à tout le monde », France 3, 16.4.06.