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Médias

Le gang des baveux contre les grévistes

La grève ne fait pas vendre

Dans la course à l'audience, les débuts du mouvement antiprécarité ont été supplantés par des produits presse plus rentables : affaire d'Outreau, « gang des barbares » et grippe aviaire. Le Plan B démonte la mécanique de l'information-marchandise, qui transforme l'histoire en une collection d'événements flottant en apesanteur sociale.

Le 7 mars 2006, au moment où s'ébranlaient les cortèges de la deuxième grande journée de mobilisation contre le contrat première embauche (CPE), TF1 ouvrait son journal de 13 heures sur... le retour de la neige en Normandie. Cinq jours auparavant, les universités en pleine ébullition avaient inspiré au Parisien ce titre en pleine page   : « Ras le bol de cet hiver qui n'en finit pas ! » (2.3.06). Quoique récurrente, l'appétence météorologique de ces deux médias réputés pour leur passion des chiens écrasés est révélatrice du désintérêt que suscitent dans la presse les débuts de la protestation antiprécarité. Annoncé par Dominique de Villepin le 16 janvier, le CPE a motivé une première manifestation nationale le 7 février. Tout au long du mois, la contestation s'étend. Les journalistes, eux, broutent d'autres pâtures.
La volonté idéologique de briser dans l'œuf les résistances aux « réformes nécessaires » ne suffit pas à expliquer ce détournement du regard médiatique. Certes, elle s'exprime par la voix des éditorialistes (lire p. 10-11), comme en novembre-décembre 1995, au printemps 2003 ou lors de la campagne référendaire de 2005. Mais le flux quotidien de l'information obéit à une autre logique : celle de l'audience. Pour tenir en haleine les consommateurs d'information-marchandise, les rédactions renouvellent constamment la gamme des produits presse (PP) : quand un « événement » a épuisé la série prévisible de ses rebondissements, un autre lui succède à la « une ». L'essentiel consiste à maintenir le client sous tension ; à le persuader qu'une actualité extraordinaire l'oblige à se précipiter chez le marchand de journaux ou à se frotter à un écran de publicité.

 

« Barbares » et canards à la « une »
Dans ces conditions, le retard à l'allumage médiatique du CPE se comprend aisément. Car, jusqu'au 7 mars, le Parti de la presse et de l'argent exploite trois produits presse autrement plus rentables : l'affaire d'Outreau, la grippe aviaire et le « gang des barbares ». Trois PP dotés d'atouts mercantiles jugés fondamentaux par les médias : l'émotion et la peur. Face à eux, cortèges et occupations d'universités pèsent d'autant moins lourd sur la balance commerciale que la presse a décrété le fiasco de la manifestation du 7 février. « CPE : l'échec de la mobilisation », s'enthousiasme Le Figaro du lendemain, pour qui, « rassurée, la majorité affiche sa satisfaction ». « Première haie franchie pour Villepin », claironnent Les Échos tandis que Le Monde titre sur cinq colonnes « Emploi : Villepin veut pousser son avantage » (9.2.06) – un vrai talent de visionnaire !
L'audition du juge Burgaud devant la commission parlementaire (8 février) relègue alors au second plan la contestation, mais aussi le passage en force du projet de loi sur l'égalité des chances à l'Assemblée nationale (9 février). Maintes fois recyclée depuis le premier procès de Saint-Omer, au printemps 2004, l'affaire d'Outreau compte au nombre de ces valeurs sûres capables d'exsuder à chaque rebondissement des hectolitres de larmes (et des piscines d'euros pour les patrons de presse). C'est « Le cauchemar sans fin », se délecte Le Parisien (25.1.06) après la tentative de suicide de l'une des ex-accusés. À la mi-février, la découverte à quelques jours d'intervalle du corps mutilé d'Ilan Halimi et d'un canard infecté par le virus H5N1 galvanise les médias. La montée en puissance de la mobilisation étudiante est occultée par ces deux produits presse porteurs.
Grèves, blocages et manifestations se succèdent pourtant. À la veille de la journée nationale du 7 mars, le mouvement paralyse une vingtaine d'universités, des sondages attestent la popularité de la lutte, et le Sénat vote le projet de loi gouvernemental. Mais ces informations ne suffisent pas à supplanter de bons gros PP vendus à coups de manchettes angoissantes. « Danger plus proche, prudence renforcée », frissonne Le Monde, toujours solidaire des canards infectés (16.2.06). « C'est le cerveau des barbares », carillonne Aujourd'hui en France (18.2.06) pendant que France Soir commercialise « La Grande peur qui vient », (20.2.06). De son côté, Libération vend au détail « La dérive d'une bande » (22.2.06) et alimente « La folie aviaire » (3.3.06), se distinguant en cela de La Dépêche du Midi qui titre sur « Les nouveaux barbares » (22.2.06), et du Figaro qui publie « Fofana, la confession scandale » (28.2.06).

 

Comment vendre la grève ?
L'ampleur de la manifestation du 7 mars interrompt provisoirement la progression du virus colporté par le gang des baveux. Les médias n'ont plus le choix : oblitérer un grand mouvement de jeunesse reviendrait à négliger une clientèle prometteuse (lire p. 3). Mais comment transformer en produit presse des idées qui s'échangent, de l'utopie qui circule, des discussions nocturnes dans les amphis ? La presse se nourrit d'inédit, d'actions, de rebondissements. En outre, la longévité du mouvement – plus de deux mois – excède la durée de vie moyenne d'un PP, située entre une et trois semaines. En bonne logique marchande, les médias s'emploient à fragmenter le combat antiprécarité en sous-produits presse plus éphémères et plus alléchants. Il y a d'abord « Le printemps de la Sorbonne » (Libération, 11.3.06), puis le «  face à face entre des grévistes et ceux qui veulent travailler » (France 2, 10.3.06), puis l'« Enquête sur le déchaînement de violence » (Le Figaro, 25.3.06), thème pilonné sans interruption sur TF1. Viennent ensuite « Les examens en danger » (Le Parisien, 23.3.06) et la peur de la grève : « Mardi noir », hulule Béatrice Schonberg (France 2, 26.3.06) ; « Mardi noir », lui répond Élise Lucet dans un effort insensé de pluralisme (France 2, 27.3.06).
Aussitôt produite, aussitôt consommée, aussitôt oubliée, la marchandise information ne supporte pas le temps long. L'obsession de la fin du conflit rythmera donc sa médiatisation. Elle sera annoncée dès le 18 mars par Le Parisien, qui table sur un « Week-end décisif », tout comme France 2, dont le journal de 20 heures ouvre sur « cette journée décisive ». Vingt jours avant son abrogation officielle, Aujourd'hui décrète que « Le CPE est mort. Mais les casseurs continuent » (24.3.06). Raté ! On construit alors un suspense à tiroirs, à l'image du Figaro, qui titre : « CPE, la semaine fatidique » (27.3.06). Impatients de presser des citrons plus juteux, France Soir et Libération se rassurent mutuellement : pour l'un, c'est « Bientôt la fin » ; pour l'autre, « Le CPE attend le coup de grâce » (3.4.06).
Dans les années 1960, les contestataires américains expliquaient déjà : « Si vous n'aimez pas les nouvelles qu'on vous sert, descendez dans la rue et fabriquez-en de meilleures. »

Le Plan B n°2 (mai-juin 2006)

 
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