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Médias

Un communiqué commun de Serge July et d'Édouard Michelin : « Glou-glou, glou-glou... »

Gloire éternelle à Édouard Michelin

(Très vifs applaudissements prolongés se terminant par une ovation. Les journalistes se lèvent et crient « Doudou, tu nous manques ! »)

Au soir du samedi 27 mai 2006, les téléspectateurs de France 3 Auvergne se trouvaient soudain projetés à Moscou en novembre 1982. Mais, à comparer le traitement du décès d'Édouard Michelin avec celui de Léonid Brejnev, il n'est pas sûr que les Russes aient remporté le concours de la brosse à reluire. En effet, le journal télévisé du soir de la chaîne de service public française consacra pas moins de... vingt-trois minutes de reportages – la totalité de son édition – à la gloire du roi du pneu qui, faute d'une bouée, avait coulé à pic lors d'une partie de pêche à la ligne organisée la veille. À la décharge de France 3 Auvergne, cet enterrement patronal de première classe avait connu plusieurs précédents : celui de Francis Bouygues en 1993, ceux de Gianni Agnelli et de Jean-Luc Lagardère en 2003. Avec Michelin, la « presse libre » et les journalistes de qualité que le monde entier nous envie ont une fois de plus donné la mesure de leur talent.

France 3 Auvergne possède en la personne de Jérôme Doumeng un journaliste prometteur. Son reportage du 27 mai devrait d'ailleurs intégrer la mallette pédagogique des écoles de journalisme. C'est d'abord une prose toute en nuance : « Un bouquet de roses à la main. Le geste est modeste, [légère pause] humble, empreint de pudeur ». L'utilisation des plans : l'homme au bouquet dépose ses fleurs au pied d'un portrait géant rehaussé de l'inscription « Merci Édouard Michelin ». Le choix du personnage, un salarié en pleurs : « Je pense que la manufacture a perdu un grand homme... un grand patron... la France aussi... Et je voudrais [encore plus de pleurs] présenter toutes mes condoléances à sa famille, sa femme, ses enfants... Et aussi à notre ancien grand patron... François. » Le commentaire, solennel : « Sur les registres des souvenirs, des anonymes ont laissé parler leur cœur. [petite pause] “Nous ne vous oublierons jamais”, avons-nous lu sur l'un de ces hommages. » La chute grandiloquente : « Cet ouvrier parle de Michelin au passé, comme un regret déjà. Comme si l'histoire de cette entreprise familiale, vieille de plus d'un siècle, venait soudainLe Plan B renifle] de s'achever. » Dernière image sur la photo d'Édouard aux anges...

 

Au bal des gommeux
Jérôme n'a pas inventé ces procédés de marchand de cravates. Il lui suffit de copier ses aînés. Le journaliste des Échos Jacques Barraux, par exemple, à qui son portrait de Michelin aurait valu une offre d'emploi signée de la main même de Kim Jong-il : « D'abord, il y avait sa jeunesse, son goût de l'exploit et du défi physique [...]. Ensuite, il y avait son aisance dans la sphère mondialisée, son absence de complexes face à ses concurrents asiatiques et américains, sa gaieté complice quand il parlait des dix-sept langues officielles de la galaxie Michelin. Enfin, il y avait son absence d'arrogance, voire son ingénuité » (29.5.06). Pas très loin, on trouve les duettistes du Figaro, Thiébaud Dromard et Rémi Godeau, experts en darwinisme social : « Le front large et dégarni, le visage jovial, la démarche quasi monastique, le verbe choisi, Édouard Michelin portait en lui les gènes de cette dynastie d'industriels » (27.5.06). À Libération, Annick Faurot pense un peu à son propre patron quand elle écrit que « avec son sourire angélique et “sa bonne bouille”, Édouard Michelin avait rapidement endossé le surnom de “Doudou” et “ça le faisait rire”, dixit ses bibs. Hier, pas moyen pour le Clermontois de se procurer un doudou Bibendum, objet transitionnel utile pour conjurer la peine de voir partir celui qui avait bien compris la puissance de l'image et du marketing » (29.5.06.) Ah ! Doudou-July, quel pachyderme gonflable tes ex-salariés vont-ils pouvoir utiliser comme « objet transitionnel » pour conjurer ta perte ?

 

À « Doudou », la presse reconnaissante
Par la magie du journalisme jaune, un ouvrier en pleurs, et c'est tout Michelin qui sanglote ; un commerçant peiné, et c'est la ville qui vacille. Sur TF1, Claire Chazal, toujours affectée par la mort de Francis Bouygues en 1993, peine à retenir ses larmes car « l'émotion est très forte à Clermont-Ferrand » (27.5.06). « La ville pleure la disparition du jeune dirigeant », complète Le Figaro (29.5.05), où l'on redoute un trépas imminent du propriétaire, Serge Dassault, né en 1925. Au Plan B venu vérifier à Clermont si tout le monde pleurait effectivement, on expliqua le sourire en coin ce que les journalistes sans doute trop émus avaient omis de raconter : comment les salariés de Michelin furent convoqués par la maîtrise soit dans le stade pour pleurer leur patron, soit dans les ateliers pour observer une minute de silence ; comment les commerçants furent sommés par la chambre de commerce de fermer boutique.

