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Médias

Les médias tressent la corde des pendus

France Télécom : le silence assassin

lundi 5 octobre 2009 (Date de rédaction antérieure : 1er octobre 2009).

Après avoir célébré la privatisation de France Télécom, la productivité et le management à la cravache, les journalistes s’émeuvent du sort des salariés de l’ex-entreprise publique.

Le 11 septembre, une employée de France Télécom se jette par la fenêtre de son lieu de travail. C’est le vingt-troisième suicide en dix-huit mois au sein du groupe. Magie du chiffre 23  ? Besoin d’intercaler de la chair fraîche entre deux tranches de grippe A  ? Du jour au lendemain, la « vague de suicides » monte jusqu’aux oreilles des médias, qui se découvrent un intérêt foudroyant pour les maltraitances dans le monde du travail. Des journalistes qui hier encore pleuraient sur le sort des grandes fortunes bannies à Bruxelles s’émeuvent à présent de la détresse du petit personnel harcelé par les « kapos ».

Même Le Figaro a sorti son mouchoir  : « Il aura fallu un vingt-troisième suicide – une jeune femme, morte défenestrée – pour que le message proprement terrifiant contenu dans ces actes de désespoir soit enfin entendu », s’afflige le grognard prognathe Alain-Gérard Slama (18.9.09).

Une mémoire de poisson rouge

Faut-il en conclure que les journalistes sont sourds  ? Pas si vite, nuance Daniel Schneidermann dans Libération. Certes, « pendant des mois, les employés de France Télécom se suicidèrent dans une discrétion absolue et une indifférence générale. Les médias avaient l’œil ailleurs ». Mais c’est parce qu’on ne leur avait pas bien mâché le travail  : «  Tout n’est sans doute pas de leur responsabilité. La voie d’alerte habituelle, entre une entreprise et les médias, ce sont les syndicats. Lesquels (pudeur  ? Vague culpabilité  ?) sont moins enclins à médiatiser des suicides que des luttes contre des suppressions de postes » (Libération, 21.9.09).

Slama en convient dans Le Figaro  : les syndicats sont pris « dans le piège d’une cogestion qui les détourne de leur fonction de contre-pouvoir ». C’est à peine si le journal de Serge Dassault ne reproche pas aux syndicalistes de n’avoir pas convoqué une conférence de presse pour brandir la tête (joufflue) de leur PDG au bout d’une pique.

La bouffonnerie de cette autoabsolution est proportionnelle à l’insistance avec laquelle le Parti de la presse et de l’argent (PPA) a regardé ailleurs pendant que les corps tombaient. Le Plan B, qui n’a pas perdu la mémoire, se souvient qu’en décembre 2002 le « programme d’amélioration des performances opérationnelles » (TOP) édicté par le PDG Thierry Breton n’avait pas inquiété les médias. Ce plan imposait aux salariés de France Télécom 15 milliards d’euros d’économies sur trois ans, 22 000 licenciements et un dressage au martinet managérial pour les réchappés de la charrette. Lesquels moururent « à la même cadence qu’aujourd’hui », signale au Plan B Jean-Michel Gaveau, représentant de la CGT au conseil d’administration de France Télécom. Dûment avertie, la presse écrite nationale – hormis L’Humanité – haussa les épaules. À la télévision, seule la chaîne France 3 diffusa un minuscule sujet [1].

Conférence de presse sans presse

En septembre 2004 paraît un livre, La Machine à broyer (éd. Gawsewitch), qui décrit l’impact de la conversion forcée de l’entreprise publique aux lois de la concurrence. L’auteur, Dominique Decèze, recense au moins 12 salariés qui ont mis fin à leurs jours au cours des trois années écoulées. Mais le PPA peine à déchiffrer les livres qui ne sont pas écrits par Alain Minc ou Marc Lévy  : seulement deux articulets dans Le Monde et une brève dans Le Figaro.

On ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif. La CGT s’y est pourtant essayée à plusieurs reprises. En septembre 2008, par exemple, la CGT-FAPT (Fédération des activités postales et de télécommunication) de Haute-Savoie envoie à la presse une liste de 13 salariés morts depuis 2007, avec ce commentaire  : « Ils travaillaient à France Télécom. Ils se sont donné la mort, par pendaison, par immolation, par balle, par noyade, sous un train… » Pas un mot dans la presse locale et nationale.

