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Enquêtes sociales

Le vaisseau culturel du « 104 » à l’avant-garde des promoteurs

Et au milieu coulent les artistes

mercredi 24 février 2010

En octobre 2008, le fan-club de Bertrand Delanoë inaugurait le « 104 », nouveau fleuron de la vie culturelle parisienne. Sous un déluge de millions, d’entreprises mécènes et d’artistes de « réputation internationale », la mairie entend réconcilier les quartiers populaires du 19e arrondissement avec « la vie de l’esprit » – et avec les pelleteuses de la rénovation urbaine. Reportage en immersion.

Samedi 11 octobre 2008. Le champagne coule à flots sous les verrières des croque-morts et fabricants de corbillards. À travers les portes des anciennes pompes funèbres se précipite le tout-Paris branché, peigné et cultivé, ému par l’aboutissement de ce « projet phare tant attendu » (AFP, 10.10.08) : l’ancrage d’un « grand vaisseau culturel » en plein cœur du territoire apache, Flandre-Aubervilliers, dans le Nord-est de la capitale. C’est en effet ce quartier populaire historique, foyer de nombreuses luttes sociales, que le manager socialiste Bertrand Delanoë a choisi comme réceptacle de son grand chantier à lui, le « 104 ». En ce jour d’ouverture, Le Plan B s’est invité derrière cette « belle vitrine culturelle » (Libération 29.12.07) dressée sur les décombres de la reconquête immobilière.

Beauté, intelligence & amour

En trois ans, les squats du quartier ont presque tous été évacués pour céder la place à une fourmilière de chantiers de rénovation. L’îlot Flandre-Aubervilliers, c’est encore 60 % de HLM et 40 % de logements pour classes moyennes supérieures, lesquelles aspirent à un meilleur voisinage. Pour Delanoë, parachuter dix-huit « artistes » dans ce bastion trop populaire, c’est « partager la quête du beau », a-t-il expliqué lors du pot inaugural. « Nous avons voulu que le 104 existe déjà dans l’appétit de culture et la vie de l’esprit. La mondialisation dont je rêve, parce que je suis un idéaliste, c’est celle des êtres humains, des frontières abolies. » (20minutes.fr, 11.10.08). Les petits-fours de chez Nicolas Feuillatte – traiteur de luxe et co-mécène du lieu – confortent l’idéaliste de Paris dans son espoir que le 104, passé de l’emballage des morts à la promotion de l’art, « vive quand nous aurons tous disparu, pour que perdure le beau, l’intelligence et l’amour ».

À 20 heures tapantes, des milliers de Parisiens majoritairement beaux, intelligents et aimés s’arrachent donc des beaux quartiers pour investir la nouvelle enclave culturelle en zone Nord. Une faune bigarrée de graffeurs, de blogueurs, d’étudiants encanaillés, d’urologues post-modernes et de trentenaires à lunettes rondes savoure les feulements de Tricky, figure déclinante du trip-hop installée ici « en résidence » aux frais de la Ville. Mais tout le monde ne franchit pas les grilles de ce « lieu ouvert ». Le concert est certes gratuit, comprendre : financé par la hausse de 9 % des impôts locaux, que l’on préférera annoncer après le week-end. Les portes cependant ne s’ouvrent qu’au compte-gouttes et à la tête du client. Devant les vigiles compressés par les grilles, le peuple parisien découvre la « vie de l’esprit ». Cris de panique, suffocations, stupeur générale. Depuis les étages, les dirigeants du site observent les agents de sécurité refouler la meute vers l’extérieur, où campent déjà policiers et CRS.

De l’accueil offert par cette Villa Médicis version quartiers populaires, les journaux parleront peu. Ils préféreront se souvenir d’un événement « magnifique » et d’un public aux anges, composé de « voisins, d’artistes, de curieux et d’amateurs ». On sent bien déjà que « c’est au niveau local que [le 104] va très vite apporter un renouveau » (à Paris, hiver 2008-2009), une évidence que confirme ce titre du Parisien (11.10.08) : « Ce temple de la culture est pour vous. »

Cédric paraît moins convaincu. Ce jeune Toulousain fan de hip-hop confie sa déception au Plan B : les vigiles, voyant sa tête, lui ont dit que c’était « complet ». « Il y a eu de la sélection. C’était scellé et réservé pour les “cosmopolites” », conclut-il avant de nous inviter à le suivre dans un centre d’animation niché au cœur de la cité Michelet. « Pas une cité de rigolos », précise-t-il.

