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Politique

Un siècle de récupération

Trop longtemps méprisés par les grands partis de gauche, les combats pour l'égalité des droits menés par les femmes et les « minorités » occupent à présent le devant de la scène. Mais lorsqu'ils ne s'accompagnent plus d'une bataille sociale contre le capital, ces combats prêtent le flanc à une récupération.

De plus en plus soupçonné de roulerpour Sarkozy, Le Parisien a titré « Les Français fiers de leurs différences » (1.2.06). L'empereur de l'UMP s'est frotté les mains. Il est en effet partisan d'une discrimination positive qui assigne à chacun une identité exclusive – raciale, nationale ou religieuse – écrasant au passage les éventuelles solidarités sociales. Simultanément, l'ancien maire de Neuilly-sur-Seine plaide pour ledéveloppement des inégalités économiques qui vont « récompenser lemérite », et justifier les « différences » de ses copains milliardairesdu CAC-40, Arnault, Rothschild, Lagardère, Bouygues...
Ces deux projets sont cousins. Vous voulez que les Noirs et les Musulmans deviennent les artisans de l'ordre capitaliste ? Les États-Unis vous proposent Louis Farrakhan, dont les idées sociales sontlégèrement à gauche de celles de Pinochet, et les idées « morales »carrément à droite de celles des sorcières de Salem. Vous voulez des femmes au pouvoir et Angela Merkel ne vous suffit pas : entre ici Condoleeza Rice, ancienne directrice de Chevron, cette multinationale du pétrole qui a même baptisé de ton nom l'un de ses tankers ! Avec le temps, comment ne pas avoir compris que les luttes d'émancipation,chaque fois qu'elles abandonnent leur radicalisme social, s'exposent à être récupérées par les adversaires libéraux d'un prétendu égalitarisme« niveleur » qui étoufferait les individualités. Au lendemain des « émeutes » de l'automne dernier dans les banlieues populaires, la presse béatifiait ainsi le petit patron black ou beur qui rêve defortune dans le monde tel qu'il va. Le petit Nicolas gloussait.
Faites-les se battre entre eux, faites-leur oublier leurs intérêts communs ! La cour de Versailles mettait en concurrence les aristocrates pour les affaiblir et leur interdire de rivaliser avec la monarchie. Dorénavant, l'enjeu n'est plus de savoir qui aura le suprême honneur detendre au réveil sa chemise au roi, mais le jeu n'a pas changé. Le patronat français a manœuvré les petits curés de village contre le socialisme ; les États-Unis ont utilisé les Frères musulmans contreNasser, puis l'Arabie saoudite contre le progressisme. Israël s'estservi du Hamas contre le Fatah laïque, mais aussi contre le FPLP marxiste ; Sarkozy joue des imams contre « la racaille » qui gronde. Quand chacun organise ses ouailles en fonction de critères exclusifs,nationaux ou religieux, et les dissuade de se socialiser ailleurs (syndicats, partis), le patronat peut dormir sur ses quatre oreilles.
Même manœuvre du côté des obsédés de la seule laïcité. Il y a plus d'un siècle, le Parti radical de Gambetta et de Herriot se prétendait « de gauche » parce qu'anticlérical. Il invoquait « la République et l'instruction publique » mais rêvait d'un contrat social qui marginaliserait le monde ouvrier. En 1907, il s'affirmait d'ailleurs« résolument attaché au principe de la propriété individuelle dont ilne veut ni commencer, ni même préparer la succession ». Pris en mainpar des escrocs (affaire Stavisky), le Parti radical devint aussi leporte-drapeau des colons racistes d'Afrique du Nord. Et, face à lui,Jaurès, dont les affiches électorales étaient déchirées par des prêtres fanatiques qui menaçaient du « refus des sacrements les paysans qui voteraient pour [lui] », expliquait pourtant : « Ma mère et ma femme sont chrétiennes et pratiquantes. Je n'ai pas le droit, je n'ai jamais eu la pensée de gêner leur liberté ou de contraindre leurs sentiments(1). »
Car, loin de s'exprimer par voie d'écoliers en blouses grises et enrangs serrés – ou, plus tard, de concerts métissés organisés par deschanteurs milliardaires –, la fraternité dont Jaurès parlait signifiait« la réunion définitive de tous les hommes, laquelle n'est possible que grâce à la propriété collective ».


Notes :
(1) "Vérité", La petite République, 14 juin 1898, in Oeuvres, Fayard, tome VI, p.385

 

 
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