S'identifier - Mon compte
Médias

Trente ans de discours ethnique sur l’immigration

Le ciment médiatique de « l'identité nationale »

lundi 5 mai 2008

Depuis le début des années 1980, les rôles sont assignés  : vus du Figaro, les immigrés constituent un repoussoir « ethnique », vus de Libération, ils sont la source d’indignations vertueuses. Dans les deux cas, ils rassurent les lecteurs sur eux-mêmes. En éludant l’essentiel  : les travailleurs français et immigrés ont tous intérêt à fesser Jacques Attali et ses amis patrons.

Rue du Bon Pasteur, à Marseille, le spectacle est devenu routine  : les forces de police font irruption par les deux extrémités, verrouillent toutes les issues latérales et contrôlent un à un tous ceux qui n’ont pas une peau laiteuse. Les étrangers dépourvus de papiers en règle sont embarqués au centre de rétention aux fins de reconduite à la frontière. Les préfectures ne font pas de détail  : les objectifs assignés au colonel Hortefeux, en charge de l’Identité nationale (25 000 expulsions en 2007), ne tolèrent aucun atermoiement, la notation du ministre en dépend. Ici, une grand-mère centrafricaine est arrêtée chez sa fille alors qu’elle prenait son bain, là, un avocat malien spécialisé en droit des étrangers est prié lui-même de faire ses valises alors qu’il vit en France depuis 1962.

Couverture choisie

À Libération, on se frotte les mains. Les histoires qui émeuvent sont aussi celles qui font vendre. En 1998, Jacques Julliard bavait d’admiration devant l’habileté de Laurent Joffrin qui avait transformé le mouvement contre les lois Debré en promontoire commercial pour Libération  : « Il a fait de la fameuse pétition des cinéastes une affaire personnelle – une bonne affaire – transformant pendant quelques jours son quotidien en bulletin paroissial de Saint-Germain-des-Prés. »

Avec la célébration du « pouvoir d’achat » et la déploration des frasques présidentielles, le sort du sans-papiers constitue, par son absurdité même, l’un des axes possibles de rebuffade médiatique contre le pouvoir. De plus en plus honteux de leur servilité, les journalistes « de gauche » se rachètent en pleurnichant sur les cas les plus extrêmes, mais sans entamer les présupposés sur lesquels repose la catapulte préfectorale.

« Personne ne nie qu’il faille reconduire certaines personnes à la frontière », argumente dans Charlie Hebdo l’humaniste Philippe Val, dont la compassion pour les immigrés raflés en pleine rue est étroitement indexée sur leurs états de service  : « Lorsqu’on expulse des personnes qui travaillent, qui vivent et qui ont une famille en France, les gens qui aiment le droit républicain ont honte » (16.1.08). L’étranger célibataire ou au chômage prendra l’avion. Claude Imbert, éditorialiste un peu moins à gauche que Philippe Val, donne néanmoins raison à son confrère  : « De même que le trop d’assistance décourage le travail, de même la pléthore et, plus encore, son anarchie ont fini par dénaturer une immigration par ailleurs fatale et nécessaire. […] Que le pouvoir après une si longue défaite s’avise enfin, par l’“immigration choisie”, de mettre de la raison dans un tel fatras, c’est un progrès » (Le Point, 11.5.06). Une immigration choisie par Jacques Attali pour faire baisser les salaires dans les secteurs où le patronat ne peut plus mettre cent candidats en concurrence pour un poste.

Opposer travailleurs français et étrangers pour vendre des journaux, la technique est vieille comme Jean Daniel. En un quart de siècle, elle a rendu les cerveaux largement disponibles à la politique des quotas et insensibles à la nécessité d’un front commun. Comme le montre l’historien Gérard Noiriel dans un livre auquel le Plan B emprunte la plupart des références qui suivent [1], les échauffourées survenues à l’été 1981 aux Minguettes, dans la banlieue lyonnaise, ont servi à affiner le gibier de potence  : le jeune de banlieue arabe ou noir remplaçait le travailleur immigré dans l’imaginaire médiatique. Le Figaro donne le ton sur lequel s’accordent la plupart des gazettes  : « Dans les quartiers à forte densité maghrébine, la situation devient explosive […]. Le gouvernement, en supprimant les expulsions d’individus douteux, encourage donc les dévoyés » (7.7.81). L’équivalence implicite entre « individus douteux », « Maghrébins » et « dévoyés » popularise une rhétorique jusqu’alors réservée à la presse d’extrême droite.

Quelques semaines plus tard, le quotidien tire une nouvelle salve moustachue  : un article intitulé « Les Maghrébins et les autres » affirme qu’en régularisant les clandestins le gouvernement socialiste a « ouvert en grand la porte de notre pays à l’invasion et à l’aventure » (22.9.81). Les élections municipales du printemps 1983 inspirent à nouveau les poètes du Figaro (23.3.83), , qui publient une série d’articles aux titres éloquents  : « Aux Minguettes, la loi des immigrés » (22.3.83), « Aux Minguettes, des policiers écœurés »« Les Minguettes au seuil de l’explosion » (25.3.83), « Les Maghrébins en France  : le seuil critique » (28-31.3.83). Au cours des années 1980, le discours sur l’immigration prend un tournant ethnique  : ce ne sont plus les étrangers qui posent problème, c’est leur origine.