Malgré des recherches pointilleuses, Le Plan B n'a pas débusqué un seul reportage intégralement consacré au « management » brutal qu'Édouard Michelin continuait d'appliquer dans ses usines (lire ci-dessous « Michelin pêchait aussi le gréviste »). Certes, il fut beaucoup question de la « maladresse » de 1999, quand « Doudou » annonçait des profits records en même temps que 7 500 licenciements. Mais les syndicalistes de la CGT et de Sud, majoritaires chez les ouvriers de Michelin et donc susceptibles de documenter les frasques du patron, ne furent pas conviés sur les plateaux. Le Point les gronda même pour ne pas s'être joints au chœur des pleureuses : « Tout juste quelques incurables syndicalistes de la CGT ont-ils trouvé à redire sur la personnalité du patron » (1.6.06). En revanche, France 2 recueillit de Laurence Parisot cette déclaration de la plus haute importance : « Je suis tout à fait bouleversée, je dirais même étranglée d'émotions. »La Montagne, surnommé « la Pravda » par une partie des Clermontois, barra la totalité de sa une d'un seul mot : « Reconnaissance ».


Michelin pêchait aussi le gréviste

Sous le règne de François, le papa d'Édouard, syndicaliste chez Michelin était un métier à risque ; sous l'autorité de « Doudou », c'était un délice...
« Là où son père incarne le patron paternaliste, catholique, de droit divin, Édouard va s'engager sur le terrain social. » Quand Libération
La dernière affaire en date a connu son épilogue peu après la mort de « Doudou-la-canne-à-pêche », mais cette fois dans un quasi-silence médiatique : 36 mots dans Les Échos, 108 dans Libération, aucun dans Le Parisien, Le Figaro et Le Monde. L'agence France-Presse avait pourtant annoncé le 15 juin un savoureux verdict de la cour d'appel de Rennes qui condamnait le groupe pneumatique à verser 185 000 euros de dommages et intérêts à trois anciens délégués CGT de l'usine de Cholet (Maine-et-Loire). L'un d'entre eux, Robert Cerisier, ajusteur-monteur a vu sa carrière bloquée au même indice durant trente-cinq ans, se retrouvant ainsi, selon la cour, avec « le plus faible taux de rémunération des salariés ayant une ancienneté comparable ». Soit 1 230 euros net en janvier 2006. Des dizaines de cas similaires attendent un jugement dans les diverses juridictions (prud'hommes, tribunaux correctionnels, appels, cassation). Preuve que l'amour du social se transmet de père en fils.
Quand la tendresse Michelin ne s'exprime pas au quotidien, elle surgit au détour d'un conflit. Le 4 mai, une majorité d'ouvriers de production se mettent en grève dans l'usine de Roanne (Loire). Leur raison ? « Doudou » et ses managers ont choisi ce site pour tester l'« organisation responsabilisante », une pompe à euros destinée à accroître la productivité de 5 % tout en diminuant les effectifs de 6 %. « Il n'y a absolument rien en termes de salaires, de cœfficients, etc. De toute façon, les gars n'arrivent pas à tenir le rythme », explique au Plan B Zakir Ali Mandjee, secrétaire national de Sud-Michelin. De plus, « ce type d'organisation casse les solidarités au niveau des ateliers. Ils mettent en concurrence les salariés entre eux pour atteindre les objectifs. » Plus que jamais à l'écoute des travailleurs, Le Monde résume les revendications des Michelin à « différents points ayant trait à l'organisation du travail, aux conditions salariales et à la distribution de primes » (10.5.05). On ne saurait être plus précis.

La grève va durer neuf jours. À l'entrée de l'usine, les protestataires interdisent le ravitaillement en matières premières mais laissent passer les salariés. La réaction de la direction sera « d'une rare violence », selon les mots d'un avocat en droit social de Clermont-Ferrand, Jean-Louis Borie : « Michelin s'est comporté de la même façon que lors de la grande grève des années 1950. À l'époque, il avait tenté de faire crever les grévistes la bouche ouverte. » Coup de force musclé des cadres de l'entreprise, assignation devant le tribunal d'instance de Roanne, menaces de mort, procédure de licenciement contre un délégué, sanctions financières : tout l'arsenal de l'humanisme pneumatique est mobilisé non seulement par la direction locale, mais aussi par le siège de Clermont-Ferrand, où trônait encore un certain « Doudou ». Édouard Michelin, dont l'ensemble du Parti de la presse et de l'argent (PPA) chantera quelques jours plus tard la douceur et la simplicité.
Le résultat de cette bagarre est bien modeste en termes de « gains » salariaux : extension d'une prime à tout le personnel de production, constitution de groupes afin de lister les revendications sur les conditions de travail. Reste pour une partie des ouvriers un acquis que la direction de l'entreprise tente désespérément de combattre. « Le conflit a créé de la solidarité en fait entre les gars, se réjouit Zakir Ali Mandjee. On n'aurait pas pu l'imaginer, quoi. C'est pour ça qu'on dit que cette lutte c'est un gage pour l'avenir. »
[petite pause, (27.5.06). Au lendemain de l'enterrement en grande pompe d'Édouard Michelin, le 31 mai, le quotidien local (27.5.06) récite la comptine des chargés de communication, les ouvriers de Michelin mesurent à quel point Édouard perpétue l'une des traditions ancestrales de la maison : la discrimination syndicale. Surtout quand le délégué paye ses timbres à la CGT ou à Sud, organisations toujours majoritaires dans les ateliers.

 
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