Marché du travail pour immigrés
Qu'est-ce donc un immigré aux yeux des dirigeants du pays d'accueil ?, s'interroge le sociologue Abdelmalek Sayad dans une étude consacrée à l'immigration algérienne en France. « Un immigré, c'est essentiellement une force de travail, et une force de travail provisoire, temporaire, en transit. »
Immigrés intermittents puisqu'ils rentrent chez eux le soir, les travailleurs frontaliers du Luxembourg ne connaissent ni l'exil ni les embûches de « l'intégration » imposée aux migrants d'Afrique du Nord. Ils n'en sont pas moins relégués à la place que leur assigne le « marché du travail pour immigrés (1) » : travaux parfois dangereux, souvent pénibles, et toujours moins bien payés qu'aux autochtones. Tandis que la Commission européenne chante l'épopée de la « mobilité heureuse » des cadres supérieurs de la finance, les trois quarts des frontaliers sont ouvriers (les hommes surtout) ou employées (pour les femmes). Au Luxembourg, un Lorrain sur deux travaille dans les services aux entreprises (nettoyage, logistique, etc.), le commerce ou la réparation. La moitié des ouvriers de l'industrie viennent de France ; comme un quart des salariés de la construction (la majorité des autressont portugais) et de l'hôtellerie-restauration. Dans ces deux secteurs, connus pour leurs conditions de travail paradisiaques, les Luxembourgeois ne représentent que 10 % des effectifs (2). Comme tous les immigrés, les frontaliers perçoivent une rémunération inférieure à celle des nationaux. Une étude révèle qu'en 2001 « les Luxembourgeois ont des taux de salaire médians qui sont supérieurs de 36 % à ceux des frontaliers (3). » Et puis il y a la précarité. S'ils n'en détiennent pas le monopole, les travailleurs immigrés comptent parmi les premiers servis. Entre 1999 et 2003, le nombre d'intérimaires a doublé au Luxembourg (4). Parmi eux, 80 % de frontaliers. Avant d'être embauché dans une société de nettoyage sous-traitante pour la SNCF, Saïd Bouali a multiplié les missions comme manœuvre à l'aéroport de fret. « Tu dois être disponible tout le temps. Ils t'appellent versmidi. Et il faut que tu sois en poste à 2 heures. » Son copain Kamel Amirouche compte pour sa part quinze ans d'intérim en continu. Très demandée sur les chantiers pharaoniques qui s'érigent un peu partout augrand-duché, sa qualification d'électrotechnicien lui assure un salaire net de 1 800 euros par mois. « Les agences d'intérim sont peut-être luxembourgeoises, mais les employés sont à 60 % français. C'est aussides frontaliers : des commerciaux frontaliers. Donc quand ils tombent sur des gars comme nous, ils comprennent : on vient tous bosser là-haut. » L'intérim et les CDD à répétition, Gabrielle Baldini en a dégusté pendant quatre ans avant de décrocher un « vrai » contrat. Un souvenir idyllique... « Je savais toujours à quelle heure je commençais, mais jamais à quelle heure je finissais. Si entre-temps, il y en avait un qui n'était pas venu ou que ça coinçait pour une raison ou pour une autre, on te demandait de rester. Et puis, comme tu ne voulais pas perdre ton emploi, tu disais oui et puis c'était tout. Enplus, tu restais surtout pour faire la merde. En hiver, avec ma collègue, on ne voyait pas le jour. On partait le matin, il faisait nuit, on rentrait le soir, il faisait nuit... » En cas de criseéconomique, comme après le 11 septembre 2001, les intérimaires frontaliers et les contrats à durée déterminée forment le premier fusible. Un classique de la condition d'immigré : en France, au début de la crise économique des années 1970, Algériens, Marocains, Portugais et Tunisiens avaient été les premiers licenciés.
Notes : (1) Abdelmalek Sayad, L'Immigration ou les paradoxes de l'altérité, Paris, Raisons d'agir, 2006, tome I, p. 50-51. (2) Observatoire interrégional du marché de l'emploi, Frontaliers etmarché de l'emploi transfrontalier dans la Grande Région, Sarrebruck,2005, La Semaine, Metz-Thionville, n° 46, 26.1.06 ; « Les frontaliersdans l'économie luxembourgeoise », Cahier CEPS/INSTAED – STATEC, n° 100. (3) Jacques Brosius, « Les écarts de taux de salaire entre salariéstransfrontaliers et salariés résidant au Luxembourg », Cahier PSELL n°146, Luxembourg, septembre 2005.
Dossier : TRAVAIL Le Plan B n°1 (mars - avril 2006) |