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Médias

Nombrils électroniques

C'est le nouveau média que les médias adorent : le blog, ce carnet de bord personnel que chacun peut publier ou commenter sur Internet. Fasciné par les cent millions de blogueurs escomptés dans le monde au premier semestre 2007, le Parti de la presse et de l'argent (PPA) tente de récupérer cet outil.

« Internet est par essence un média démocratique. [...] Tu peux devenir toi-même reporter. » John Paul Lepers, l'ex-journaliste de Canal Plus qui ne tire que sur les ambulances en panne (il vient de consacrer un film à Bernadette Chirac), en est convaincu : depuis qu'il a inauguré son blog, Internet symbolise le renouveau du journalisme. Factotum d'Arnaud Lagardère et PDG d'Europe 1, Jean-Pierre Elkabbach partage cet enthousiasme : « Grâce aux forums, aux blogs et à l'Internet participatif, [...] enfin les paroles des uns et des autres cessent de s'ignorer. Elles commencent à se croiser. » D'après le journaliste multicarte Sylvain Attal (RTL, Public Sénat, France 24...), la polyphonie métissée des citoyens en réseau annoncerait le crépuscule du temps où « une petite élite journalistique décidait de ce qui se dit et ne se dit pas et de qui a le droit de le dire »(1).

Décrédibilisés par les assauts du Plan B 2, les petits soldats du PPA ont investi Internet pour s'y refaire une virginité. La manœuvre est habile. Il suffit aux rosses expirantes de la presse d'ouvrir un blog pour prétendre régénérer le journalisme sur un pied d'égalité avec la multitude des blogueurs prompts à « poster » leurs commentaires critiques. Mais le combat est inégal. D'un côté, la notoriété préalablement acquise dans les médias dominants offre aux barons de l'information traditionnelle une visibilité immédiate sur la Toile. De l'autre, les Narcisse anonymes attendent qu'un internaute échoue sur leurs pages. Aux États-Unis, explique le « Rapport sur les médias 2006 » du Project for Excellence in Journalism, « parmi les vingt sites les plus visités en 2005, dix-sept étaient liés à des groupes d'information traditionnels (3) » ; de la même façon, les blogs les plus cités dans les médias sont rédigés par... des journalistes.

 

« L'important, c'est d'exister »
Le label « blogueur » offre d'abord à ces derniers une présence redoublée dans les médias classiques. Le 10 novembre 2006, sur France Inter, la bafouilleuse Colombe Schneck consacrait son émission « J'ai mes sources » aux « blogs politiques ». Trois invités témoignaient de l'extraordinaire diversité du « nouveau journalisme » électronique : Christophe Barbier, directeur de L'Express, Pascal Delannoy, directeur du service multimédia de Radio France, également chroniqueur à France Info, et Paul Ohana, patron d'entreprise. Un mois plus tard, Colombe bafouille encore sur le thème « Peut-on tout dire sur son blog ? » (13.12.06). À ses côtés, un trio de blogueurs inconnus : Jean-Michel Aphatie (RTL, Canal Plus), Laurent Bazin (i-télé) et Guy Birenbaum (éditeur, VSD, RTL). Quand Le Monde s'intéresse aux blogs, c'est pour offrir au faussaire chauve Karl Zéro l'occasion d'expliquer : « Je retrouve l'esprit des radios libres. [...] L'important c'est d'exister, de servir de porte-voix aux gens (4). »

Parasitée par les journalistes vedettes, phagocytée par le PPA – qui rachète les sites à prix d'or pour les transformer en sacs à pub comme il s'emparait naguère des radios libres –, la « blogosphère » reproduit en ligne les caractéristiques de la presse dominante : connivences et narcissime, course à l'audience et panurgisme. Sur son blog, Christophe Barbier conseille : « Faites un tour par le blog de Laurent, il est excellent... » Laurent Bazin, lui, souligne sur son blog qu'il « connaît bien [...] Jean-Marc [Morandini] », ou que Guy Birenbaum est son « ami ». Un ami qui, de son côté, recommande les blogs de John Paul Lepers, Karl Zéro, Jean-Michel Aphatie ou Daniel Schneidermann. Lequel co-anime « bigbangblog », un site qui renvoie sur les blogs de Jean-Michel Aphatie, John Paul Lepers, Sylvain Attal...