La figure du jeune de banlieue ne suffisant pas à cristalliser les peurs autour des musulmans, les médias fabriquent un deuxième épouvantail dont les contours sont modelés par des événements de politique internationale. La révolution iranienne de 1979 abreuve les télévisions d’images spectaculaires sur le danger islamiste. L’art du commentaire journalistique consistant à relier entre eux des événements qui n’ont aucun rapport, les médias se mettent à dénoncer le caractère religieux des grèves de l’industrie automobile (1981-1984). Pendant que le magazine Minute dénonce « l’islam rouge », Le Figaro évoque les « risques d’utiliser politiquement les immigrés. Les grèves d’Aulnay, pour ne citer que ce cas, ont montré qu’habilement manipulée par la CGT et le parti communiste, la main-d’œuvre étrangère, quand elle domine un secteur industriel, peut servir des intérêts sans rapport avec l’activité syndicale traditionnelle » (1.9.83).

Paris Match publie une photo d’un ouvrier musulman, drapeau CGT au poing, avec un commentaire mentionnant la « grève sainte » (20.1.84). En juin 1936, le Parti de la presse et de l’argent (PPA) avait imputé les grèves à de prétendues directives venues de Moscou, accusation aussitôt démentie par Léon Blum, le président du Conseil. Cinquante ans plus tard, la gauche a capitulé et Pierre Mauroy reprend à son compte les arguments du camp adverse. En affirmant que les ouvriers de l’automobile sont « agités par des groupes religieux et politiques dont les mobiles ont peu à voir avec les réalités sociales françaises [2] », le Premier ministre de François Mitterrand fait preuve d’un « courage politique » que Le Figaro applaudit ardemment.

La république en danger

Gérard Noiriel interprète ces grèves comme une rupture  : la figure du « travailleur immigré », à travers les questions du logement, du racisme et du travail à la chaîne, fit les beaux jours de la presse de gauche dans les années 1970  ; elle disparaît dans les années 1980 au profit de la « deuxième génération » et de son « intégration ». En 1983, un journaliste du Figaro estime à 5 millions le nombre d’immigrés mais « tout laisse prévoir qu’en raison du taux de natalité dans le milieu immigré leur nombre s’élèvera à 25 % en l’an 2000 [3]. La France risque alors de se trouver confrontée aux problèmes d’une société multiraciale et multiculturelle […]. Les plus optimistes comptent sur les facultés d’assimilation des populations étrangères, comme cela s’est produit dans le passé avec les colonies italienne et polonaise. Mais l’exemple n’est hélas plus valable. L’origine culturelle de la nouvelle immigration constitue un obstacle difficile à surmonter, comme le prouvent les conflits de plus en plus graves dans les banlieues concentrationnaires » (1.9.83).

Parce qu’ils ne vont pas à l’église le dimanche, les nouveaux immigrés, musulmans, constituent un péril pour la France. Ce thème, mis en circulation par la presse d’extrême droite, est abondamment repris  : Minute, dans son numéro du 16 juillet 1983, publie en couverture une caricature de Marianne en tchador. Dans un dossier « Serons-nous encore français dans trente ans  ? », le prophétique Figaro magazine reproduit ce fantasme (26.10.86). Tout comme Le Nouvel Observateur (5.10.89), dont Laurent Joffrin vient de prendre la direction éditoriale. Pour Le Point aussi, ce ne sont pas les immigrés eux-mêmes mais « l’origine de cette population », composée surtout de « Maghrébins » et d’« Africains », qui menace l’identité nationale. Et l’hebdomadaire d’ajouter  : « Moins que leurs prédécesseurs, ces nouveaux immigrants ont le goût de s’intégrer, et davantage qu’eux la détermination de conserver leur identité culturelle » (11.7.83). Les pleureuses de « l’intégration » sont lâchées, les luttes des travailleurs immigrés enterrées. Dorénavant, le thème de l’incompatibilité intrinsèque entre immigrés musulmans et « pays d’accueil » ne … … cessera plus d’irriguer la veine des éditorialistes. « Deux millions de musulmans en France, ce sont deux millions d’intégristes potentiels », frémit l’intellectuel « de gauche » Pierre-André Taguieff en 1997 au micro de France Inter  [4]. Meilleurs alliés du journaliste qui veut imposer une « question de société », les sondeurs vont multiplier les enquêtes d’opinion sur les étrangers, avec des questions délicates  : « Est-il normal que les immigrés aient accès gratuitement à l’école  ? » « Accepteriez-vous un Premier ministre ou un président d’origine maghrébine  ? » En 1974, un institut de sondage avait demandé à des individus de nationalité française  : « Vos rapports avec les immigrés sont-ils bons ou mauvais  ? » 43 % des personnes importunées avaient opté pour la réponse « ni bons ni mauvais », montrant le peu d’intérêt qu’ils accordaient à cette question. Dix ans plus tard, l’indifférence à l’égard de ce qui préoccupe les journalistes est interdite  : la même question est posée, mais la case « ni bons ni mauvais » n’apparaît plus.

