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Laurent Joffrin, un tartuffe chez les pigeonsPutsch des actionnaires au Monde, vente des Échos, de La Tribune, du Wall Street Journal : le capitalisme dévore sa progéniture. Et pendant que les journalistes tombés du nid s'inquiètent de leur sort, Laurent Joffrin redéfinit l'idée d'indépendance.En octobre 2000, le journal PLPL, ancêtre du Plan B, fut le premier à décrire les soutes d'un quotidien alors intouchable. « Pour comprendre Le Monde, expliquait PLPL, on doit imaginer une carriole pilotée par trois individus différents et complémentaires. Le premier rêve de puissance et d'alliances industrielles, le second les réalise, le troisième conduit le quotidien, met en scène des "débats intellectuels" et publie les révélations les plus racoleuses. » Jean-Marie Colombani, Alain Minc et Edwy Plenel eurent beau lâcher contre PLPL la meute glapissante de leurs caniches édentés, chacun convient aujourd'hui que le portrait était criant de vérité. Après Plenel, congédié en 2004, après Colombani, répudié en mai par sa rédaction (mais consolé par un pactole de 1,5 million d'euros), le président sarkozyste du conseil de surveillance du groupe, Alain Minc, a été régurgité par le personnel. Et les industriels qui, par son entremise, ont acheté des morceaux du Monde, s'apprêtent à couper les fils de leur petite marionnette.
Les nouveaux amis de la presse libre Le capitalisme dévorant ses enfants : la scène laisse un goût amer aux journalistes du Monde, du Figaro et de Libération. Quand, en 2003 et 2004, ces trois quotidiens furent vendus à Lagardère, Dassault et Rothschild, il ne se trouva pas un patron, un « intellectuel » ou un responsable politique pour redouter la perte de leur crédit. Est-ce à dire qu'à leurs yeux, les trois quotidiens généralistes et leurs artisans ne valent pas un pet de lapin ? Sans doute. Mais les fâcheries entre journalistes et industriels n'ont qu'un temps ; tous se réconcilient quand vient l'heure de proposer une médication. « Les journaux se font avec des actionnaires », a expliqué Nicolas Sarkozy (cité par Le Point, 12.7.07). Or, déplore l'ex-dictateur (moustachu) de la rédaction du Monde Edwy Plenel, « en France, nous n'avons pas encore un authentique capitalisme des médias » (Marianne, 23.6.07). Du coup, propose Jean Boissonnat, « il faut encourager la formation de grands groupes de presse » (Les Échos, 3.7.07). Tel est aussi l'avis de Marc Kravetz, du socialiste Olivier Duhamel (désormais promu conseiller par Sarkozy) et de Pierre Haski (ancien chefaillon de Libération devenu patron d'une « start-up » baptisée « Rue89.com »), qui tous regrettent « l'absence de véritables groupes de presse en France » (France Culture, 2.7.07). En somme, puisque les firmes industrielles diversifiées censurent pour protéger leurs multiples intérêts, vendons-nous à des capitalistes spécialisés dans l'information et la communication. Comme Murdoch, qui négocia avec Tony Blair le soutien inconditionnel du Sun contre le maintien des lois antisyndicales en Grande-Bretagne. Ou feu Robert Hersant, incarnation du nouveau rêve de Plenel, qui offrait ainsi le concours de « ses » journalistes aux candidats de droite lors des législatives de 1978 : « Pendant la campagne, demandez-leur ce que vous voulez, ils le feront. Vous pouvez les appeler à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit. »
Le « calcul réaliste » de Joffrin Toutefois, au milieu de ce néant, un batracien barbichu s'agite. C'est Laurent Joffrin, PDG de Libération. « Libération, expliquait-il encore le 28 mars, est la maison de toute la gauche. » Le 22 juin, le PDG infléchit la ligne dans un entretien au Monde : « Libé est un journal de gauche et du centre. [...] Le but est de mettre en scène notre valeur ajoutée. » Le 2 juillet, Joffrin s'ouvre un peu plus à la « complexité » : « Nous passons notre temps à dénoncer l'archaïsme du PS. [...]Notre but consiste à restaurer la tradition publicitaire de Libération, qui fait partie des chromosomes du journal.(1) » Le 13 juillet, il annonce l'arrivée à la tête de la rédaction d'un mercenaire du groupe Springer, Didier Pourquery, maître d'œuvre du projet (avorté) d'un « quotidien populaire » calqué sur Bild Zeitung. Les « connaissances marketing » de Pourquery seront utiles à « la nouvelle formule de Libération », assure le barbichu. Sa dilection pour le journalisme génétiquement modifié au profit d'Édouard de Rothschild n'empêche pas Joffrin d'endosser le costume de Zola. Dans un éditorial titré « Gravité », il accuse : « Rachats inquiétants, liens - personnels ou financiers - contestables, éviction pure et simple à Paris Match, coupes d'articles d'apparence mineures mais qui contreviennent aux principes d'indépendance : la vie des médias en France vient de régresser vers des temps qu'on croyait révolus. » (Libération, 28.6.07.) Quelques jours plus tôt, le PDG avait pratiqué lui-même une de ces « coupes d'articles d'apparence mineures » dans un texte de Pierre Marcelle. Le chroniqueur avait en effet eu le mauvais goût de se braquer à la lecture d'un avis inséré dans les colonnes du journal : « L'équipe de Libération s'associe à la tristesse d'Édouard de Rothschild et de sa famille à l'occasion du décès du baron Guy de Rothschild », père du principal actionnaire de Libération. Cela « ne me regarde pas », répliquait Marcelle dans le passage censuré(2). Or, au début de l'année, Laurent Joffrin avait déjà mis en garde Marcelle par un message digne « des temps qu'on croyait révolus ». Le Plan B se l'est procuré par une source syndicale.
Pas de doute : il fait bon vivre dans « la maison de toute la gauche ».
Notes : (1) Stratégies, 5.7.07. Le premier manifeste de Libération déclarait en novembre 1972 : « Il n'y aura pas de publicité car les annonceurs, en finançant la presse, la dirigent et la censurent »...
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