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Dossier : Travail

La question sociale ensevelie sous le bla-bla

mercredi 24 octobre 2007

La gauche qui renonce au combat social se rachète une conscience sur les « questions identitaires ». Mais pendant que les experts saturent les médias de leurs indignations sans lendemain, le gouvernement multiplie les mesures qui frappent l’ensemble des salariés.

Ce sont trois faux frères, compères en diversion. Le premier, casaque « gauche écolo-libérale », a renoncé au combat social pour s’abonner au Nouvel Observateur, se préoccuper des dangers de la censure à la mode Christine Boutin et des flacons de shampooing en plastique qui flottent sur la Seine. Le deuxième, casaque « gauche métissée », a renoncé au combat social pour tenter d’exorciser les hydres de la laïcité, bomber du torse contre Alain Finkielkraut et guerroyer contre les boulevards qui portent encore des noms de maréchaux. Le troisième, casaque « gauche républicaine », a renoncé au combat social pour sonner la charge « citoyenne » contre les croquemitaines du communautarisme, les sketchs de Dieudonné et les « sauvageons » musulmans qui n’ont pas encore lu les œuvres complètes de Max Gallo et de Philippe Val. Précarité, bas salaires, accidents du travail, racisme social des médias ? Mais non, parlons plutôt du voile à l’école, du Pape, de Napoléon aux Antilles, de la fierté française et des caricatures de Mahomet, carillonnent en chœur nos trois faux frères, qui ne doivent leur importance qu’à l’attention mutuelle qu’ils se prêtent. Curés d’une indignation hebdomadaire gonflée à l’hélium de la presse qui ment, ils saturent les écrans de leur indécrottable bonne conscience.

Au risque de faire exploser son ordinateur souffreteux, Le Plan B a interrogé sa base de données délicieuses, section « service public de l’audiovisuel ». Résultat : sur la chaîne « éducative » France 5, Serge Moati a consacré entre septembre 2002 et février 2006 pas moins de dix-neuf émissions Ripostes aux religions, à la laïcité, à l’islam, au terrorisme, ou au choc des cultures. « Menaces sur la laïcité ? »,« Communautés : nouvelles crispations ? », « La France a-t-elle peur de ses musulmans ? », « La France serait-elle antisémite ? », « Obsédante marche turque », « Caricatures : choc des images ou des civilisations ? »... Ces produits d’appel ressemblent à ceux d’une auberge concurrente installée sur France 3 : Culture et dépendances. Son tenancier, le vieux mondain Franz-Olivier Giesbert, par ailleurs directeur de l’hebdomadaire Le Point, n’a pas démérité : 25 des 97 émissions diffusées depuis octobre 2001 posent la question de l’identité religieuse, communautaire ou ethnique.

Le lac des vraies questions surgelées en faux débats serait vite déserté par les téléspectateurs s’il n’était en permanence égayé par l’armée des patineurs opportunistes : essayistes, journalistes, artistes, universitaires et chansonniers comme Philippe Val [1] s’y succèdent pour vendre leurs livres, leurs spectacles et leurs articles bâclés sur le dernier thème en vogue. Le 11 décembre, le rappeur Disizla Peste et l’académicien de Paris Match Jean-Marie Rouart chicanent à Ripostes sur le thème « Passé colonial : crise d’identité à la française ? ». Le 12, à Mots croisés, Pascal Bruckner, l’historien Pascal Blanchard, le madeliniste Jacques Marseille, la journaliste Caroline Fourest, la romancière Calixthe Beyala et la papiste Christine Boutin assurent leur autopromotion sur le thème « Colonisation : la France doit-elle se repentir ? » puis « La France est-elle vraiment laïque ? » ; le 14 décembre, à Culture et dépendances, revoici Blanchard mais cette fois entouré de Max Gallo, Tariq Ramadan, Benjamin Stora, Pierre Péan : « Colonisation, banlieues : la France est-elle coupable ? ».

Un mois plus tard, le même disque rayé tourne encore. Le 24 janvier 2006, on dispose d’à peine quelques minutes entre la fin de la soirée Théma d’Arte sur « ce débat qui agite particulièrement les Français en ce moment : Y a-t-il une question noire ? », et le début de France Europe Express sur France 3 consacré à la colonisation. Le lendemain, nouvel épisode de Culture et dépendances : Chahdortt Djavann (équipe éradicateurs) se demande « Comment peut-on être français ? » avec Edwy Plenel (équipe métissage moustachu), Alain Finkielkraut (équipe « Vive la police ! »), Esther Benbassa (équipe des universitaires qui adorent la télévision), Houria Bouteldja (équipe « indigènes de la République »). Le 26, Arlette Chabot barrit sur France 2 : « L’identité française, comment être Français, ce sera l’un des thèmes de la campagne présidentielle de 2007. » Par conséquent, « il est important de se parler au moment où dans les banlieues, vous l’avez compris ces derniers mois, beaucoup recherchent leur identité, leur histoire, leur origine ».

Le problème, c’est que beaucoup recherchent aussi un emploi, une sécurité sociale et économique, de meilleures conditions de vie. Comme d’autres qui n’habitent pas en banlieue. Or que s’est-il passé en France pendant que les médias occultaient cette convergence, cette « communauté » sociale fondamentale en frottant leur gros sel sur les plaies ethniques et religieuses ? Presque rien : le gouvernement préparait tranquillement la démolition du Code du travail. Le contrat nouvelle embauche et le contrat première embauche permettent à présent aux patrons de licencier sans motif pendant deux ans.

Sans jamais douter de leur stratégie, les militants de l’égalité continuent de faire bouillir les marmites de la télévision. Se remémorant le combat des Noirs pour les droits civiques aux États-Unis, un proche de Martin Luther King avait pourtant prévenu : « C’eût été désastreux pour nous de compter d’abord sur une forme de communication de masse détenue par de grosses entreprises de presse pour disséminer et légitimer notre message. Nous eussions été à leur merci et c’est elles, en définitive, qui auraient déterminé notre ordre du jour. [2] »

Paru dans Le Plan B n°01, mars-avril 2006

Notes

[1] Pas moins de 7 séances de téléachat depuis 2003 à Mots croisés, Ripostes, Culture et dépendances. Sans compter celles effectuées chez Thierry Ardisson, Marc-Olivier Fogiel, Emmanuel Chain, Christine Ockrent...

[2] Cité par William Greider, Who will tell the people, New-York, 1992, Simon and Schuster, p. 208.