Autochtones s’abstenir

Au comptoir du « café citoyen » de ce centre tout juste rénové, Sidy, casquette « Yankee » vissée sur le crâne, explique qu’il « aurait bien voulu trouver un local pour danser ». Flandre-Aubervilliers, c’est chez lui. Tout autour, il y a le 19e arrondissement, avec ses 17 % de chômeurs officiels, ses tours et ses immigrés. Un quartier « débordé par la violence », comme s’alarme Le Parisien (9.9.08). Pour Sidy, danseur hip-hop et « consultant marketing-publicité dans la Black music », né en Côte d’Ivoire il y a 35 ans, cela tombait pourtant sous le sens : « Un gros centre culturel qui s’implante, logiquement, ça doit correspondre aux personnes qui vivent autour. »

Alors il y est allé. Pour rencontrer des responsables, s’informer sur la marche à suivre pour que ses amis et lui mettent leur chorégraphie au point. « Ils m’ont d’abord demandé si j’habitais dans le coin, parce qu’ils voulaient faire une expo avec les photos des gens du quartier. » Des photos... du 104. « Ils ont pris mon adresse mail et promis de me recontacter », mais c’était seulement pour lui envoyer leur « newsletter ». « On les appelle les “contempour-rien”, mais leur présence est très frustrante pour les gens du quartier. Il y a un gros réseau culturel dans le 19e, mais nous, on n’est pas du genre à aller à Beaubourg ou au Grand Palais... À moins d’être Espagnol et plutôt contemporain ! », s’esclaffe Sidy, avant de prêter l’oreille au concert improvisé de Georges, alias SoulCareta, un gars du quartier lui aussi.

« Je n’habite pas, je vis », souffle Georges entre deux balances. Ce chanteur d’origine béninoise, également artiste plasticien, s’apprête à entamer une nuit d’errance dans le nord de Paris. De bars en salles de concert, il roule sa bosse jusqu’au crépuscule, avant de monter à Roissy travailler au tri du courrier. Nous le suivrons bientôt dans son « marathon » de candidat à un logement social, qu’il parcourt depuis quatre ans : se faire « compresser » à la CAF, poireauter à la mairie, retourner à la CAF pour une attestation de RMI, engloutir un mafé au poulet à 4 euros dans un foyer de travailleurs africains, puis affronter l’agent du Trésor Public qui ne « retrouve pas sa déclaration »... Il s’engouffrera ensuite dans le RER pour se plonger durant sept heures dans les enveloppes et les colis. Tarif : moins de dix euros de l’heure. « Je ne demande pas un regroupement familial, hein, juste un logement. Dans cette ville, il y a plein d’appartements vides. À chaque fois, on me raconte les mêmes bobards : il y a trop de demandes. Alors les fils de bourgeois logés par papa qui passent leurs journées à fumer des joints, ça me fout les boules. Moi, je suis un SDF, précise-t-il. Sans domicile fixe. »

Des logements pour « l’esprit »

De tels artistes ont-ils leur place dans une « résidence » du 104 ? Le Plan B a posé la question à Roger Madec, le maire PS du 19e, attrapé au vol après ses « vœux de bonne année » au 104. « Pas vraiment, réplique l’élu. C’est plutôt un lieu avec des artistes de réputation internationale, voyez-vous… Pour les artistes locaux, il y a le “5”. » Le 104 dispose en effet d’une dépendance, le 5 (parce que « 1+0+4 =5 »), extérieure au bâtiment principal et composée de quatre locaux « exclusivement réservés à des activités créatives à but non lucratif ». 262 mètres carrés pour les « artistes locaux » non lucratifs, soit 0,6 % d’une surface totale de 40 000 mètres carrés... Il est vrai que la direction du 104 compense largement ce déficit en choyant les « habitants du quartier » dans ses plaquettes et ses prospectus.

Voyant le maire à portée de main, Georges en profite pour lui toucher un mot de sa demande de HLM. Sans trop d’espoir toutefois, Madec ayant assuré « ne plus vouloir construire de logements sociaux dans le 19e » [1] Nous laissons Georges à sa tentative d’abordage pour pénétrer dans le vaisseau. Le lieu est désert. Nos pas couvrent à peine le bruit des travaux de finition. Sur un mur, une fresque de photos monumentales retrace l’évolution du chantier. Maçons et ouvriers sont saisis en flou artistique, afin de valoriser l’architecture plutôt que ceux qui la façonnent. Aucune trace nulle part de l’épisode du 3 mai 2007, quand le collectif des mal-logés du 19e est venu occuper le local de préfiguration du 104. Rétifs à « la vie de l’esprit », ils réclamaient des logements plutôt que des résidences d’artistes. À quoi Robert Cantarella et Frédéric Fisbach, les deux patrons du site, ont rétorqué sur leur blog : « On ne peut renvoyer dos à dos la construction du 104 et la construction de logements. » Et de plaider pour le « logement de l’esprit, du corps, des langues et des écritures ». À quoi bon photographier des individus qui ne se soucient que d’un logement tout court ?

