En juillet 2004, le premier actionnaire de Suez, Albert Frère, convoque dans sa villa de Saint-Tropez le PDG de la multinationale, Gérard Mestrallet. Il lui remet sa feuille de route : s’emparer de Gaz de France (GDF), dont le gouvernement Raffarin prépare la privatisation partielle pour l’année suivante. Le service public est introduit en Bourse deux mois après le « non » français au référendum sur la Constitution européenne. Sitôt l’opération achevée, raconte le PDG de GDF, Jean-François Cirelli, « les banquiers d’affaires ont rappliqué ». Ces muses lui expliquent qu’« une seule alliance […] a vraiment du sens, c’est avec Suez » (Le Monde, 4.3.06). Cirelli acquiesce. Mais, quand des députés manifestent leur hostilité à la privatisation, il tape du poing : « Gaz de France souhaite que l’on cesse de faire sa stratégie à sa place [1]. » À ce moment, l’État contrôle encore 80 % du capital de GDF ; plutôt que de muter le haut fonctionnaire Cirelli au service « surveillance des gazoducs » en Sibérie, la représentation nationale s’aplatit. Adoptée à l’Assemblée en première lecture le 3 octobre 2006 en vue de la fusion du gazier avec la multinationale Suez, la privatisation de Gaz de France constitue un cas d’école. Le PS, le PCF, l’UDF, les Verts et une partie de l’UMP s’y opposent ; les syndicats et les associations de consommateurs aussi. Enfin, une batterie de sondages indique que trois Français sur quatre refusent le démantèlement du service public [2] de ce Monopoly financier dont les joueurs se nomment Jean Peyrelevade ou Alain Minc offre au gouvernement le prétexte à sa forfaiture. Le 28 juin 2006, le Conseil des ministres entérine le projet de loi.
C’est idiot, donc on vote
À l’Assemblée nationale, les parlementaires jouent un spectacle burlesque, multipliant les arguments contre un texte qu’ils voteront, ou laisseront voter, quelques semaines plus tard. Pendant que les journalistes batifolent à la buvette, Le Plan B assiste aux débats en séance et en commission. Jean-Claude Lenoir, rapporteur UMP de la loi permettant la privatisation de GDF, admet que « les entreprises ayant changé de fournisseur s’en mordent aujourd’hui les doigts » (8.9.06). Pierre Lellouche, député sarkozyste s’énerve : « Pourquoi avoir fait divorcer Gaz de France d’EDF il y a deux ans pour le marier maintenant avec Suez [3] ? » ; plus tard, il admettra que la fusion « ne préserv[era] pas GDF d’une OPA hostile » des Russes [4] ; puis il votera le projet. « Cela fait presque vingt ans que le patronat veut mettre la main sur la cagnotte d’EDF-GDF », résume le député PS Christian Bataille. Pendant que Daniel Paul (PC) conduit la charge antiprivatisation, François Brottes (PS) dénonce le « lobbying sans précédent [effectué] auprès des parlementaires et des chroniqueurs patentés de l’économie officielle » (7.10.06). N’ayant rien négligé, Suez a même invité un bataillon de parlementaires à la finale de la Coupe du monde de football à Berlin (Les Échos, 12.7.06). De leur côté, les administrateurs salariés CGT de GDF se contentent de stimuler l’esprit des parlementaires qui les auditionnent : « La fusion, analysent-ils, ne permettra pas au nouveau groupe de peser sur les prix d’achat du gaz, car dans ce domaine les contrats sont systématiquement conclus dans un cadre diplomatique, d’État à État . » D’où l’avantage de maintenir un pôle public fort, capable de rivaliser avec l’algérien Sonatrach ou le russe Gazprom, principaux fournisseurs de l’Europe en gaz. Aussi les syndicats proposent-ils de réunir EDF et GDF. Les banquiers objectent aussitôt que les contreparties exigées par la Commission européenne désosseraient le géant ainsi créé. Mais les syndicalistes ont anticipé le coup. Ils brandissent une étude sur la faisabilité juridique de leur projet réalisée par le cabinet d’avocats Levy-Gosselin. Ce rapport, passé sous silence par une presse inondée de publicité en faveur de la fusion Suez-GDF, conclut que, « n’étant pas de dimension communautaire, l’opération échapperait donc en principe à un contrôle des autorités communautaires de la concurrence, lesquelles ne pourraient par conséquent soumettre la fusion à aucune contrepartie ». En revanche, la fusion GDF-Suez implique d’énormes cessions d’actifs, la destitution d’une partie des infrastructures de transport, etc.
Chèque en blanc
Qu’importe la raison : effrayés par l’accusation médiatique d’obstruction parlementaire [5], les députés socialistes capitulent fin septembre. En votant la privatisation, l’Assemblée signe un chèque en blanc aux actionnaires de Suez. À ce moment, GDF est en effet censé leur verser sous forme de dividendes une somme – à négocier – comprise entre 1,2 et 6 milliards d’euros. Sachant que l’ex-groupe public fut entièrement financé par le contribuable, chaque ménage français aurait alors offert entre 47 et 233 euros aux nouveaux propiétaires du groupe privé. Sans compter les 3 milliards de dette d’impôts rayés d’un coup de crayon par le gouvernement en guise de cadeau de bienvenue : 116 euros supplémentaires par ménage. Et ce n’est pas tout : « Demain, lors du conseil d’administration de [GDF-Suez], les actionnaires auront la possibilité […] de fixer les prix, donc de prendre dans la poche des ménages français de façon illimitée », notait Henri Emmanuelli [6] (PS). D’ailleurs, dans sa lettre de griefs adressée le 18 août 2006 aux directions de Suez et de Gaz de France, la Commission européenne « considère que les prix réglementés en vigueur se caractérisent par un niveau inférieur au prix du marché et qu’ils empêchent de ce fait l’entrée des concurrents sur le marché » (cité dans L’Humanité, 7.9.06). Ces prix réglementés, Gérard Mestrallet avait scellé leur sort avant même que le Conseil constitutionnel ne les censure : « Je suis pour leur suppression au 1er juillet 2007 [7]. » Date à laquelle les groupes privés pourront démarcher les particuliers. La saga de GDF, c’est le libéralisme en raccourci : en théorie, la concurrence fait baisser les prix ; en pratique il impose d’augmenter les prix pour faciliter la concurrence. En France, les factures de gaz ont déjà grimpé de 25 % pour les PME et de 16,7 à 23,5 % pour les HLM [8]. Mais Albert Frère devra attendre un peu avant d’acheter une nouvelle villa à Saint-Tropez.
La fusion trépasse, les chiens aboient
Dans la nuit du 21 au 22 novembre, un jugement de la Cour d’appel de Paris favorable aux syndicats décale de plusieurs mois le calendrier de la fusion GDF-Suez. Le lendemain, Jean-Yves Hollinger commente cette « catastrophe » sur RTL : « Quand les politiques veulent jouer les chefs d’entreprise, ce n’est jamais très bon » (23.11.06) Sur France Culture, « l’économiste » Olivier Pastré dénonce avec des accents sarkozystes ces « juristes [qui] ont bloqué une superbe opération industrielle ». Au même moment, Jean-Marc Sylvestre regrette sur France Inter « que les syndicats portent plainte contre la direction de Gaz de France pour ne pas avoir été officiellement informés dans les délais ». Avec ces salariés qui se croient autorisés à faire valoir leurs droits, plus moyen de privatiser en paix.
