Été 1789. La Bastille est tout juste prise que déjà les marchés réclament leur dû. Bonne fille, la Révolution va les exaucer sur le champ. Le 29 août, trois jours après la proclamation des droits de l’Homme et du Citoyen, les députés votent la liberté de circulation des grains, qui libéralise la principale source de subsistance du peuple. La spéculation ainsi générée fait flamber les prix du pain, déjà rendus prohibitifs par l’inflation du papier-monnaie (les assignats) et la rupture des importations.
Un oui-ouiste nommé Saint-Just
Dans la rue et les campagnes, la colère gronde. Les élus de la jeune république tiennent la dragée haute aux monarchies voisines mais se montrent trop conciliants avec les affairistes de l’intérieur. Alors que les révoltes et les pillages se multiplient, l’Assemblée lance en novembre 1792 un grand débat de politique économique. À la tribune, le montagnard Saint-Just, qui avait oublié de renouveler son abonnement au Plan B (s’abonner en ligne), se met soudain à divaguer : « Je n’aime point les lois violentes sur le commerce. On peut dire au peuple ce que disait un soldat carthaginois à Hannibal : vous savez vaincre ; mais vous ne savez pas profiter de la victoire. [...] On demande une loi sur les subsistances ; une loi positive là-dessus ne sera jamais sage. [...] La liberté du commerce est la mère de l’abondance [1]. » Ses collègues girondins exultent. Le 8 décembre 1792, ils s’enhardissent et font voter une loi punissant de mort « ceux qui se seront opposés directement à la circulation des subsistances, ou qui auront provoqué ou dirigé des attroupements contre cette libre circulation [2] ». La guillotine pour les adversaires de la concurrence libre et non faussée ? La nouvelle ravit les détenteurs de denrées alimentaires, qui s’empressent d’accaparer la marchandise pour tirer profit de la pénurie.
Exaspéré, le petit peuple prend alors les choses en main. En février 1793, les délégués des quarante-huit sections de Paris viennent tirer les oreilles à leurs députés : « Nous regrettons qu’un de vos membres, rangé du côté des prétendus philosophes, se soit écrié qu’il était affligeant pour la liberté de voir arracher les grains aux cultivateurs. [...] On vous a dit qu’une bonne loi sur les subsistances est impossible. C’est donc à dire qu’il est impossible de régir les États quand les tyrans sont abattus... [...] Non, une bonne loi n’est pas impossible ; nous venons vous la proposer [3]. » Leur remède : dix ans de prison pour les spéculateurs, la mort en cas de récidive et un tarif plafond pour le blé.
Les marchés à la lanterne
Cette proposition effarouche l’Assemblée. Tandis que les Girondins, soucieux de plaire à la bourgeoisie, poussent des cris d’horreur, les Montagnards se grattent la perruque, embarrassés : hostiles par principe à une réglementation de l’économie, ils ont cependant besoin de l’appui du petit peuple, plus réceptif aux discours des Enragés qu’aux sermons balladuriens sur l’équilibre « naturel » de l’offre et de la demande. Robespierre et ses amis, qui cherchent un moyen d’affaiblir la Gironde et de consolider la Révolution (mise en difficulté par le soulèvement en Vendée, les revers militaires et les trahisons de généraux), finissent par se rallier à l’idée d’une taxation. Le 4 mai 1793, ils font adopter le « premier Maximum », une loi qui confie aux départements le soin de fixer le prix des grains.
Mais cette demi-mesure est un fiasco. Les inégalités de prix entre départements nourrissent une nouvelle spirale spéculative qui étrangle les régions les plus vulnérables. À quoi s’ajoute que les directoires départementaux, enclins à ménager leurs notables, rechignent à appliquer la loi. La colère populaire redouble contre les « accapareurs ». En juillet 1793, le journal Les Révolutions de Paris tonne : « La liberté, la propriété donnent-elles le droit de m’assassiner ? Or quelle différence mettez-vous entre celui qui m’arrache la vie et celui qui m’arrache les moyens d’existence ? [4] ».
Craignant de voir la Révolution leur échapper, les Montagnards cèdent aux revendications populaires en légiférant à tour de bras. Le 26 juillet 1793, ils votent une loi prévoyant la peine de mort pour le crime d’accaparement (la détention de stocks clandestins). Le 11 septembre, ils unifient le prix du grain à l’échelle nationale. Le 29, ils instaurent le « Maximum général » des prix et des salaires, calqués sur ceux de 1790, mais majorés respectivement d’un tiers et d’une moitié. Le 27 octobre, enfin, ils créent une Commission des subsistances chargée d’élaborer un tarif général afin d’éviter la spéculation et de résorber les conflits nés de l’écart des prix entre régions.
« Foutu le Maximum ! »
Deux siècles plus tard, l’historien François Furet, décédé en 1997 à la suite d’une partie de tennis avec Alain Minc, verra dans cet effort de régulation un « dispositif absurde » contraire à la « rationalité économique », l’accusant d’être source de chaos et « à l’origine d’une administration largement inefficace, chère et tyrannique », tout en admettant du bout des lèvres que « la volonté et la réquisition parviennent à nourrir les armées [5] ». ». Comme toujours, Furet mentait. Même les manuels universitaires les plus récents (pourtant très éloignés des manifestes d’Enragés) enterrent définitivement ses élucubrations : le dirigisme « assure indiscutablement la survie du pays dans l’effort de guerre[Jean-Clément Martin, La Révolution française, 1789-1799, une histoire socio-politique, Belin, 2004, p. 189.]] » ; « la Terreur économique, fondée sur l’application du Maximum et sur les réquisitions, [se révèle] vitale tout à la fois pour l’effort de guerre et pour la survie des plus humbles [6] », cette dernière n’ayant jamais occupé dans la vie de Furet plus de place qu’un cure-dent après la dégustation d’un homard à la presse chez Le Divellec.
Le système se heurte cependant à la fraude, aux manœuvres des paysans aisés et à la désorganisation des échanges. De nouveau, la disette s’installe. « Foutu le Maximum ! », crient les ouvriers parisiens venus applaudir l’exécution de Robespierre le 10 thermidor (28 juillet 1794). Pour autant, l’abrogation de la législation montagnarde ne leur profitera pas. Régalant la bourgeoisie nouvelle, la liberté rendue aux accapareurs trouvera son aboutissement logique deux siècles plus tard dans la célébration de la « dure et juste loi des marchés financiers [7] ».
