Depuis avril 2008, une brigade d’intervention sardone, les Fatals Flatteurs (FF), secoue les hospices électroniques du Parti de la presse et de l’argent (PPA). Dans leurs « forums » mortels d’ennui où experts et intellectuels « débattent » avec les internautes, les FF font irruption en posant les questions les plus niaises et les plus serviles possible.
Parfois, ils inondent aussi les chroniques et éditoriaux disponibles sur Internet de commentaires extasiés. Les dispositifs de filtrage se montrent d’autant plus impuissants à lutter contre ces torrents de lèche que leurs cibles en redemandent. « Dites à un auteur que vous adorez ses livres, à un journaliste que ses articles vous ont ouvert les yeux, vous mènerez l’un et l’autre par le bout du nez. Faites-en des kilos, faites-en des tonnes : les ânes convaincus de leur génie n’imaginent pas qu’on puisse rire à leurs dépens », indiquent les Fatals Flatteurs sur leur vitrine légale, le site du Plan B, qui relaie chacun de leurs exploits.
Le Titanic du cirage
Très consultées, ces coulées salivaires ont arraché les dernières digues qui séparaient l’éloge bête et sincère de la flagornerie sardonique. D’innombrables internautes non liés organiquement au Plan B se sont improvisés Fatals Flatteurs à leur tour, achevant de brouiller les pistes et d’affoler les malheureux « modérateurs ». Il en résulte qu’aujourd’hui un fan authentique d’Alain Minc ou de Denis Olivennes ne peut plus leur manifester son admiration sans être immédiatement soupçonnable de complicité avec les FF. Les pratiques de lèche ordinaires menacent ainsi de se retourner contre leurs auteurs. Comme sur France Inter, où le ministre des adjudants, Hervé Morin, provoque les rires des auditeurs en qualifiant Bernard Guetta de « grand spécialiste des questions internationales » (« Inter-activ’ », 4.9.08).
Alarmés par cette confusion, les pitres du PPA avaient le choix entre deux stratégies : endurer en silence les fatales flatteries ou feindre bruyamment de les trouver drôles. La seconde option l’emporte sans surprise. Dès la fin août, les sites visés mettent un point d’honneur à signaler qu’ils ne sont pas dupes des flagorneries subies par leurs convives et à exhiber un humour de biscuit trempé. « Ce matin, je suis gai, écrit par exemple sur son blog Éric Mettout, rédacteur en chef à L’Express. Grâce à BHL et Houellebecq, qui vont sortir ensemble un bouquin prometteur – commercialement, je veux dire –, lexpress.fr a été pris pour cible par de vils flagorneurs, les fameux Fatals Flatteurs, organismes voltigeants non identifiés qui sèment sur les sites, de presse de préférence, des louanges oupantes comme un compliment de Kouchner à Sarkozy – ça dit tout » (lexpress.fr, 24.9.08).
Neutraliser l’adversaire en lui rendant hommage : cette ligne de conduite va souder tous les camps retranchés du PPA.
En quelques semaines, les FF deviennent les chouchous non seulement des sites de médias mais aussi des émissions et rubriques consacrées à Internet sur les ondes et dans la presse écrite. Le nombre de citations enregistrées par les brigades sardones aurait d’ailleurs suscité la jalousie de l’essayiste Michel Onfray.
Mais cette ligne Maginot va vite révéler sa pulvérulence. Pour les médias, en effet, impossible d’évoquer les Fatals Flatteurs sans étaler quelquesunes des tares qui structurent leur « travail » journalistique.
1. L’avidité.
En lançant leur assaut (victorieux) sur les lignes ennemies, les Fatals Flatteurs n’entendaient pas seulement offrir un divertissement aux internautes. Ils faisaient oeuvre de science. D’abord en mettant en évidence l’extrême sensibilité des professions intellectuelles à la flatterie – même la plus grossière. « Nous avons aussi montré que les journalistes acceptent d’être ridiculisés ou que leurs invités soient tournés en dérision pourvu que cela draine un peu d’audience sur leurs sites. Leur empressement à relayer nos activités tient à ce que la fréquentation du site est ensuite revendue aux annonceurs publicitaires. L’amour-propre d’un journaliste ne vaut que quelques clics », nous explique un Fatal Flatteur lors d’un entretien exclusif.
2. L’amour du chef.
De nombreux journalistes abordent les fatales flatteries infligées aux entreprises concurrentes tout en éludant celles dont leurs propres patrons ont été victimes. Le site d’« Arrêt sur images », par exemple, évoque volontiers les attaques essuyées par Le Nouvel Observateur (21.6.08) ainsi que par Alain Minc et BHL sur le site de Libération (19.8.08), mais omet de signaler les coups de langue dégoulinants administrés à son directeur, Daniel Schneidermann, qui a pourtant paru les apprécier. Le site de Bakchich, en guerre contre Le Nouvel Observateur, ne mentionne pas les réactions des FF où il est question de Nicolas Beau, animateur de Bakchich. Du côté de Libération, on fait état des FF quand ils caressent Alain Minc, mais on les ignore quand ils shampouinent la barbiche du PDG, Laurent Joffrin. La solidarité joue aussi entre amis. Si le procureur Philippe Bilger consacre un « post » aux FF sur son blog (15.9.08), il y évite toute allusion à son compère fatal-flatté Philippe Val, au côté duquel il savoura une sieste moelleuse à l’université d’été du Medef.
3. Le culte de l’insignifiance.
À quelques exceptions près, dont celle de Régis Soubrouillard sur le site de Marianne (6.9.08), les articles ou émissions consacrés aux FF ont méticuleusement évité de citer Le Plan B. Un clic sur un moteur de recherche suffisait pourtant à identifier les assaillants. À l’instar d’un Éric Mettout, qui évoque des organismes « non identifiables », ou d’une Anne-Élisabeth Lemoine, qui glousse sur France Info à propos d’un « groupe anonyme » (17.9.08), les journalistes ne tolèrent la critique que sous la forme désamorcée du « canular », anodin et bon enfant. En somme, les médias récupèrent tout ce qui ne les tue pas, y compris leur propre ridicule. Voilà qui balise la marche à suivre.