 

Le souci de soi
Chaque jour, Jean-Michel Aphatie raconte sur le ton de la confidence aux lecteurs de son blog les audaces radiophoniques de Aphatie Jean-Michel. La page d'accueil du site de « John Paul Lepers. Journaliste citoyen » va plus loin : le 17 janvier 2007, elle assure la promotion d'une nouvelle émission animée sur la Chaîne parlementaire par John Paul Lepers ; en dessous, une dizaine d'articles de John Paul Lepers incitent l'internaute à courir au cinéma pour découvrir le dernier film de John Paul Lepers ; sur le côté, une photo de John Paul Lepers voisine avec une annonce : « Mon livre est disponible en librairie et sur le lien Amazon ci-dessus. »

Le beurre et l'argent du beurre appelant souvent les moustaches de la crémière, les journalistes blogueurs ne se contentent pas de cultiver leurs nombrils électroniques. Se sachant minoritaires, ils aspirent à arbitrer eux-mêmes ce qui, sur Internet, relève ou non de l'« information ». En effet, déplore Jean-Pierre Elkabbach, « les foules ne sont pas toujours sages, elles appellent parfois au lynchage et peuvent être plus conformistes qu'il n'y paraît ! La profusion de faits ou d'opinions approximatives crée parfois la confusion... et une menace pour la démocratie que nous ne pouvons accepter » (Le Monde, 5.1.07). Heureusement, la presse traditionnelle, qui n'a jamais véhiculé ni conformisme, ni approximations, ni appels au lynchage – notamment lors des affaires du bagagiste de Roissy, d'Outreau ou de la fausse agression antisémite du RER D –, veille au grain. « C'est surtout en devenant des “modérateurs” que les journalistes réinventent leur métier, brame Elkabbach. Ils aident à faire le tri entre toutes ces paroles, à mettre de l'ordre dans la jungle des contenus. »

 

Sabordage
L'ordre : le PPA aura-t-il vraiment besoin de le rétablir ? Le 24 janvier, Laurent Bazin (i-télé, groupe Canal Plus) sabordait son blog. « En vérité, reconnaît-il, on ne peut pas « tout publier ». [...] Je suis un salarié, mon entreprise a des actionnaires et des intérets » (canalplusblog.typepad.com/bazin). Sur papier ou sur écran, la liberté des rédacteurs s'évanouit au premier grognement du propriétaire. L'« autre journalisme » se montre si perméable à l'influence des grands médias qu'il en a déjà adopté le critère d'excellence : l'audience, mesurée au nombre de visiteurs. L'éditeur-blogueur Guy Birenbaum remarque qu'il est « quelque peu pathétique de voir périr un support de la peste même qu'il prétendait fuir et combattre... » D'autant qu'à de rares exceptions près les blogs se contentent de commenter des sujets imposés par la presse dominante. « Image arrêtée la plus évidente de cette troublante ressemblance ? poursuit Guy Birenbaum : les vœux en vidéo de Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy et leurs déclinaisons de blog en blog. Conçus et formatés par leurs concepteurs pour être avalés tout cru(s), prémâchés puis recrachés par “nos” blogueurs en l'état, et générer un maximum de commentaires. Opération réussie »(5). Cette propension à répliquer en version électronique les obsessions rédactionnelles de TF1 ou du Monde atteint son paroxysme sur les blogs de journalistes. De septembre à décembre 2006, celui de Christophe Barbier cite 58 fois le nom de Sarkozy, 37 fois celui de Royal, 19 fois celui de Le Pen, contre 4 citations pour Bayrou, 3 pour Besancenot, 2 pour Voynet et aucune pour Buffet et Laguiller. Au fond, a-t-on besoin du blog de Jean-Michel Aphatie pour apprendre que la mise en cause par Bayrou d'une bipolarisation de la campagne favorisée par les industriels de la presse relève d'une pensée « un peu primaire », puisque « Nicolas Sarkozy s'est imposé à la droite par son talent, et Ségolène Royal aux socialistes contre l'avis des médias [sic] (6) » ? Pour le même prix, Le Plan B préfère savourer les mimiques de dromadaire constipé d'Yves Calvi sur France 2.


Notes :

(1) Ces citations sont toutes tirées du Monde (19-20.11.06, 3.1.07, 5.1.07). Le stock de gogos des blogs s'épuise, et ce quotidien vespéral agonisant envisage de publier en feuilleton les fiches-cuisine d'Alexandre Adler.
(2) Quiconque effectue une recherche sur « Laurent Joffrin » dans Google comprendra pourquoi le PDG de Libération blêmit quand on lui parle du journal PLPL.
(3) Cité par Eric Klinenberg, Le Monde diplomatique, janvier 2007.
(4) Le Monde TV & Radio, 19-20.11.06.
(5) birenbaum.blog.20minutes.fr, 3.1.07.
(6) blog.rtl.fr, 7.9.06.

 
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