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Enquêtes sociales

Les heures sup' africaines de Bolloré

Le croisiériste de l'Élysée « fait honneur à l'économie française », plaide Nicolas Sarkozy. Le Plan B a vérifié l'information en sondant les pratiques sociales du groupe Bolloré dans ses réserves africaines.

Le 9 mai dernier, au cours d'une remise en forme sur l'île de Malte, Nicolas Sarkozy explique au peloton de journalistes qui halète derrière son short : « Vincent Bolloré est un des grands industriels français. [...] Il fait honneur à l'économie française. Je souhaite pour l'économie française beaucoup de Vincent Bolloré, c'est-à-dire des hommes qui sont capables d'investir pour créer des emplois ». Cette page de publicité n'était pas destinée seulement à remercier « l'ami de vingt ans » pour le voluptueux séjour offert à bord de son yacht. Elle permettait aussi de rehausser le prestige de la France en Afrique de l'Ouest, où le groupe Bolloré mène depuis dix ans une politique sociale audacieuse et innovante. Occupés à se tâter les mollets en prévision du prochain footing à Brégançon, les trotteurs du Parti de la presse et de l'argent (PPA) ont négligé de répercuter cet aspect du message présidentiel : « faire honneur à l'économie française », cela consiste notamment à piller les richesses d'un continent et à tyranniser des milliers de salariés.

 

Grévistes menés en bateau
Bolloré le dit lui-même : « Ce qui fait la spécificité de notre groupe, c'est son implantation en Afrique.(1) » Du Mali au Tchad en passant par le Gabon ou Congo-Brazzaville, le nabab des feuilles à rouler a bâti un empire qui excède les frontières des colonies françaises, dont il modernise l'œuvre civilisatrice. À travers un réseau de filiales jeté sur une quarantaine de pays africains, le « grand industriel français » contrôle les activités portuaires, les chantiers navals, les chemins de fer, la manutention et la logisitique, sans compter les plantations (hévéa, café, huile de palme...). Du travailleur local payé une poignée de francs CFA jusqu'au consommateur européen friand de produits exotiques, Bolloré maîtrise plus ou moins toute la chaîne -selon le « turn over » de ses filiales, qui peuvent changer de mains à toute vitesse. Jusqu'en 2005, année de la revente de Delmas à la CMA-CGM, la marchandise était convoyée par sa propre flotte, une cinquantaine de cargos sous pavillon de complaisance, sur lesquels les marins s'échinaient sept jours sur sept pour un salaire squelettique, sans congés payés ni protection sociale.
Sa gestion des ressources humaines est du cuir dont on fait les cravaches. En mars 2006, dix-sept membres du syndicat Dignité du port d'Abidjan, en Côte d'Ivoire, tombent nez à nez avec les nervis de la nouvelle direction, installée par SDV, la filiale de Bolloré qui gère le port depuis 2004. Leur tort : avoir organisé une grève des dockers pour protester contre l'amputation de leur couverture santé. Les dix-sept réfractaires seront jetés à la porte.
Sarkozy souhaite qu'il y ait « beaucoup de Vincent Bolloré ». Ça tombe bien : en Afrique francophone, ils sont partout. En 1999, le Cameroun privatise ses chemins de fer au bénéfice de Camrail, une société contrôlée par Saga, filiale de Bolloré. Pour décrocher le morceau, le repreneur a promis des investissements et des augmentations de salaire. Les salariés veulent y croire pendant un an. Le 8 avril 2000, ne voyant rien venir, ils se mettent en grève. La direction leur cède un pourboire salarial de 5%, avant de moderniser le management : création d'un syndicat maison, infiltration de mouchards, mutation de délégués syndicaux, licenciements punitifs.« Ils ont payé des gens pour en manipuler d'autres, témoigne au Plan B Benoît Essiga, cheminot et leader du syndicat CGT-Liberté. Des indics ont été envoyés pour surveiller les syndicalistes. S'ils commettaient la moindre bévue, la direction était immédiatement informée. On nous faisait la chasse. »

 

Honorable geôlier
Essiga se retrouve en ligne de mire. D'abord rétrogradé, puis licencié, il est arrêté en février 2003 et jeté en prison, où il rejoint quatorze de ses camarades. Les hommes de Bolloré les accusent d'être à l'origine de déraillements survenus les mois précédents. « En réalité, objecte Essiga, ces déraillements étaient dus à tout ce qu'on dénonçait : l'absence d'investissements, les mauvaises conditions de travail, le matériel obsolète. »(2) Le directeur général, Patrick Clæs, porte plainte contre les syndicalistes pour « tentative d'assassinat et de destruction » - pour qualifier une grève, « acte de barbarie » n'aurait pas été de trop. Au bout d'une semaine de cachot, la mobilisation syndicale - appuyée par des réseaux de solidarité internationale- obtient leur libération. Mais, un mois plus tard, rebelote : les syndicalistes sont à nouveau arrêtés et emprisonnés, cette fois à cent kilomètres de la capitale. Entre temps, la femme de Benoît Essiga, elle-même employée à Camrail, est congédiée et incarcérée à son tour. Sa détention durera neuf mois. Depuis, Benoît Essiga, sa femme et ses camarades ont été innocentés par la justice camerounaise. Furieuse de cette trahison des autorités camerounaises, la direction a fait appel.
« L'honneur de l'économie française » ne frappe pas que les syndicalistes. Depuis son rachat par le croisiériste de Sarkozy, l'ancienne Régie nationale des chemins de fer du Cameroun a licencié un tiers de ses trois mille six cents salariés : c'est ce que le petit traître balladurien appelle « investir pour créer des emplois ». Les autorités locales n'y voient pas d'inconvénient. Grâce à des mercenaires de luxe tels que Michel Roussin, ancien porteur d'eau de Chirac en Françafrique, ou le député PS Jean Glavany, ministre de l'Agriculture sous Jospin, l'un et l'autre membres du conseil d'administration du groupe Bolloré, le yachtman de Sarkozy jouit d'une excellente relation avec les potentats africains. Au Congo-Brazzaville, son soutien au dictateur Sassou-Nguesso a été récompensé par l'octroi d'un quasi-monopole sur le marché du transport et de la logistique. Une de ses filiales congolaises, la SCTM, est dirigée par un neveu du chef de l'État congolais, Willy Nguesso. Un entrepreneur qui gagne ne doit pas avoir d'exclusive dans ses amitiés présidentielles.


Notes :
(1) Cité par Survie, une association qui « milite en faveur de l'assainissement des relations franco-africaines ». Survie (www.survie-france.org) a consacré plusieurs dossiers aux « tentacules africaines » de Bolloré.
(2) Sur les ravages causés par la privatisation des transports ferroviaires en Afrique, lire « Bataille syndicale autour du rail sénégalais », Le Monde diplomatique, février 2007.

 
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