Ce tri sélectif se justifie, si l’on considère la manière dont le chantier a été mené : à grand renforts de journalistes et d’euros (102 millions, auxquels s’ajoutent 8 millions de subventions publiques par an), sans la moindre concertation avec les associations et les habitants du quartier, mais dans un esprit de dialogue interculturel avec les mécènes privés.

Mécénat métissé

« Faire vivre le beau, l’intelligence et l’amour » impose en effet de s’appuyer sur des entreprises « éthiques », aptes à comprendre que l’art est un des « enjeux majeurs de la société », ainsi que nous l’enseigne un prospectus. Générale de Santé, GDF Suez, Caisse d’Épargne, Suez Environnement, Laser (BNP-Paribas et Galeries Lafayette) ont répondu à l’appel, de même que le groupe Tilder, une entreprise de communication qui conseille l’ex-numéro 2 du Medef, Denis Gauthier-Sauvagnac, dans l’affaire des caisses noires de l’UIMM. Ces bienfaiteurs se sont engagés à verser aux artistes en résidence un total de 1 à 2 millions d’euros par an. Car le 104 n’est pas seulement un squat de luxe : c’est aussi « un lieu de commerce »« le monde de l’entreprise [a] une place à part entière ». Entre les petits commerces, les boutiques de souvenirs, la librairie, le restaurant et les salles à louer aux entreprises, on s’étonne presque de trouver encore de l’espace vacant pour les « œuvres ».

Mais c’est oublier que l’opposition entre art et argent n’a plus cours dans un monde en paix, réconcilié avec lui-même. « Nous avons voulu combattre une certaine forme de compartimentation de la société : public/privé, blancs/noirs/jaunes [rires], pauvres/riches, amateurs d’art/candides absolus, jeunes/vieux... », explique au Plan B le directeur Frédéric Fisbach. Hélas, soupire-t-il, les habitants du coin sont victimes de « la maladie du siècle, l’impatience ». Inutile de lui objecter que, pour certains, la maladie du siècle, ce serait plutôt la spéculation ou la violence sociale. Ces gros mots s’enfonceraient comme des enclumes dans les flots d’œcuménisme qui bouillonnent dans la tête pensante du 104 – « être ensemble », « bien commun », « mixité », « mélanger »... Et aussi « indépendance politique » car, précise le patron tout fier, « le parti socialiste a voulu faire ses voeux ici, mais on a refusé ! » Recevoir les vœux du PS ? La direction est tolérante, mais pas suicidaire...

Les employés du vaisseau – dont 10 % viennent des « réseaux d’insertion » à bas coût salarial – admettent que leur temple n’intéresse guère les autochtones. C’est d’autant plus regrettable que les artistes, eux, cherchent désespérement le contact. Tricky aurait ainsi déniché « deux rappeurs en face du Franprix et un joueur de oud qui tient un bar dans le coin ». Il paraît même qu’ils réaliseront un album ensemble, avec redistribution des pourcentages.

Les CRS aiment la culture

D’autres ont reçu des visites inopinées. Dans son atelier de 100 mètres carrés, Juan Diego Vergara dit avoir vu débarquer un jour une bande de jeunes, « un peu violents, gratuitement ». « Je ne comprends pas bien les problèmes des jeunes de ce quartier. Je pense qu’ils ont besoin d’un meilleur style de vie, mais si la personne ne veut pas progresser, c’est impossible », médite cet artiste péruvien qui revendique un travail « purement esthétique » sur le « post-punk ». « À Lima, les gens sont beaucoup plus pauvres. Pour moi, ce quartier est un quartier tranquille. Je préfère penser que j’apporte la culture en ouvrant mon atelier. » Pour un peu de post-contestation ?

Si les artistes en résidence se passionnent pour les pauvres, ces derniers ne le leur rendent pas. « Vous ne verrez jamais une mama africaine ici », lance Patrick, emmitouflé dans son écharpe noire. En résidence ici pour une fiction « anti-compassionnelle » sur la toxicomanie, ce comédien vient de subir un énième contrôle du vigile, malgré sa présence presque quotidienne sur le site. Il faut dire qu’il ne porte ni sacoche vert fluo, ni i-phone, ni mini-portable. « Isaï » – c’est son nom dans le film – se présente comme l’un des « deux ou trois gars du quartier à l’intérieur du 104 ». La rénovation urbaine a repoussé ses « compagnons d’infortune ». « Ici, dit-il, c’était un lieu d’errance de tous les toxicos. La rue d’Aubervilliers, c’est une rue de deal et de prostitution. Ils ont fait le gros ménage d’abord. »

Le film dans lequel il joue, Mehdi, jour et nuit, a obtenu l’appui de la fondation Gan (fonds de pension), qui prend en charge les repas des équipes, le matériel de tournage et les frais divers. « Ils vont voir comment on va les pensionner ! » lance la réalisatrice, Fleur, qui estime avoir « la liberté d’utiliser cet argent comme on veut ». Mais, pour Patrick, évoquer les mécènes, c’est s’aventurer en « terrain dangereux », car « une guerre sociale est en train d’être menée ici ».