À la même époque, la CGT-FAPT du Bas-Rhin organise une conférence de presse après le suicide de l’un de ses camarades du centre « support clients » de Strasbourg. Aucun journaliste, même local, ne daigne se déplacer.

Plus récemment, en juin 2009, le médecin du travail attaché à la direction régionale de France Télécom à Tours démissionne après quatre mois d’exercice – son prédécesseur n’avait pas duré plus de quinze jours. Dans un courrier adressé aux syndicats, il évoque « une incidence très forte de la souffrance au travail où les “process” très contraignants et à mon avis inappropriés ont un impact particulièrement négatif sur le vécu des salariés parmi les plus anciens ». Son témoignage est transmis à toutes les rédactions, mais seule La Nouvelle République du Centre-Ouest lui consacre une brève.

Aujourd’hui, les sanglots des journalistes émeuvent donc assez peu les syndicalistes de France Télécom. « Bien sûr, l’écho médiatique n’est pas sans conséquences. Les chefs nous foutent un peu la paix en ce moment, ils ont la trouille d’être responsables d’un nouveau suicide et de se faire engueuler par le PDG, Didier Lombard, confie au Plan B Frédéric Karas, de la CGT du Bas-Rhin. Mais tout ça, c’est du court terme. Les journalistes, on les envoie chier. Ils nous ont assez pris pour des gogos. »

Privatisation fêtée au champagne

Frédéric et ses amis n’ont pas oublié que les journalistes savaient aussi faire preuve d’une grande qualité d’écoute. Comme en 1997, quand l’entrée en Bourse de France Télécom a provoqué une vague d’allégresse au sein du PPA. « Jour de fête aujourd’hui à la Bourse de Paris, exultaient Les Échos. Le champagne est sorti pour célébrer l’impensable, la mise en Bourse de l’une des plus prestigieuses administrations de France  : la direction générale des télécommunications, rebaptisée en 1990 France Télécom » (20.10.97).

L’ode à la dérégulation bercera le cœur des éditorialistes durant les dix années suivantes. « SNCF, France Télécom, La Poste, EDF  : tout ce qui constitue le fameux service public à la française est aujourd’hui soumis à une sévère obligation de gestion. C’est la fin de l’exception culturelle qui les a longtemps maintenues en dehors des contraintes subies par toutes les entreprises de la Terre », fredonne Nicolas Beytout sur Europe 1 (7.7.03). Dans Libération, Gérard Dupuy gazouille de joie  : «  Tous les anciens “services publics” (SNCF, télécoms) ont été sommés de se réinventer. La Poste a pris un retard qui laisse une bonne part de son effort d’adaptation devant elle. Et la concurrence ne fait encore que commencer… » (21.10.03).

Les gros fusils du mercenariat médiatique ne sont pas en reste. Durant les grèves de 1995, l’économiste Élie Cohen grondait déjà  : « L’incantation, la grève et le refus obstiné de toute évolution, c’est la voie que risquent de préférer les salariés du secteur public français plutôt que d’opter pour l’adaptation » (Les Échos, 8.12.95). Une adaptation plutôt réussie pour lui-même, dont les poches débordent des euros engrangés par son statut d’administrateur à France Télécom. Michel Godet, le nain horticole de la télévision publique, graisse lui aussi la rampe aux futurs suicidés  : « On veut rentrer dans l’avenir avec des conventions collectives qui ont été écrites en 1945 […]. Donc je crois que, dans ce monde qui change, il faut aussi changer nos règlements » (« Le cercle de minuit », France 2, 13.1.96).

Les salariés de France Télécom gardent aussi en mémoire la félonie socialiste. Au printemps 1996, Lionel Jospin, alors dans l’opposition, signe la pétition de SUD contre la transformation de France Télécom en société anonyme. Deux ans plus tard, devenu Premier ministre, il fait entrer France Télécom en Bourse. Pour le plus grand bonheur de ses salariés et de ses usagers.

Paru dans Le Plan B n°20, octobre-novembre 2009

Notes

[1] Un reportage de 1 min 38 dans le « 19/20 » du 3 février 2004.