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Suffrage censitaire aux USA

Lors du dernier scrutin législatif, une chaîne câblée américaine a instauré un péage électoral en privant de débats télévisés les candidats insuffisamment riches.

 

Le véritable vainqueur des élections américaines de mi-mandat en novembre 2006 n'est pas le Parti démocrate : « Il s'agit des réseaux télévisés, des stations de radio et des groupes de presse », explique Le Figaro (6.11.06). En effet, les médias captent, sous forme de spots publicitaires, environ la moitié des dépenses de campagne. Et celles-ci ont explosé : 744 millions de dollars pour les représentants à la Chambre, 705 millions de dollars pour les sénateurs, et plus de 1 milliard pour les gouverneurs. Pas mal.
Mais pas assez pour le Parti de la presse et de l'argent, section américaine (PPA-USA), qui s'angoisse déjà en barbotant dans son bain moussant de dollars : et s'il prenait à un élu la fantaisie de vider la baignoire ?
Pour éliminer cette menace, très virtuelle, certains médias américains ont décidé de sélectionner eux-mêmes les candidats. Comment ? En imposant deux préalables à leur ambition électorale : être riche et être aimé des sondeurs. À défaut, les studios de télévision leur seront interdits. Contre un candidat sortant, en général connu et couvert de l'or des lobbies qu'il a assistés durant son mandat, un tel handicap pourrait se révéler fatal.
Cas d'école à New York, autour de la statue de la Liberté. Au cours de l'été 2006, la chaîne câblée NY1, propriété du groupe Time Warner, organise une série de rencontres télévisées entre candidats démocrates. Pour obtenir le droit d'y jacasser, les prétendants doivent remplir deux conditions imposées par la direction de NY1 : avoir obtenu un minimum de 5 % des intentions de vote dans les sondages, mais aussi avoir « levé » ou dépensé au moins 500000 dollars au cours de leur campagne. Cette dernière exigence interdisait à Jonathan Tasini, un démocrate antiguerre, de débattre sur NY1 pendant les élections primaires avec Hillary Clinton, sénatrice sortante pro guerre.

Triomphe de la démocratie
Les responsables de la station justifièrent ainsi leur position : « Bien que M. Tasini ait obtenu assez de signatures et totalise environ 13 % des intentions de vote, il a levé à peine
150000 dollars. C'est insuffisant pour une campagne sénatoriale. Pour le moment, avec l'argent dont il dispose, il ne représente pas le parti qu'il prétend représenter. » La représentativité démocratique indexée sur la quantité d'argent récoltée, était-ce un lapsus ?
Nullement. NY1 précisa : « Nous avons établi le seuil des 500000 dollars de la façon suivante. Il y a 5,5 millions de démocrates inscrits sur les listes électorales. Si 1 sur 10 envoie 1 dollar, cela fait 550000 dollars(1). »
Pour sa part, Hillary Clinton disposait d'un immense trésor de guerre, constitué non pas par des électeurs de base, mais avec les brouettes de dollars des lobbies industriels, qui, sachant pouvoir compter sur la sénatrice – demain présidente ? –, « investissaient » quelques lingots sur son nom. En 1996, l'administration Clinton avait déjà offert aux géants de la communication de nouvelles fréquences d'émission que l'État aurait pu leur vendre. Un cadeau estimé à 300 milliards de dollars. Comment les médias avaient-ils réagi à ce vol du bien public ? « Vous n'entendrez guère parler de cette affaire à la télévision ou à la radio, reconnut un sénateur, car cela les concerne directement. »
De fait, la déréglementation des communications n'occupa que dix-neuf minutes d'antenne sur les trois principaux réseaux de télévision pendant les neuf mois séparant le lancement du projet de son adoption définitive (2). Moins que la morsure d'un bébé (brailleur) par un chien (abonné au Plan B) en une seule journée. Et qui trouvait-on parmi les bénéficiaires de la loi de 1996 ? Time Warner et News Corporation (groupe Murdoch), deux des actuels bailleurs de fonds d'Hillary Clinton.
Quant au maire de New York, il se nomme Michæl Bloomberg. Républicain dans une ville massivement démocrate, il doit sa bonne fortune à sa fortune tout court. Fondateur de la chaîne de télévision qui porte son nom et dont le projet citoyen consiste à diffuser les cours de la Bourse, il a été élu en 2001 après avoir consacré 73 millions de dollars à sa campagne. Soit presque 100 dollars pour chacun des 744757 suffrages obtenus...
Philippe Val a conclu : « J'ai un sentiment de fraternité politique vis-à-vis de tous les pays où les Parlements et le pouvoir exécutif sont issus des urnes dans un processus au cours duquel l'information, l'éducation, la culture et les droits individuels ont été garantis par des institutions. » (Charlie Hebdo, 26.7.06)


Notes :

(1) Cité par Fairness & Accuracy In Reporting (Fair), www.fair.org, « Cable station stands by debate rules », 23.8.06.
(2) Voir Bill Moyers, « Journalism & Democracy », The Nation, 7.5.01.

 
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