Devant les caméras du Grand Journal de Canal Plus (groupe Vivendi Universal), un moustachu connu brossait le 3 janvier un tableau cru du monde des médias : « une sorte de nouvelle aristocratie, d’oligarchie, qui est dans le monde économique, une partie du monde politique et une partie du monde médiatique, qui est clos. Et c’est ce monde-là, qui a les mêmes intérêts, les mêmes fréquentations, qui a peur. [...] La solution, c’est l’indépendance, c’est de se battre pour l’indépendance ! [...] La solution, c’est de ne pas laisser le modèle économique, comme une sorte de pensée unique, imposer sa loi au modèle éditorial » (3.1.06).
Pour avoir décrit et documenté (avec infiniment moins de balourdise...) le même phénomène, l’association de critique des médias Acrimed ou le journal PLPL ont essuyé de multiples injures. Le moustachu, lui, fut applaudi : c’était Edwy Plenel, en tournée de téléachat pour ses derniers livres [1] ! Le caractère bouffon d’une charge contre le modèle « économique » qui « impose sa loi au modèle éditorial » lancée par l’ex-directeur de la rédaction du Monde, ancien directeur adjoint de la SA Le Monde, ancien compère du conseiller sarkozyste Alain Minc, et complice du patron de presse Jean-Marie Colombani, n’a pas frappé le présentateur de Canal Plus. Quoi, cet ancien pour fendeur haineux de la critique radicale des médias, ce responsable pendant dix ans de la transformation du Monde en quotidien vespéral des marchés, cet artisan du rachat puis de la mise au pas des groupes Le Midi libre, La Vie, des Cahiers du cinéma, Edwy Plenel en somme, pestait contre « la pensée unique » ! À la rédaction du Plan B, l’éclat de rire fut général.
Ces palinodies campent le décor : depuis la victoire du Non au référendum du 29 mai 2005 et à l’approche de l’élection présidentielle, la question des médias ressort des tiroirs où les porte-parole des partis de toutes obédiences s’employaient à la cloîtrer. Les militants du Non n’ont-ils pas démontré qu’on pouvait gagner une bataille politique malgré la presse qui ment ? N’ont-ils pas ridiculisé les contremaîtres de l’information [2] ? Le créneau paraît d’autant plusporteur aux opportunistes qu’ils doivent faire oublier deux décennies de capitulations aux pieds des multinationales de la communication.
Le Parti socialiste a donc ouvert le bal. En octobre dernier, Lionel Jospin, qui en la matière a offert Aérospatiale à Lagardère, note dans son livre Le monde comme je le vois (Gallimard) : « Nombre de médias audiovisuels ou de la presse écrite sont possédés en France par de grands groupes industriels (Bouygues, Lagardère, Dassault...) ou bien ont ouvert largement leur capital à des groupes économiques ou financiers. On se doute que ces médias — au-delà des choix des journalistes eux-mêmes – sont globalement sensibles à l’idéologie et à la mentalité de ces milieux, et en diffusent largement les arguments dans le public. »
Mais, plutôt que de réclamer séance tenante l’expropriation des industriels de la presse et l’éviction des animateurs-producteurs euro millionnaires, l’ancien Premier ministre dîne avec eux : « On les urprend en effet dans la célèbre brasserie parisienne attablé avec Drucker et Elkabbach », nous apprend le Journal du Dimanche (22.1.06).
François Hollande entre alors en piste. Jaloux des succès journalistiques de Ségolène Royal, le premier secrétaire du PS tonne contre cette presse « concentrée » qui « n’est pas indépendante autant qu’il le faudrait » et dont « les formes d’organisation sont à bien des égards dépassées » (vœux à la presse, 16.1.06). Et le féroce François Hollande d’annoncer « une proposition : que les sociétés de rédacteurs soient partout généralisées, et qu’elles puissent, dans tous les organes de presse, écrite ou audiovisuelle, être représentées dans les lieux de décision de l’entreprise ».
Un ange passe. Il est corpulent, lillois, il s’appelle Pierre Mauroy. Nous sommes en octobre 1983 et le Premier ministre d’alors annonce une loi contre la concentration de la presse au congrès socialiste de Bourg-en-Bresse : « Il faut donner un coup d’arrêt à la constitution des monopoles de presse toujours plus puissants et monolithiques. Il faut savoir qui possède réellement le capital des entreprises de presse. [Très vifs applaudissements.]... Je n’ai pas fini... Les Résistants l’avaient bien compris. Une ordonnance a été prise, dans ce but, en 1944, sous l’autorité du général de Gaulle. Elle n’a jamais été appliquée [Pierre Mauroy est à Matignon depuis mai 1981...]. Il faut lui rendre force de loi... [Applaudissements.] en l’adaptant aux réalités de la presse contemporaine. Chers amis, chers camarades, je vous le demande, faut-il le faire ?
- La salle : Oui !
- Pierre Mauroy : Eh bien ! Nous le ferons !
- La salle : Oui ! Oui ! »
Moins de trois ans après, la gauche a créé deux chaînes de télévision privées et confié l’une d’entre elles à Silvio Berlusconi... La loi « anticoncentration » votée en 1984 offrira à Robert Hersant le privilège unique de contrôler légalement 19 quotidiens. En 1997, rebelote : le PS promet « l’abaissement de 49 % à 25 % de la part qu’un groupe peut détenir dans le capital d’une entreprise de télévision et l’éviction forcée des groupes bénéficiant de marchés publics ducontrôle de ces entreprises [3]) ». Un an plus tard, la « gauche plurielle » abdique. Sous la pression des trois entreprises visées par le projet – Bouygues, Générale des eaux, Lyonnaise des eaux –, le projet de loi Trautmann est enterré... jusqu’au prochain scrutin.
Dans le second volet de cet article, Le Plan B examinera le cas des« convertis » de gauche et d’extrême gauche. Un délice en perspective !
À suivre...
Paru dans Le Plan B n°01, mars-avril 2006
