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Médias

Les sous-doués analysent la crise

jeudi 4 décembre 2008

Appelée au chevet des places financières, l’équipe de "on refait le monde" (RTL) a livré son diagnostic : les banques françaises se portent à merveille, l’Europe se couvre de gloire et Sarkozy doit accélérer ses réformes.

Tous les jours, à l’heure de l’apéro, des journalistes viennent sur RTL échanger pistaches et saucissettes au cours d’un « débat riche et vivant » animé par Nicolas Poincaré. L’équipe de « On refait le monde » se compose de débris du Monde, de TF1 et de Canal Plus (Edwy Plenel, PPDA, Valérie Lecasble), d’évangélistes du marché (Michel Godet, Ivan Rioufol, Alain-Gérard Slama, Robert Rochefort) et de chroniqueurs maison (Guy Carlier, Alain Duhamel, Christian Menanteau). Sans oublier la philosophe antirides Géraldine Muhlmann, la masseuse bayrouiste Anne-Sophie Mercier (Charlie Hebdo), ou encore, diversité oblige, des confrères étrangers qui aiment la France mais détestent les syndicats, comme Ted Stanger.

Le cercle des incompétents

Depuis la rentrée, cet attelage hennissant relève le défi de disserter sur la crise financière. Dans un premier temps, les « polémistes » s’acquittent de leur tâche en récitant le bénédicité de la ministre des Finances, Christine Lagarde : de même que le soleil se lève à l’est, les banques françaises sont solides comme le roc. « Il y a en France deux établissements qui sont plutôt en bonne santé, qui sont peu touchés par la crise des subprimes. Il y a BNP-Paribas, bien sûr, […] et la Société générale », déclame Anne-Sophie Mercier le 15 septembre, copiant presque au mot près les déclarations officielles.

Robert Rochefort, directeur du Credoc et sociologue de service, aussi qualifié pour évaluer les ratios d’une banque qu’une langouste pour réparer une horloge, est catégorique : « Est-ce qu’il y a un risque de voir en France une banque faire faillite ? Non ! » Que le roc se transforme en craie, avec la faillite du groupe francobelge Dexia par exemple, et on élargit le champ : ce sera l’occasion de chanter les louanges de l’Europe, comme dans cette saynète du 30 septembre :

Rochefort : « Après Fortis, Dexia est le deuxième sauvetage qui prouve qu’il y a un embryon d’Europe qui fonctionne.

Duhamel : Au lieu que l’Europe soit la victime de spéculations américaines, elle pourrait devenir un acteur capable de défendre ses intérêts !

Rochefort : Jean-Claude Trichet et la Banque centrale européenne sont au rendez-vous de l’Histoire.

Duhamel [qui ne veut pas rater un léchage de Trichet] : Absolument !

Rochefort : Et pourquoi ils sont au rendez-vous de l’Histoire ? Parce qu’il y a une institution qui a été créée et qui leur donne une responsabilité. […] L’Europe a une chance historique. »

Élucider les causes de la crise ? Autant demander à un coussin péteur de jouer une sonate pour violoncelle. Lorsqu’ils butent sur un problème insoluble, les gros calibres du Parti de la presse et de l’argent (PPA) ont le choix entre deux issues de secours : la « complexité » et l’« irrationalité ». Laquelle vont-ils emprunter ? Ted Stanger se lance le premier : « Nous sommes dans un pays irrationnel. » « Oui, évidemment », approuve Robert Rochefort, tandis que Guy Carlier s’engouffre dans la brèche en notant qu’« il y a quelque chose d’irrationnel » dans la débâcle financière (10.10.08). Le concept infusera pendant deux semaines, jusqu’au verdict final de Christian Menanteau : « On baigne dans l’irrationalité absolue » (24.10.08).

Mais ce sortilège ne suffit pas à meubler l’antenne. Alors on empoigne le hochet à deux boules : le bien (les marchés) et le mal (la crise). Depuis le début, Michel Godet, le nain horticole des Arts et Métiers, bafouille inlassablement que « c’est parce qu’on n’a pas respecté l’éthique » que la finance exagère (23.9.08). Mais voilà qu’à son tour PPDA souhaite « parler un peu de morale, parce que les gens qui écoutent doivent être sensibles à ça ». Allaité pendant vingt et un ans au biberon éthique de Martin Bouygues, l’ancien présentateur, qui se proclame désormais « journaliste déchaîné », se désole de constater que « la spéculation a pris le dessus sur la morale financière » (6.10.08). Mais la morale financière impose de ne pas maltraiter les banquiers.

Or, depuis le sketch de Nicolas Sarkozy sur la nécessité de « réguler le capitalisme », la crainte du péril rouge hante les studios de RTL. Le chef de l’État « va trop loin », s’alarme Alain-Gérard Slama, éditorialiste au Figaro. « Il s’est laissé aller, entraîné sans doute par la plume de Guaino, à des discours contre le marché qui sont tout à fait redoutables. Parce que je voudrais bien savoir comment une économie pourrait fonctionner sans le marché » (1.10.08).

Capitalisme, ce « bouc émissaire »

Le risque de voir Sarkozy éliminer le marché traumatise également Michel Godet. Épongeant la sueur froide qui ruisselle sur son micro, il se met machinalement à psalmodier les cantiques du michelgodisme1 : « On n’a pas le courage de faire les réformes qu’il faudrait. […] Moi je suis pour plus d’État là où le marché fait défaut, mais plus de marché là où l’État est impotent – et, dans bien des domaines, il y a trop d’État, dans notre pays particulièrement » (1.10.08). Trois semaines plus tard, l’Élysée, pour plaisanter, évoque la possibilité de contrôler l’utilisation des milliards de fonds publics versés aux entreprises. Ce qui, aux yeux d’Alain-Gérard Slama, signifie que les chars soviétiques sont déjà aux portes de Paris : « Le contrôle par l’État de l’argent distribué aux entreprises, qu’est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire une intrusion de plus en plus grande dans l’activité entrepreneuriale. […] Il y a quand même une démarche qui n’est pas du tout une démarche du Sarkozy libéral mais qui est une démarche de l’intervention, du contrôle, de l’extension de l’État » (28.10.08).

Désireux lui aussi d’étoffer son dossier de candidature pour l’obtention de la laisse d’or du Plan B, Ivan Rioufol, du Figaro, fustige « un interventionnisme d’État qu’on croyait être de la vieille école ». D’ailleurs, pour ce camarade de tranchée de Philippe Val, la crise n’est qu’une « mise en scène pour accuser de tous les maux le capitalisme financier, parce que c’est devenu très à la mode. Et, derrière le capitalisme financier, il faut également comprendre le libéralisme, les États-Unis, etc. Il y a une sorte de bouc émissaire qui se dessine autour de cette affaire-là, alors que la crise économique, en tout cas en France, n’est pas due naturellement aux subprimes. Elle est due naturellement à la gestion déplorable de trente ans d’étatisme » (2.10.08). La crise, un complot ourdi par le commissariat au Plan et l’extrême gauche islamo-nazie ? C’était sur RTL, « la première radio de France ».

Paru dans Le Plan B n°16, décembre 2008-janvier 2009