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Laurent Joffrin, un tartuffe chez les pigeons

Putsch des actionnaires au Monde, vente des Échos, de La Tribune, du Wall Street Journal : le capitalisme dévore sa progéniture. Et pendant que les journalistes tombés du nid s'inquiètent de leur sort, Laurent Joffrin redéfinit l'idée d'indépendance.

En octobre 2000, le journal PLPL, ancêtre du Plan B, fut le premier à décrire les soutes d'un quotidien alors intouchable. « Pour comprendre Le Monde, expliquait PLPL, on doit imaginer une carriole pilotée par trois individus différents et complémentaires. Le premier rêve de puissance et d'alliances industrielles, le second les réalise, le troisième conduit le quotidien, met en scène des "débats intellectuels" et publie les révélations les plus racoleuses. » Jean-Marie Colombani, Alain Minc et Edwy Plenel eurent beau lâcher contre PLPL la meute glapissante de leurs caniches édentés, chacun convient aujourd'hui que le portrait était criant de vérité. Après Plenel, congédié en 2004, après Colombani, répudié en mai par sa rédaction (mais consolé par un pactole de 1,5 million d'euros), le président sarkozyste du conseil de surveillance du groupe, Alain Minc, a été régurgité par le personnel. Et les industriels qui, par son entremise, ont acheté des morceaux du Monde, s'apprêtent à couper les fils de leur petite marionnette.

 

Les nouveaux amis de la presse libre
Censure directe du propriétaire quand ses intérêts sont en jeu, censure indirecte exercée par la course à l'audience et aux recettes publicitaires : voici dix ans que PLPL, Le Pan B et leur sublime vitrine universitaire Acrimed (lire notre supplément) ont compris et combattu le pouvoir du Parti de la presse et de l'argent (PPA). Au même moment, une armée de babouins diplômés criaillait à la « théorie du complot » ; les choses, assuraient-ils, étaient « plus complexes », plus « symboliques ». Il était donc urgent d'en « débattre » dans les colonnes du Monde ou de Libération. Leur indigence, celle de Dominique Wolton, Philippe Corcuff, Jean-Marie Charon, Patrick Eveno, Cyril Lemieux, Géraldine Muhlmann, etc., éclate au grand jour. Ce sont à présent les rédacteurs des Échos, de La Tribune et même du Wall Street Journal qui dénoncent la censure du propriétaire ! Six cents journalistes du quotidien américain ont cessé le travail le matin du 28 juin pour s'opposer (sans succès) au rachat du titre par l'ami de Bush, Rupert Murdoch. À Paris, la tentative de rachat des Échos par Bernard Arnault, patron de LVMH et première fortune française, a cabré une rédaction qui connaît la propension du milliardaire à sabrer toute information défavorable à ses divers intérêts. Résultat : trois jours de grève, une polémique nationale et une pétition signée par l'élite de la bourgeoisie libérale inquiète d'un possible « discrédit » du quotidien qui fluidifie ses affaires. « La propriété des journaux n'est pas sans influence sur l'autonomie de la ligne éditoriale », s'inquiète Les Échos (22.6.07). Une « théorie du complot », hurlaient les babouins...

Le capitalisme dévorant ses enfants : la scène laisse un goût amer aux journalistes du Monde, du Figaro et de Libération. Quand, en 2003 et 2004, ces trois quotidiens furent vendus à Lagardère, Dassault et Rothschild, il ne se trouva pas un patron, un « intellectuel » ou un responsable politique pour redouter la perte de leur crédit. Est-ce à dire qu'à leurs yeux, les trois quotidiens généralistes et leurs artisans ne valent pas un pet de lapin ? Sans doute.

Mais les fâcheries entre journalistes et industriels n'ont qu'un temps ; tous se réconcilient quand vient l'heure de proposer une médication. « Les journaux se font avec des actionnaires », a expliqué Nicolas Sarkozy (cité par Le Point, 12.7.07). Or, déplore l'ex-dictateur (moustachu) de la rédaction du Monde Edwy Plenel, « en France, nous n'avons pas encore un authentique capitalisme des médias » (Marianne, 23.6.07). Du coup, propose Jean Boissonnat, « il faut encourager la formation de grands groupes de presse » (Les Échos, 3.7.07). Tel est aussi l'avis de Marc Kravetz, du socialiste Olivier Duhamel (désormais promu conseiller par Sarkozy) et de Pierre Haski (ancien chefaillon de Libération devenu patron d'une « start-up » baptisée « Rue89.com »), qui tous regrettent « l'absence de véritables groupes de presse en France » (France Culture, 2.7.07). En somme, puisque les firmes industrielles diversifiées censurent pour protéger leurs multiples intérêts, vendons-nous à des capitalistes spécialisés dans l'information et la communication. Comme Murdoch, qui négocia avec Tony Blair le soutien inconditionnel du Sun contre le maintien des lois antisyndicales en Grande-Bretagne. Ou feu Robert Hersant, incarnation du nouveau rêve de Plenel, qui offrait ainsi le concours de « ses » journalistes aux candidats de droite lors des législatives de 1978 : « Pendant la campagne, demandez-leur ce que vous voulez, ils le feront. Vous pouvez les appeler à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit. »