Guerre sociale ? À deux jets de pierre du 104, dans les locaux de Fréquence Paris Plurielle (FPP, 106.3 FM), une des dernières radios associatives non-commerciales en région parisienne, Tom, animateur-bénévole, juge l’expression inappropriée, car les deux parties « ne combattent pas à armes égales ». « C’est une oppression sociale », corrige-t-il. Juliette, sa directrice, se remémore la traque aux squatteurs et l’inauguration du « Jardin d’Éole », qui donna lieu à une course poursuite entre CRS et mal-logés en lutte, comme le montre une vidéo encore visible sur le site de Zalea TV [2]. Juliette refuse de mettre les pieds au 104 : « L’arrivée de ce centre correspond à un mouvement d’expulsion des pauvres sous couvert de rénovation urbaine. Dans d’autres quartiers, comme Belleville-Ménilmontant, on observe le même mécanisme : rénover au nom de la modernité ou de la culture tout en excluant les habitants. » L’an passé, la mairie de Paris a recouvert les locaux de FPP d’une bâche. Elle souhaite transformer le bâtiment en une « école de la deuxième chance », comme le stipule l’écriteau apposé sur le mur extérieur. Juliette : « On ne sait absolument pas de quoi il s’agit. Ils cherchent surtout à nous virer. »

Lard immobilier

L’éloignement des gêneurs au nom de l’art cadre bien avec le scénario qui s’est déroulé à moins d’un kilomètre du 104, au Point éphémère. Cet ancien magasin de matériel de BTP, rénové dans le pur style « friche industrielle » – béton nu, sols bruts et graffitis –, se donne à présent comme « centre de dynamiques artistiques ». Son nom nourrit astucieusement la confusion avec l’Usine éphémère et l’Hopital éphémère, deux squats parisiens, artistiques et libertaires des années 1980 et 90. Or il s’agit ici d’une petite entreprise qui pompe de juteuses subventions (plus de 500 000 euros en 2008), se vautre dans le mécénat et les « partenariats » avec des groupes privés, réclame un loyer conséquent aux artistes qu’elle « accueille » et rackette le gogo par des tarifs prohibitifs. Un peu plus loin, le couvent des Récollets, une bâtisse du XVIIème siècle qu’un groupe d’artistes squatteurs a protégée de la destruction dans les années 90, abrite aujourd’hui l’Ordre des architectes, une résidence hôtelière de luxe (à vocation « artistique », bien entendu) ainsi qu’une superbe salle louée à des entreprises pour 15 000 euros HT la journée.

Retour au 104. Pas loin, au coin de la rue d’Aubervilliers, en face d’un immeuble insalubre aux fenêtres bétonnées, une assistante dentaire rentre de sa journée de travail. « Dans mon immeuble HLM, il y a des rats gros comme ça, des jeunes qui traînent dans les couloirs, des réseaux de drogue. J’habite un F2 avec mes deux enfants que j’élève seule et j’ai fait une demande de logement il y a déjà deux ans. Mais on me dit qu’il n’y a plus de logements. » Si elle a entendu parler du 104 ? « Ah oui oui oui... C’est pour les cosmopolites, ceux qui veulent voir des expositions. Ils auraient mieux fait de faire moitié ateliers d’artistes, moitié logements. Ici tous les logements sont pourris. On a les cafards et de gros rats, du vomi, des canettes de bière. C’est innommable, ça pue. Ils auraient plutôt dû construire des logements sociaux et dératiser. » Impatience, mal du siècle, lui répondrait Fisbach...

Le quartier est pourtant déjà en cours de nettoyage. Mi-janvier, le « premier site de rencontres immobilières » proposait un F3 de 66,5 m2 rue d’Aubervilliers pour un prix d’achat de 318 000 euros. Argument de vente : sa proximité avec le 104 et le Jardin d’Éole. Selon Le Figaro (24.10.08), « le quartier Pont de Flandre [voisin du 104] a connu une hausse de 8 % en un an (5 366 € le mètre carré) », soit 100 % de mieux depuis 2003, année où le quartier a subi ses premiers liftings. Certes, il faudra patienter un peu avant que les prix du quartier le plus pauvre de la capitale ne rejoignent ceux du 17e. En attendant, les spéculateurs apprécient déjà « le beau, l’intelligence et l’amour ».

Le Plan B n°17 (fév-mars 2009)

Notes

[1] Compte-rendu de réunion du 28 février 2002 (www.paris.fr).

[2] http://www.zalea.org/spip.php?artic...