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Petits tourments de « grands électeurs »

À force d'éluder la critique des médias pour conserver les faveurs de la presse, les formations contestataires en viennent à sucer la roue... de François Bayrou.

Pour que la démocratie ne sorte jamais de son lit, la IIIe République avait veillé à étouffer l'Assemblée nationale sous la couenne d'un Sénat conservateur. Cette Chambre, garante de l'ordre social, était élue – elle l'est toujours – au suffrage indirect par des notables : les « grands électeurs ».
Depuis vingt ans, la prétention des journalistes et des sondeurs à devenir les « grands électeurs » de la République n'a cessé de s'affirmer. Nul ne les élit, mais ils présélectionnent les impétrants de chaque camp. Leur objectif ? Réduire les élections aux dimensions d'une primaire entre candidats agréés par la classe dirigeante et, en son sein, par les industriels qui possèdent la presse. « Oui, j'assume, explique Étienne Mougeotte, vice-président de TF1 (1,6 million d'euros en 2005) : nous roulons pour le bipartisme. Parce que la vraie démocratie, c'est ça. Et c'est ça que je voudrais pour mes enfants (1) ». Mais, depuis dix ans (Delors, Balladur, Jospin, « oui » au référendum), les électeurs se cabrent devant l'avoine qu'on leur sert.
Au sein de la gauche de gauche, la campagne contre le traité de Constitution européenne a imposé la critique des médias comme une priorité politique. Même les porte-parole les plus prévenants pour les journalistes en convenaient : le parti pris en faveur du « oui » était trop accentué, le déséquilibre trop manifeste. Pourtant, sitôt le scrutin clos, nombre d'entre eux ont repris leur danse du ventre en direction d'une presse qu'ils qualifiaient la veille d'« antidémocratique ». En refusant d'inscrire à l'agenda électoral la question de la propriété des grands moyens d'information, la gauche antilibérale a offert à François Bayrou l'occasion de se métamorphoser en Leader Maximou.
Le 2 septembre, pour la première fois depuis la privatisation de TF1, un responsable politique français convié au journal de 20 heures de la Une profite de cette tribune pour remettre en cause l'influence idéologique des propriétaires de médias (lire p. 10-11). Des colonnes de L'Express aux studios de France Inter, Bayrou dénonce « l'orchestration médiatique » par Bouygues, Lagardère et Dassault d'une campagne circonscrite à l'affrontement entre Sarkozy et Sarcosette. Au passage, il démontre la vacuité de l'excuse souvent avancée par les contestataires pour s'affranchir de toute critique des médias : « Si nous les attaquons, ils ne nous inviteront plus ! »

 

Un ex-ministre de Balladur réveille le PCF
Interloqués par le comportement insolite de Bayrou, les journalistes ont oublié de rappeler son pedigree : député UDF dès 1986, il appartient à la majorité qui installe les groupes industriels vivant des commandes de l'État à la tête des plus grands médias (loi Léotard de 1986, vente de TF1 à Bouygues en 1987, etc.) ; en 1994, il siège au gouvernement Balladur, qui relève les seuils de concentration dans l'audiovisuel (loi Carignon). Il tutoie les dirigeants de la Une et ne trouve pas anormal que Jean-Pierre Elkabbach demande conseil à Sarkozy pour l'embauche d'un journaliste à Europe 1.
Si les quotidiens nationaux contrôlés par Lagardère (Le Monde, Le Parisien), par Dassault (Le Figaro) et par Rothschild (Libération) ont jugé prudent de ne pas ouvrir un « grand débat citoyen » sur les méfaits du Parti de la presse et de l'argent, les frasques de Bayrou titillent la « gauche de gauche ». Dans une « Lettre au collectif national pour des candidatures antilibérales sur nos rapports aux médias » datée du 13 septembre, des militants et des responsables du PCF rappellent qu'« une véritable transformation de notre société nécessite une transformation de l'information ».

La suite mérite de figurer en texte intégral dans les colonnes du Plan B :
« Nous devrions affirmer collectivement comme individuellement, notre volonté :
– de refuser le cadre formaté qui nous est proposé en ne s'adonnant pas, par exemple, au jeu des petites phrases politiciennes ou au top 10 des plus médiatisés ;
– d'exclure toute participation à des émissions bouffonnes qui, par essence, produisent une parodie de débat, discréditent la politique et bafouent l'intelligence des citoyens ;
– de favoriser la diversité de nos représentants plutôt qu'accepter l'hospitalité souvent vénéneuse que les médias accordent exclusivement à ceux qu'ils considèrent comme de bons clients ;
– de rejeter la dictature des sondages et des baromètres de notoriété qui appauvrissent la richesse du débat ;
– d'arrêter de considérer que pour créer un événement démocratique, nous devrions d'abord créer un événement médiatique.

Notre campagne ne sera pas celle de l'image et du marketing. Nous refusons l'instrumentalisation des médias et l'aumône d'une exposition médiatique qui contredirait le sens que nous voulons donner à notre alternative (2). »

 

« Les médias vous aiment, et vous ? »
Message reçu cinq sur cinq par les intéressés ! Le 26 septembre, Olivier Besancenot étrenne la nouvelle émission de Marc-Olivier Fogiel sur M6 – « Il nous dira s'il a renoncé à la révolution », aguiche la bande-annonce. La veille, Clémentine Autain, nouvelle candidate à la candidature de la gauche radicale, accorde un entretien « exclusif » au quotidien gratuit de Vincent Bolloré, Direct soir. Pour dénoncer la marchandisation de l'information et les ravages de la publicité ? La réponse est dans cet échange :

– Plateau de télévision, presse, radio... Les médias semblent vous aimer, et vous ?
–Ils permettent de s'exprimer vis-à-vis du grand nombre et je ne vais pas me plaindre d'en profiter. Mais je refuse la “pipolisation” que beaucoup souhaiteraient me voir prendre.

Quatre photos accompagnent ce refus de la « pipolisation » dans un journal « gratuit » axé sur la vie des stars...
Magnanime, Le Plan B offre dès à présent une antisèche aux militants « anticapitalistes » qui préparent leur prochain entretien sur TF1. En 2005, Martin et Olivier Bouygues ont touché 56 millions d'euros de dividendes en plus de leurs tout petits salaires ; François Pinault, actionnaire de TF1 et propriétaire du Point, 140 millions ; Serge Dassault, détenteur du Figaro, 70 millions ; Arnaud Lagardère, magnat d'Europe 1, de Paris-Match, du Journal du dimanche et d'une avalanche de quotidiens régionaux, 11 millions. « Comme les bénéfices sont déjà passés à la moulinette de l'impôt sur les sociétés, précise Capital (octobre 2006), les dividendes bénéficient d'un abattement de 40%. » Les dirigeants de gauche vont-ils continuer d'abandonner ce genre d'éducation populaire à un mensuel du groupe Bertelsmann ?


Notes :
1. Propos cités par François Bayrou relatant une conversation avec Mougeotte (« Arrêt sur images », France 5, 17.9.06).
2. Cette lettre est consultable sur le site Internet de notre pétillante vitrine universitaire, Acrimed : www.acrimed.org/article2448.htm

 
 
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