 

Le « calcul réaliste » de Joffrin
En même temps que les illusions des journalistes économiques s'envolent celles du quarteron de fanfarons qui prétendait « décrypter » le pouvoir médiatique sans le remettre en cause. L'émission « Arrêt sur images », animée par Daniel Schneidermann, a été supprimée par France 5. Frédéric Bonnaud, son confrère en fausse impertinence, a subi le même sort sur France Inter. L'année précédente, France Culture avait évincé Élisabeth Lévy de l'émission « Le premier pouvoir ». Le « décryptage » mollasson est décapité. Entre le PPA et la critique radicale des médias, il n'y a plus rien.

Toutefois, au milieu de ce néant, un batracien barbichu s'agite. C'est Laurent Joffrin, PDG de Libération. « Libération, expliquait-il encore le 28 mars, est la maison de toute la gauche. » Le 22 juin, le PDG infléchit la ligne dans un entretien au Monde : « Libé est un journal de gauche et du centre. [...] Le but est de mettre en scène notre valeur ajoutée. » Le 2 juillet, Joffrin s'ouvre un peu plus à la « complexité » : « Nous passons notre temps à dénoncer l'archaïsme du PS. [...]Notre but consiste à restaurer la tradition publicitaire de Libération, qui fait partie des chromosomes du journal.(1) » Le 13 juillet, il annonce l'arrivée à la tête de la rédaction d'un mercenaire du groupe Springer, Didier Pourquery, maître d'œuvre du projet (avorté) d'un « quotidien populaire » calqué sur Bild Zeitung. Les « connaissances marketing » de Pourquery seront utiles à « la nouvelle formule de Libération », assure le barbichu.

Sa dilection pour le journalisme génétiquement modifié au profit d'Édouard de Rothschild n'empêche pas Joffrin d'endosser le costume de Zola. Dans un éditorial titré « Gravité », il accuse : « Rachats inquiétants, liens - personnels ou financiers - contestables, éviction pure et simple à Paris Match, coupes d'articles d'apparence mineures mais qui contreviennent aux principes d'indépendance : la vie des médias en France vient de régresser vers des temps qu'on croyait révolus. » (Libération, 28.6.07.) Quelques jours plus tôt, le PDG avait pratiqué lui-même une de ces « coupes d'articles d'apparence mineures » dans un texte de Pierre Marcelle. Le chroniqueur avait en effet eu le mauvais goût de se braquer à la lecture d'un avis inséré dans les colonnes du journal : « L'équipe de Libération s'associe à la tristesse d'Édouard de Rothschild et de sa famille à l'occasion du décès du baron Guy de Rothschild », père du principal actionnaire de Libération. Cela « ne me regarde pas », répliquait Marcelle dans le passage censuré(2).

Or, au début de l'année, Laurent Joffrin avait déjà mis en garde Marcelle par un message digne « des temps qu'on croyait révolus ». Le Plan B se l'est procuré par une source syndicale.

Date : 19 janvier
Subject : Ce que nous évoquions samedi.

Mon cher Pierre,
Comme je te l'ai dit, ta décision de rester au journal m'a surpris. Il n'est pas en mon pouvoir de l'empêcher, d'autant qu'un calcul réaliste m'incite à ménager cette partie du public.
Mais ce maintien en poste - cette « reddition », comme tu dis - doit être assortie des conditions que nous avons définies.
1) Le contenu de ta chronique est soumis par nature à la relecture du chef de service quelle qu'elle soit... Elle a droit de correction plein et entier, qu'il s'agisse ou non de censure. J'arbitrerai en cas de besoin.
2) Elle ne peut occuper une place supérieure en visibilité et en aura que celle de Schneidermann ou de Duhamel. Tu seras une sorte de Duhamel populiste... Il en faut. Mais pas plus, comme nous en sommes convenus. En tout état de cause, c'est la responsable des pages « Rebonds » qui doit trancher sous mon autorité. Un cours nouveau s'instaure à Libération : le temps de l'autogestion est terminé. Bien sûr, si ces conditions te paraissent insupportables ou draconiennes, le guichet est ouvert. Tel est mon avis, qui correspond à celui de la hiérarchie et de la partie raisonnable du journal...
Amicalement,
Laurent

Pas de doute : il fait bon vivre dans « la maison de toute la gauche ».

 

 

Notes :

(1) Stratégies, 5.7.07. Le premier manifeste de Libération déclarait en novembre 1972 : « Il n'y aura pas de publicité car les annonceurs, en finançant la presse, la dirigent et la censurent »...
(2) Voir le site d'Acrimed

 

Le Plan B n°9 (août-septembre 2007)

 
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