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| Piratage radiophonique | |
France Inter, une Bastille à prendreHarcelés par les interventions intempestives des lecteurs du Plan B, les animateurs de France Inter tentent de verrouiller l'antenne. En vain.C'est la hantise des animateurs de France Inter : les « tricheurs » qui se glissent à l'antenne pour y tenir des propos attentatoires à la profession journalistique. La recette ? Un auditeur appelle au standard (0145247000) et soumet, en rapport avec le thème du « débat », une question suffisamment simplette pour capter l'intérêt. C'est la « question leurre ». Une fois admis à l'antenne, l'auditeur en dégaine une autre, beaucoup moins convenable, sur des sujets pouvant heurter la sensibilité de l'animateur : ses « ménages(1) », par exemple, ou son artillerie idéologique, ou encore le profil de ses invités... Souvent inspirés par la lecture du Plan B, ces plongeons sardoniques dans le clapotis des « débats » d'eau douce contraignent les animateurs à des sauvetages désespérés. La difficulté consiste à faire taire le gêneur tout en préservant, autant que possible, la fiction du « pluralisme du service public ».
« On est là pour parler des ours »
Le 3 août dernier, l'émission du midi, « Ça vous dérange », examinait l'épineux problème de l'ours des Pyrénées. Au standard, Stéphane dégoupille sa question leurre : « J'ai l'habitude de me promener avec ma famille dans les Pyrénées, est-ce que la solution du collier GPS est bien fiable ? Un collier peut se perdre... Comment garantir la sécurité des humains ? » Enchanté, l'animateur Nicolas Stoufflet enchaîne : « Stéphane est en ligne à Clermont-Ferrand, bonjour et bienvenue sur France Inter. – Oui, bonjour messieurs. – On vous écoute. – Oui, alors il y a dans Le Canard enchaîné d'hier un article intitulé "Radio France perd des auditeurs mais augmente ses audiences aux prud'hommes", alors, Nicolas Stoufflet, au lieu d'organiser... » Désarçonné, Stoufflet déploie sa grâce de pédicure bavarois pour écarter l'intrus. « Ah non ! Écoutez, Stéphane ! [...]Non, franchement, soyez gentil, euh, on n'est pas là pour discuter de politique, etc. On est là pour parler des ours, c'est un sujet qui passionne beaucoup de Français. [...] Vous intervenez pour jeter de l'huile sur le feu sur des sujets politiques qui ne nous intéressent pas. Voilà. » Sachant que l'émission de la veille était consacrée au thème « Y'en a marre des régimes : le gras, c'est bon » et celle du lendemain à « La drague sur Internet, une nouvelle façon de se rencontrer ? », Stéphane et ses amis décident de frapper à une autre porte pour évoquer sur France Inter les sujets « qui ne nous intéressent pas » comme le social et la politique. L'empire contre-attaque
L'émission « Service public » paraît toute désignée. Le 17octobre, l'animateur Yves Decæns débat des « Nouveaux portables : services ou gadgets ? ». Christian comprend qu'une question leurre particulièrement bouffonne s'impose. Au standard, il explique : « Je suis conducteur de travaux et je gère trois chantiers autour de Paris. Le portable a révolutionné ma manière de travailler car avec un portable 1/ je peux être joint à n'importe quel moment ; 2/ je peux lire mes mails et en envoyer sans attendre de passer au bureau après 18heures ; 3/ grâce aux photos on peut traiter des problèmes concrets à distance. Pour moi, le portable m'a permis de gagner en efficacité dans mon travail. » Yves Decæns lui passe aussitôt la parole. – Christian : « Bien oui, bonjour à tous, déjà. – Yves Decæns : Bonjour ! – Christian : Oui, bien, grâce au portable j'ai appris par un ami que cinq syndicats de Radio France ont demandé aux journalistes des locales de Radio France de lutter contre la réduction des moyens et contre la précarité dans les rédactions en n'envoyant plus leurs reportages pendant une semaine. » Il a fallu passer par la fenêtre pour que « service public » remplisse enfin sa mission. Au cours de l'été, les interventions se multiplient : 12, 14, 17, 24 juillet, 3, 7 et 18 août, tantôt pour rappeler à l'animateur que son invité Thierry Saussez, présenté comme « directeur de l'agence Image et stratégie », conseille personnellement Nicolas Sarkozy, tantôt pour informer les auditeurs des liens qui unissent le faux impertinent Karl Zéro et le milliardaire François Pinault. À la fin du mois d'août, France Inter décrète la mobilisation générale. Un document interne intitulé « Principes d'antenne(2) » fixe les règles du « jeu démocratique » à l'occasion de la grille de rentrée : « N'importe qui ne peut pas dire n'importe quoi sur l'antenne de France Inter : notre travail consiste aussi à ne pas laisser la parole à ceux qui trichent et qui utilisent l'antenne de France Inter en détournant le sujet de l'émission ou pour défendre des intérêts privés ou personnels. Ceux-là se verront immédiatement interrompus dans leur propos et coupés/retirés de l'antenne. » Et de conclure par cette exhortation poignante : « Respectons les auditeurs. Faisons respecter l'antenne de France Inter. »
Requiem pour Demorand
Peine perdue ! Au moment précis où les chefs de France Inter achèvent de creuser des tranchées autour de la radio publique financée par l'impôt, Bernard compose le 145247000. Ce 25 août, « Le téléphone sonne » s'intéresse au « Stress » : « Je suis DRH dans une entreprise, explique Bernard. J'ai remarqué que le stress disparaît dès que les gens savent exactement ce qu'ils ont à faire, et le stress réapparaît dès que les gens sont en situation d'incertitude. J'aimerais donc faire connaître cette information. » Ces formules magiques ont endormi les sentinelles, et l'animateur Philippe Reltien lance : « Bernard, dans l'Ardèche, posez votre question ! » – Oui, bonjour à tous ! Dites, il y a une forme de stress permanent, c'est les accidents mortels au travail. Ainsi, en 2001, il y a eu 700 accidents, 730 accidents du travail mortels, auxquels il faut ajouter 650 accidents mortels de trajet. Donc, plutôt que d'avoir des discussions pour rationaliser les formes d'exploitation, est-ce qu'un jour France Inter aura le courage d'aborder les accidents du travail mortels comme sujet de discussion ? » Dix jours plus tard, Nicolas Demorand étrenne ses galons de camelot matinal sur France Inter. Son objectif du jour : assurer une promotion maximale au dernier livre de l'« économiste » Daniel Cohen, une photocopie ratée de Jean-Marc Sylvestre. Pour composer sa question leurre, Rémy se coule dans le cerveau de Demorand : « Est-ce que, pour rendre l'État plus efficace, il ne faut pas mettre en place des agences, des administrations gérées comme des entreprises pour responsabiliser et motiver les fonctionnaires ? » demande-t-il au standard. Demorand : « Rémy nous appelle de Paris. Bonjour, Rémy, c'est à vous ! – Oui, bonjour. Bravo, Nicolas Demorand pour la magnifique laisse d'or que vous a décernée le journal Le Plan B pour votre campagne frénétique en faveur du oui à la Constitution européenne... – [Demorand coupe Rémy] Voilà ! Ça, c'est mon bizutage au lendemain de la rentrée des classes. Rémy, est-ce que vous avez une question à poser à Daniel Cohen ? Ou est-ce que vous voulez continuer à éditorialiser comme ça, parce qu'il faut s'avancer démasqué quand on est dans une démocratie. » Dans une démocratie, le droit d'expression n'est pas subordonné au bon vouloir de Nicolas Demorand. Il ne se mendie pas, il se prend. Notes : (1) Les « ménages » : prestations tarifées pour des institutions ou des grandes entreprises qui permettent aux journalistes d'arrondir leurs fins de mois. Admirez à ce sujet notre sublime vitrine universitaire Acrimed : http://www.www.acrimed.org/article2139.html (2) Il est aussitôt envoyé au Plan B par notre agent infiltré Brigitte J. |
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