L’amour de l’exotisme

La riposte de la presse « de gauche » à l’offensive contre les Maghrébins est calamiteuse. Libération, dirigé par Serge July, choisit d’abandonner la question sociale pour se tourner vers un militantisme culturel mou (MCM) destiné à valoriser les « beurs », le « métissage », le « multiculturalisme » aux dépens des ouvriers de Talbot qui luttent pour leurs droits et ceux de leurs enfants. Les slogans publicitaires remplacent les enquêtes sociales  : « Happy beur day », souhaite Libération aux manifestants de la Marche pour l’égalité et contre le racisme, indûment rebaptisée « Marche des beurs » (3-4.12.83). Dans un article intitulé « Beur is beautiful », Globe, la serpillière mensuelle mitterrandolâtre de Georges-Marc Benamou  [5]livre une information qui renouvelle la sociologie de l’immigration  : « Dans un Hexagone voué de plus en plus au ringardisme lepénien, ils créent  : des robes, des livres, des chansons, des comédies, des entreprises. » Marie Claire se joint à la chorale en consacrant un dossier de quatre pages à « la crème des beurs »  : « C’est beau et beur à la fois. Vive le look beur », s’extasie en 1984 l’organe central des manucures.

En délaissant le social au profit du culturel, la « gauche » s’est encore pliée aux injonctions du PPA. Comme l’écrit Gérard Noiriel, « la stratégie prônée par Serge July et Libération au début des années 1980 visant à lutter contre l’image négative des immigrés en pariant sur les ‘‘beurs’’ a échoué, parce qu’elle était fondée sur l’occultation de l’appartenance sociale des personnes concernées […]. Lorsque la dimension sociale est oubliée, les stéréotypes peuvent fonctionner quasiment tout seuls car les problèmes qui sont dus à la misère, au chômage, etc., sont attribués à l’origine, à la religion, à la nationalité . [6] »

Dès lors, le discours stigmatisant peut s’afficher avec ostentation. L’affaire du foulard en 1989 et la guerre du Golfe achèveront de décomplexer les journalistes. Les images assimilant islam et fanatisme se multiplient  : Le Nouvel Observateur dédie sa couverture à une femme en tchador et titre « Fanatisme  : la menace religieuse » (5.10.89). Le Point s’interroge  : « Faut-il laisser entrer l’islam à l’école  ? », tandis qu’un dessin de Konk, dans Le Figaro, représente une enseignante questionnant une élève voilée  : « Dis-moi quelle est la date de la victoire… euh  ! je veux dire de la défaite de Poitiers » (2.11.89).

En 1991, l’imminence de l’attaque en Irak fait trembler les rédactions, qui craignent, bien avant Jacques Marseille, le déclenchement d’une guerre civile en France  : « En cas de guerre, de quel côté seront-ils  ? […] Quoi qu’on fasse, quoi qu’on dise, le beur de Saint-Denis se sentira toujours plus proche de ses frères qui conspuent la France dans les rues d’Alger et de Tunis » (Le Figaro, 25.1.91). La même rhétorique de suspicion se répand dans les articles du Monde, qui considère que les « beurs » sont partagés « entre la fierté et la crainte » et que Saddam Hussein peut incarner, pour eux, une revanche « contre les humiliations subies depuis plusieurs années » (17.1.91). Sur TF1, Charles Villeneuve analyse  : « C’est la guerre du monde civilisé contre les Arabes  [7]. » Quelques années plus tard, évoquant le traitement de la Guerre du Golfe par sa chaîne, un ancien rédacteur en chef de TF1 se souviendra  : « Tous les courants de pensée qui traversent cette rédaction se sont retrouvés d’accord sur la façon d’agir avec Mougeotte [le directeur d’antenne], qui, lui, pourtant, parlait de “bougnoules” et de “ratons” [8]. » Preuve que le langage des élites s’est démocratisé  : en 2008, les troupes du ministère de l’Identité nationale parlent le Mougeotte en pleine rue.

Notes

[1] Gérard Noiriel, Immigration, antisémitisme et racisme en France (XIXe-XXe siècle). Discours publics, humiliations privées, Fayard, 2007.

[2] Pierre Mauroy, cité dans Gérard Noiriel, op. cit., 2007, p. 613.

[3] En 2004, on compte 4,9 millions d’immigrés en France, soit 8,1 % de la population totale. Insee Première, n° 1098, août 2006.

[4] Cité par Pierre Tévanian et Sylvie Tissot, Dictionnaire de la lepénisation des esprits, Dagorno, 2002.

[5] Voir Le Plan B n° 10, octobre 2007.

[6] Gérard Noiriel, op. cit., 2007, p. 656.

[7] Cité par Serge Halimi, Les Nouveaux Chiens de garde, Raisons d’agir, 1997, réed. 2005.

[8] Cité par Christophe Nick et Pierre Péan, TF1, un pouvoir, Fayard, 1997.